LES ARTISTES FEMMES

Certes, en écrivant cette délicate comédie, la _Massière_, que

l'_Illustration_ va publier dans un de ses plus prochains numéros, M.

Jules Lemaitre n'eut pas un seul moment la pensée de donner une pièce à

clef, et la malignité des spectateurs chercherait en vain à mettre un

autre nom, connu, sur la figure de Marèze, bon peintre et brave homme,

en dépit de sa pointe de fatuité. Toutefois, les artistes, tout Parisien

ayant côtoyé, si peu que ce soit, le monde des arts, ont reconnu sans

peine le cadre pittoresque et amusant où se déroule une partie de la

pièce: «l'atelier Justinien» du premier acte, c'est, bien évidemment,

l'un des ateliers Julian.

[Illustration: Les cinq massières des ateliers Julian.--_Photographies

Bouffar._]

Et on l'a si bien vu qu'on a, dès le premier jour, rappelé que la

principale interprète de la Massière était dans des conditions

excellentes pour jouer au naturel toute une partie du rôle. Mlle Marthe

Brandès, en effet, fut elle-même élève de l'académie Julian.

Elle eut sa place, son tabouret de bois grossier, son chevalet, dans le

demi-cercle des jeunes filles, plus ou moins appliquées, groupées autour

de la table à modèle. Elle connut, bien avant de jouer leur rôle au

théâtre, des massières, de vraies massières, qui lui arrangeaient ses

petites natures mortes, au besoin lui corrigeaient ses dessins, la

conseillaient, si elle le demandait, remplissaient, avec zèle, en bonnes

camarades, le rôle de «moniteurs».

Elle passa. Brilla-t-elle?

Je le demandais l'autre jour à M. Rodolphe Julian lui-même, le fondateur

de cette école libre qui, autant, plus peut-être, que l'officielle École

des beaux-arts, a contribué à faire de Paris un centre unique pour

l'enseignement artistique, a dérivé, capté les courants qui portaient

jadis les jeunes artistes désireux d'apprendre leur métier vers

l'Italie, vers l'Allemagne, à Munich, à Dusseldorf.

Quels souvenirs charmants à feuilleter que ceux de M. Julian! Que de

gracieuses, d'exquises silhouettes il évoque, rien qu'à prononcer les

noms de quelques-unes de ses élèves: de la plus tapageusement célèbre de

toutes, Mlle Bashkirtsef, à la princesse Terka Iablonovska, aujourd'hui

Mme Maurice Bernhardt; de Mme Jules Ferry à Mlle Canrobert,

qu'accompagnait souvent le maréchal lui-même; de Mlle Carpeaux, la fille

du génial sculpteur, à Mlle Cécile Baudry, héritière aussi du nom d'un

grand artiste; et Mme la princesse Murat, et Mme Henri Rochefort,

condisciples à l'atelier de MM. Bouguereau et Gabriel Ferrier, rue de

Berri; la comtesse Demidoff et miss Maud Gonne: Mlles Basponi, nièces de

la princesse Mathilde, et Mlle Pauline de Bassano, mêlées à des femmes

peintres célèbres d'aujourd'hui ou de demain, à Mme Jacques Marie, à Mme

Baudry-Saurel, femme aujourd'hui de M. Julian et professeur à l'école, à

Mlle Louise Breslau, à cette exquise Mlle Dufau.

--Mais Mlle Marthe Brandès, insisté-je.

--Elle resta, dit M. Julian, peu de temps notre élève. Elle eut pour

maître Cot, l'auteur de la populaire _Mireille_, et je crois, Tony

Robert Fleury. Elle était douée, en vérité. Peut-être courait-elle trop

de lièvres à la fois, travaillant de front le chant, la peinture, la

comédie. Elle eut son prix au Conservatoire. Elle nous quitta. Mais elle

était délicieuse. Au milieu même de cette phalange de jeunes et jolies

Américaines qui emplissait l'atelier, elle rayonnait. Elle était la

beauté, le charme, le printemps!

Et, ainsi, l'on pourrait dire, paraphrasant l'épitaphe antique; «Elle

dessina et plut». G. B.

L'Illustration, No. 3234, 18 Février 1905 · 第 11 / 36 题