Moukden, décembre 1904.
Un froid vif mais sec, un soleil éclatant, le ciel d'une limpidité
parfaite, toute la joie riante d'un matin lumineux m'incitent à la
promenade. Je partirai au sud, vers le front; j'irai le long des lignes
visiter l'armée russe dans ses quartiers d'hiver. L'hiver que
j'attendais avec crainte est ici la saison bénie; moins de vermine; plus
de mouches, ces mouches odieuses, filles des excréments, qui nous
supplicièrent, nous affolèrent tout l'été; plus d'odeurs infectes, de
miasmes délétères apportant les pires épidémies. Le froid, le grand
purificateur, est venu; sur les boues du chemin, sur les ornières
innombrables où s'enfonçaient les hommes et les chevaux, une couche
épaisse de glace a fait une route merveilleuse, aussi unie qu'une piste.
Je quitte Moukden par la porte du sud et la route de Liao-Yang, le grand
chemin vers l'armée, grouillant d'animation, encombré à toute heure par
la masse des cavaliers, des attelages et des piétons.
À partir de Kouan-Chan, le pays n'est qu'un immense camp: les neuf corps
d'armée russes, sur une ligne de 30 kilomètres et plus, font face aux
troupes japonaises.
[Illustration: L'HIVERNAGE AU CAMP RUSSE.--Heures de loisir.]
Ce n'était pas une mince affaire que de pourvoir au logement de cette
multitude, durant la rude saison d'hiver. Dès les derniers jours
d'octobre, la température était descendue à 15 degrés au-dessous de zéro
pendant la nuit. Par un tel froid, les hommes auraient gelé sous la
tente. Où trouver assez de maisons chinoises pour des centaines de mille
hommes? D'ailleurs les maisons chinoises sont pour la plupart détruites:
on a commencé par en arracher les portes, puis les fenêtres, ensuite les
poutres, tout ce qui était combustible, pour faire bouillir les
chapelets de gamelles suspendues à un long bâton. Ne faut-il pas que le
soldat boive son thé? A ce difficile problème, l'habitude du froid,
l'expérience sibérienne ont fourni la solution: le Russe, grand
fouisseur, a creusé les _zimlianka_.
Pour saisir ce qu'est une _zimlianka_, pensez à une taupinière et vous
en aurez une assez juste idée. C'est une taupinière dont l'homme est la
taupe.
Un renflement de terre, en saillie d'un mètre ou deux au-dessus du sol,
fermé de trois côtés; une porte toute petite, cinq ou six marches vous
font descendre dans une chambre souterraine, où vous n'arrivez qu'en
vous baissant. Il faut que la porte soit petite, que le logis soit, le
plus possible, fermé au monde et au froid extérieur: c'est là le
principe, la raison d'être de l'habitation. Rien ne sera perdu de la
chaleur précieuse que le feu du charbon ou celui des corps humains
entassés y aura une fois emmagasinée. Sans doute, en gardant la chaleur
si douce, la _zimlianka_ garde aussi des odeurs qui le sont moins.
Senteurs des hommes, relents des mets, parfum des bottes, tout cela
forme un ensemble puissant mais âcre et fleure moins bon que, le boudoir
d'une élégante. Mais qu'importent des odeurs, même peu vagues, pourvu
qu'on se protège du froid!
Ce gîte séparé du monde serait éminemment propice aux méditations et aux
rêves, «car, que faire en un trou, à moins que l'on n'y songe»?
Descartes, pour digérer son _Discours de la méthode_, s'enferma tout un
hiver dans un _poêle_ de Hollande, où nulle distraction, nul trouble
n'arrivait jusqu'à lui. C'est grand dommage que, parmi les
correspondants de guerre, ne se soit pas trouvé quelque rejeton
cartésien. Combien mieux que le poêle hollandais, la zimlianka mandchoue
aurait abrité ses songeries!
Le soldat russe, lui, n'a guère le loisir de songer. A peine sort-il du
lourd sommeil de la nuit que de multiples soucis, les rudes
préoccupations matérielles sollicitent tous ses instants. Il y a le thé
à préparer et, pour cela, l'eau qu'il faut souvent aller chercher très
loin, le bois infiniment précieux et rare; il y a les vivres à toucher,
l'entretien des effets et des armes, les réparations incessantes que
requiert le logis; par dessus tout les devoirs militaires, car tout a
beau être calme, l'ennemi est là, très près, à deux ou trois kilomètres.
Presque chaque jour, vers le soir, le canon se fait entendre. Pour se
garder contre une surprise, on a partout élevé des fortifications et
creusé des tranchées et tous les jours on perfectionne ces défenses; on
en fait quelque chose de formidable, d'imprenable.
Les mêmes logis souterrains, mieux construits, abritent les officiers de
tous grades. Quelques-unes de ces excavations sont élégamment décorées
de tapis, de boiseries, de tentures et bibelots chinois, aussi coquettes
que des cabines de paquebots. Le Russe a le sens de l'installation
rapide et confortable. Resté plus près du passé que nous, il a gardé de
ses ancêtres nomades bien des habitudes et des goûts. Il s'accommode des
changements fréquents et même quotidiens. Ses besoins sont limités;
demeuré primitif et rude, il se trouve bien partout, supporte, sans
presque aucune peine, ce que d'autres Européens ne supporteraient certes
pas.
Au camp japonais l'existence est la même. Et, ainsi, les deux grandes
armées sont là en présence, également terrées, également attentives. En
quelques points, 500 ou 600 mètres à peine séparent les tranchées, les
sentinelles ennemies. Chacun des deux adversaires se renforce
incessamment, se prépare pour le choc prochain qui sera, sans aucun
doute, la grande et la plus horrible tuerie des siècles derniers.