LE CHÊNE

Il me semblait que ma pensée

Était un chêne solitaire

Qui rêve sur sa vie passée

Et qui regarde au loin la terre.

Devant lui s’étendent des plaines

Dont l’homme a fauché les moissons,

Et des montagnes incertaines,

Là-bas, ferment son horizon.

Il a vu la brume et la pluie,

Le soleil, le rire et l’amour;

Il a vu les jours et les nuits,

Et puis les nuits et puis les jours.

Des amants, couchés sous son toit,

Ont échangé là des mensonges;

Et d’autres au cœur grave et droit

L’ont pris à témoin de leurs songes.

Les plaintes de la volupté

Ont fait frissonner son feuillage,

Et lui, dans son ample bonté,

Donnait aux amants son ombrage.

Il chantait: de tendres oiseaux

Se poursuivaient parmi ses branches;

Leurs cris tombaient en avalanche,

Mêlés aux rires des ruisseaux.

Il pleurait: les vents d’occident

Répandaient sur son front placide

Leurs larmes de plomb ou d’argent

Et leur neige ou leur gel lucide.

Il vivait: son cœur plein de sève

Éclatait parfois en sanglots:

«Des sirènes semblent des rêves,

Songeaient-ils, là-bas, sur les flots...»

* * * * *

Un jour la mer vint en colère

Envahir la plaine et les bois;

Mais le chêne à la tête fière

Se dressait toujours, sans émoi.

«Je suis la vie, je suis le monde,

«Lui dit la mer aux flots nombreux.

«J’apporte du fond de mes ondes

«Un être au cœur aventureux.

«Sois toi-même, chêne orgueilleux,

«Redeviens homme dans ta chair,

«Retrouve ta bouche et tes yeux

«Et lève au soleil ton front clair.

«Oublie les vieilles amertumes

«Que tu trouvas près de la femme.

«C’est la nuit; le désir allume

«Plus d’un désir au fond des âmes.

«Vois: mes vagues silencieuses

«S’endorment comme des enfants;

«Elle est là: l’heure précieuse

«S’éveille et sourit doucement.»

Le chêne au multiple feuillage

Devint homme, ouvrit ses deux bras,

Et la sirène au blanc visage

Entra dans son cœur et chanta.

Divertissements: poèmes en vers · 第 64 / 104 题