A quelques kilomètres de Fez, dans une _nzala_ (lieu d'arrêt), parmi les
aloès, les cactus et les carcasses de chameaux, l'ambassade a fait
halte, remettant au lendemain son entrée solennelle. Cette entrée est
chose trop importante, trop rituelle, pour qu'on l'escamote à la lin de
l'étape et du jour.
Le lendemain, de bonne heure, tout est prêt: dans un ordre rigoureux,
soumis à la règle d'un protocole immuable, la troupe de cavaliers se met
en marche vers les murs. Par la route aux multiples pistes où vont et
viennent depuis des siècles les longues caravanes de chameaux, de mulets
et d'ânons, elle avance avec lenteur et lentement montent à ses yeux les
minarets aux faïences polychromes, les remparts poussiéreux de la
nouvelle Fez, se détachant sur un fond lointain et blanc, les cimes
neigeuses de l'Atlas. Il y a deux ans, presque à la même époque, j'ai
passé par ce même chemin; mes yeux qui depuis ont vu tant de choses, les
splendeurs de l'Inde et l'horreur des tueries mandchoues, se sont posés
sur ce même paysage, et j'évoque sans peine la beauté de cette entrée
triomphale, une scène du moyen âge, se déroulant sous l'éclat du ciel
africain, dans une contrée, chez un peuple que les siècles n'ont pas
touché, demeurés tels aujourd'hui qu'ils étaient il y a cinq cents ans.
A l'appel du sultan, le souverain descendant du Prophète, ils sont venus
de la montagne et de la plaine, les beaux cavaliers, aux armes
étincelantes, aux selles finement brodées. Comme le prince féodal
appelait ses chevaliers et ses barons, le sultan convoque pour les
combats ou pour les fêtes ses contingents restés fidèles. Et les hommes
des tribus sont là, autour de leurs caïds, massés près des portes de la
ville. Les flanelles transparentes des blancs burnous flottants laissent
voir les couleurs riches des robes: les soies des selles sont de toutes
les nuances, vieilles soies aux teintes fondues, adoucies; et tout cela,
vêtements des hommes et parures des chevaux, tout cela s'unit
harmonieusement, compose une _symphonie visuelle_, une exquise fête des
yeux.
[Illustration: Le cortège arrive devant Fez.]
Vers l'hôte auguste qui leur arrive, représentant de la grande nation,
les hauts fonctionnaires du Maghzen, Ben-Sliman, Sidi El-Guebbas,
s'avancent. Ils ont laissé pour quelques heures leurs délicieux palais,
les bosquets d'orangers où courent les eaux vives; très graves et pâlis,
ils accueillent avec de beaux saints nobles le _bachadour_; ils lui
souhaitent contentement et bonheur dans cette ville dont ils sont si
fiers. Et, les présentations faites, les souhaits accomplis, le cortège
maintenant grossi se rapproche des murailles crénelées enfermant les
jardins du sultan, de la porte monumentale. La foule est devenue énorme;
tous les quartiers de Fez, les plus pauvres, les plus lointains, depuis
les Andalous jusqu'au _Mellah_ des juifs, ont déversé là leur population
grouillante. Un peu à l'écart de la cohue, en quelques points des
remparts, sur les premières pentes, des multitudes de paquets tout
blancs, mais des paquets remuant et parlant: ce sont les femmes qui
veulent, elles aussi, leur part du spectacle, soigneusement enroulées
dans le grand manteau qui les grossit, plus soigneusement encore
voilées.
[Illustration: Avant le passage du cortège de l'ambassade. Au fond, les
minarets de Fez.]
Ce n'est pas la première fois, certes, qu'un _bachadour_ entre dans Fez;
la ville, les habitants ont connu des réceptions semblables. Mais
l'entrée qu'y vient de faire l'ambassadeur français comporte un sens,
une gravité uniques, et ce n'est pas sans raison qu'on a entouré sa
mission d'un éclat tout particulier. Les féeries moyenâgeuses cachent
bien des misères et bien des crimes. Alors qu'autour de lui tout change,
tout se transforme, le mystérieux Mahgreb poursuit, depuis des siècles,
son rêve immuable, dédaigneux des modifications nécessaires. Peu à peu,
toute autorité s'écroule; le pays s'abîme dans une inquiétante anarchie
dont nous risquons, à toute heure, nous les voisins africains, de subir
les violents contre-coups. Le commerce, l'industrie moderne, dans leur
recherche fiévreuse de débouchés nouveaux, convoitent de plus en plus
cette proie qui leur a jusqu'ici échappé. Il faut, d'une nécessité
fatale, que le Maroc se transforme; il faut que quelqu'un l'y aide et ce
quelqu'un ne peut-être que nous. L'heure est venue d'accomplir cette
grande oeuvre, et M. Saint-René-Taillandier, l'intelligent ministre qui,
depuis des années, travaille, prépare et combine, va, dans la capitale
même de l'empire, en commencer la réalisation. Et voilà pourquoi tant
d'intérêt s'attache à ses premiers pas dans Fez. Voilà pourquoi nous
l'avons suivi, dans les étapes de sa longue route, campant dans les
douars, passant à gué les fleuves, sa gracieuse et charmante compagne
chevauchant à son côté. Cependant le cortège a passé sous les portes
massives. De grands carrés de lumière, des terrains vastes autour du
palais, et tout d'un coup la plongée dans d'obscures ruelles empuanties;
les zigzags, les détours par des couloirs enténébrés; on longe de hautes
murailles, on franchit un porche et brusquement c'est la joie d'un
merveilleux jardin, où chantent les ruisselets, où fleurissent à
profusion les orangers, les citronniers, les pêchers et les jasmins.
Après la piste poussiéreuse, les murs grisâtres, la puanteur des rues,
voici les doux ombrages et la fraîcheur. Fez; produit toujours sur le
voyageur arrivant la même impression de surprise, de bonheur, que le
vieux poète arabe traduisit par ce lyrisme ému: «O Fez, paradis
terrestre, qui surpasses en beauté tout ce qu'il y a de plus beau et
dont la vue seule charme et enchante! Demeures sur demeures au pied
desquelles coule une eau plus douce que la plus douce liqueur! Parterres
semblables au velours que les allées, les plates-bandes et les ruisseaux
bordent d'une broderie d'or! Parler de toi me console! Penser à toi fait
mon bonheur!»