Ce 25 de Novembre 1772.
Il y a plus d’un mois, Monsieur, que j’eus l’honneur de vous écrire.
Bien des événements se sont déroulés, qui vous causeront peut-être
quelque surprise.
Le jour où je ne pus vous adresser que quelques mots, je vivais dans une
manière de fièvre, la tête toute chaude de desseins qui n’étaient point
complètement formés, encore que je fusse dans la nécessité d’intervenir
sans délai.
A la vérité, Monsieur, j’ai tant de choses à vous conter que je ne sais
par où commencer. J’ai tenu cette aventure, dont le désir me possédait,
et je pense y avoir figuré d’assez bonne façon. Voici donc un mois que
je me trouvais dans le jardin du Luxembourg, du côté qui touche à
l’enclos des Chartreux. Sa terrasse a une longueur et une largeur
incomparables et ses grands arbres donnent une ombre merveilleuse. Vous
direz que j’étais hanté par le fâcheux souvenir de M. de Fontpeydrouze,
depuis que j’avais connu son impudente prétention à la main de Mlle
Angélique. Il est vrai que j’eus, par je ne sais quel avertissement,
l’impression que je l’allais voir paraître. Il se montra, en effet. Mon
premier mouvement fut d’aller à sa rencontre et sous quelque prétexte,
de lui chercher querelle. Mais il semblait attendre quelqu’un, et j’eus
la curiosité de l’observer, avant de l’aborder.
Par quelle divination étais-je assuré qu’il méditait quelque mauvais
projet? Je me dissimulai, n’ayant que peu d’embonpoint, derrière un gros
marronnier. Deux escogriffes, à la mine suspecte (les gardes qui, selon
une inscription, ne doivent laisser pénétrer dans ce jardin, que les
honnêtes gens, eussent dû marquer plus d’attention à leur physionomie),
le rejoignirent.
Ces trois hommes s’étaient rapprochés de moi, et, sans qu’ils se pussent
douter qu’ils étaient écoutés, j’entendis une partie de leur
conversation.
--Vous êtes-vous assurés de gens déterminés? demanda M. de
Fontpeydrouze.
--Nous avons, lui fut-il répondu, trois camarades d’autant plus prêts à
tout qu’ils sont dans une grande détresse, et qu’elle ne laisse pas que
de leur peser.
--Vous répondez d’eux?
--Comme de nous.
--Je leur donnerai donc mes instructions dans une heure, au cabaret du
_Grand Tonneau_, rue des Grès. On y peut causer en tout repos.
Puis M. de Fontpeydrouze s’éloigna.
Je pensai, d’après ces paroles, que j’avais surprises, qu’il s’agissait
de quelque coupable action, et, d’instinct, me souvenant de ses menaces
à M. Sellon, il se fit, dans mon esprit, un rapprochement. Il y avait
lieu de devancer M. de Fontpeydrouze et ses acolytes et je me hâtai vers
ce cabaret. Je me débraillai un peu, et je feignis d’avoir une pointe de
vin, mais mon attention se portait sur les dispositions de la salle; une
salle, plus petite, y attenait. C’était là assurément, que se
réuniraient ces complices. Je m’installai à une table, placée contre la
cloison, séparant cette pièce de l’autre. Je m’étais, en effet, avisé
que cette cloison paraissait plus épaisse qu’elle n’était, en fait.
J’étais seul à cette table, des buveurs jouaient aux cartes dans un coin
opposé à celui que j’avais choisi. Je demandai à boire, et, semblant
déjà accablé, j’appuyai ma tête dans mes mains, en dissimulant ainsi mon
visage. J’attendais. Le cabaretier était entré un moment dans la petite
salle, avait pesté contre la négligence du garçon qui le servait et
j’avais entendu le juron qu’il avait poussé. Il est vrai qu’il avait
élevé la voix.
En examinant de près la cloison, je m’avisai qu’elle avait une légère
fente, qui pouvait m’être profitable. J’étais fort neuf en ce métier
d’espion, que les circonstances me faisaient pratiquer, mais il
importait que je fusse renseigné. J’eus l’idée de cacher mon chapeau
sous la table et de me coiffer de celui qu’avait laissé, près de moi, un
grossier client. Il est, Monsieur, de singuliers pressentiments. Avant
qu’il fût entré, alors que, évidemment, il était encore dans la rue,
j’avais eu l’intuition de la venue de M. de Fontpeydrouze. Quand il
arriva, je simulai l’abattement de l’ivresse, en m’allongeant jusqu’aux
épaules sur le dessus de la table. Le cabaretier, en l’apercevant, lui
fit reproche de son peu d’empressement à s’acquitter de dettes déjà
anciennes.
--Rassurez-vous, dit M. de Fontpeydrouze, je ne vous donne que quelques
jours avant que vous soyez largement payé. J’ai convié quelques amis;
ils sont délicats sur la qualité du vin. Servez-nous du meilleur.
Les prétendus amis survinrent: il fallait que ce cabaret ne fût point en
très bonne réputation pour qu’ils y trouvassent accueil.
J’éprouvai d’abord un grand dépit, malgré les précautions que j’avais
prises. Je ne percevais qu’un bruit confus de paroles, de telle sorte
que, tant que je prêtâsse l’oreille, je n’y pouvais donner un sens. Par
bonheur, le vin échauffa les voix. J’entendis mieux, et j’appris des
choses horribles, qui me soulevèrent d’indignation. M. de Fontpeydrouze,
se pensant en sûreté, développait l’incroyable dessein qu’il avait
conçu. M. Sellon l’avait dédaigneusement éconduit (il parla de cet homme
excellent de la façon la plus outrageante), hé bien, il ferait voir
qu’on pourrait se repentir de ce mépris qu’il avait fait de lui. Mais
bientôt, il laissa percer la plus abominable cupidité. Il s’était
déterminé, avec l’aide des misérables qu’il avait réunis, à enlever Mlle
Angélique. Le scandale serait tel que M. Sellon serait bien contraint à
consentir à son mariage avec elle, mariage qui lui assurerait une
fortune considérable. De cette fortune, ses associés dans l’entreprise
auraient leur part. L’un d’eux objecta qu’il y avait des risques, et
qu’il serait bon de préciser les avantages de ceux qui l’aideraient. M.
de Fontpeydrouze répondit que cette part serait des plus larges. Un
débat, fort répugnant, s’engagea. Quand on fut d’accord, il exposa les
moyens auxquels il avait songé. Il était instruit d’une absence de deux
jours que devait faire M. Sellon. C’est de cette absence qu’il faudrait
profiter.
La maison de M. Sellon, rue Saint-Benoît, a un jardin qui s’étend
jusqu’à la petite rue des Anges. Le mur qui borne ce jardin est assez
bas. Les jours de cet automne sont magnifiques: il semble que ce soit un
renouveau d’été. Mlle Angélique a accoutumé de rester dans ce jardin,
pour y prendre le frais, jusqu’à la nuit tombée. Il serait facile
d’escalader le mur et de s’emparer d’elle. Si elle appelait au secours,
on saurait la faire taire, mais l’exécution de ce plan serait rendue
commode par ce fait que la rue des Anges, sur laquelle donnent d’autres
jardins, est habituellement déserte. Elle est trop étroite pour qu’un
carrosse y puisse pénétrer, mais ce carrosse attendrait à son extrémité.
M. de Fontpeydrouze conduirait Mlle Angélique dans une retraite sûre,
chez une fille qui était à sa dévotion. C’est de là qu’il mettrait à M.
Sellon le marché en main. On discuta encore sur la sûreté de
l’opération, sur les rôles qui seraient distribués à chacun, sur le prix
des complicités. J’étais stupéfait de l’infamie de ce complot, mais je
m’applaudissais d’avoir eu la tentation de suivre ces scélérats; elle
m’avait permis de surprendre l’intrigue qu’ils avaient tramée.
L’accomplissement de cet abominable projet fut décidé pour le
surlendemain. J’en savais assez, et je me retirai avant que ces conjurés
fussent sortis de la salle où ils avaient pensé n’être pas écoutés.
Ma première idée fut d’avertir M. Sellon du danger que courait Mlle
Angélique, mais je la repoussai aussitôt. Pourquoi leur eussé-je donné
ces inquiétudes, et à quel ridicule je me fusse exposé, au cas où M. de
Fontpeydrouze eût hésité, au moment d’agir, ou n’eût pas été sûr des
gens qu’il avait recrutés!
Je me sentis de force à empêcher par moi-même cet attentat, et je me mis
à réfléchir. J’aurais quelque fierté, vis-à-vis de moi-même à prévenir
ce véritable crime, car il n’était pas dans mon intention de révéler,
supposé que tout se passât comme je le voulais, mon utile intervention.
J’allais loin déjà dans mes rêveries. Je me voyais auprès de Mlle
Angélique, ne doutant point de sa sécurité, alors que je songerais, sans
qu’elle se pût rien imaginer, qu’elle me la devrait.
Je pensai, cependant, que l’affaire pouvait être dure, si les gens
réunis par M. de Fontpeydrouze avaient quelque détermination, et que,
quelque confiance que j’eusse en mon courage, l’assistance d’un homme de
cœur ne serait point superflue. Je m’avisai de m’ouvrir à M. de
Rocquemont, que je tenais pour vaillant et discret. Je me dirigeai vers
le Calé Alexandre, où j’étais certain de le rencontrer. Je le trouvai en
effet: il avait toujours cette rudesse d’aspect, qui cache sa droiture
et ce fond de bonté qui est en lui. Je lui dis que j’avais besoin de son
aide pour une action à laquelle j’étais résolu, et qui pouvait ne point
aller sans péril. Vous l’eussiez vu aussitôt, Monsieur, me tendre les
bras et m’assurer avec une parfaite générosité, qu’il était à mon
service.
--De quoi est-il question? me demanda-t-il. Me feriez-vous l’honneur de
me donner l’occasion de tirer de son fourreau ma vieille épée, qui s’y
rouille?
--Peut-être.
--Je suis à vous.
--Mais enfin?
--Un enlèvement.
Son visage changea soudain, et prit l’expression de la colère, et je
crus que, n’étant plus maître de soi-même, il s’allait jeter sur moi.
--Vous moquez-vous? dit-il, je vous ai conté ma fâcheuse histoire,
l’absurde événement qui pèse encore sur moi, et vous avez le front de
m’inviter à prendre part à un enlèvement.
--Je vous prie de ne vous point fâcher et de me laisser achever: cet
enlèvement, il n’y a pas lieu de le faciliter, mais, tout au contraire,
d’y faire obstacle.
Il se radoucit un peu, mais non sans qu’il gardât encore de
l’inquiétude.
--J’ai juré de ne me plus mêler des affaires d’autrui.
--M’accorderez-vous la grâce de m’écouter? Je me fie à l’homme d’honneur
que vous êtes et qui ne saurait désapprouver mon dessein.
Tout en grommelant encore, il finit par me permettre de parler, et je le
mis au fait de tout ce que j’avais appris.
--N’importe-t-il pas, lui dis-je, d’entraver un aussi exécrable forfait?
Il en convint.
--Ce Fontpeydrouze, fit-il, est un monstre: il faut le supprimer. Allons
de ce pas le provoquer, je vous laisserai le plaisir de lui couper la
gorge, et, au cas que vous receviez par traîtrise quelque mauvais coup,
je me charge de le châtier.
Ce fut à moi de modérer la véhémence de M. de Rocquemont, en lui
représentant que cette justice sommaire serait inopportune, que le
coupable devait être puni dans le moment même où il tenterait
d’accomplir son acte criminel, que, au surplus, M. de Fontpeydrouze
ayant fait part de son projet à des coquins, d’autres, après lui,
pourraient le reprendre pour leur compte. J’eus quelque peine à amener
le bon M. de Rocquemont à plus de patience.
--Enfin, me demanda-t-il, comment entendez-vous vous opposer à la
noirceur de ce complot?
Je ne laissai pas que d’être embarrassé pour lui répondre. Il était bien
certain que j’étais disposé à payer largement de ma personne, mais la
moindre faute risquait de donner l’éveil à ces misérables et de tout
compromettre. M. de Rocquemont fut d’avis que nous nous cachions dans la
rue des Anges et que, dans l’instant où ils paraîtraient, nous nous
précipitâmes sur eux, l’épée nue.
J’observai que, dans ces circonstances, il y aurait du bruit, que Mlle
Angélique en serait alarmée, et que je tenais particulièrement à ce
qu’elle ne connût jamais ni le péril auquel elle aurait été exposée, ni
la part que j’aurais eue à l’en préserver. Quoi qu’il arrivât, je priai
M. de Rocquemont d’engager sa parole à se taire sur ce point. Il m’eût
paru déplaisant de faire valoir un dévouement que j’estimais si naturel.
--On respectera donc ce beau souci de chevalerie, me dit-il, mais, de
toute façon, comptez sur moi.
Et il ajouta, en souriant, que ce serait pour lui une manière de
revanche: ayant cruellement pâti pour s’être prêté à un enlèvement, il
serait bien aise d’en contrarier un autre.
Nous prîmes rendez-vous pour le lendemain, ce qui me donnait le loisir
de former dans mon esprit des vues arrêtées, que je lui communiquerais.
Elles se dessinèrent pendant la nuit, et, encore qu’elles ne fussent pas
dépourvues de romanesque, j’en fus assez content. Ce stratagème aurait
de grandes chances d’éviter que ce bruit, que je redoutais pour Mlle
Angélique, parvînt jusqu’à elle.
J’instruisis M. de Rocquemont, du résultat de mes méditations; il s’en
amusa, du fait même qu’il avait des côtés aventureux, et, somme toute,
l’approuva. Nous avions un jour encore pour la préparation du plan que
j’avais conçu. Je me renseignai: il était exact que M. Sellon fût parti
pour un bref voyage d’affaires. J’étudiai les lieux qui devaient être le
théâtre de l’action, en parcourant la rue des Anges; puis vous eussiez
été bien surpris, Monsieur, de me voir en conversation avec une
fripière, qui me vendit une mante et une coiffe. Un petit garçon, qui
sert à l’hôtel où je loge, et à qui j’avais parlé d’une plaisanterie, se
chargea de cacher ces hardes, jusqu’au moment où je les lui ferais
porter à l’endroit que je lui indiquerais. Ce garçon est intelligent, et
je lui destinais, en effet, à lui aussi, un rôle, sans qu’il eût à en
savoir la portée. Désormais, l’attente me paraissait pénible.
Nous touchions enfin au moment décisif, et je me sentais plein
d’impatience. A trois heures, je priai M. de Rocquemont à dîner. Il
montra une bonne humeur qu’il n’avait pas témoignée depuis longtemps. Sa
misanthropie s’évanouissait dans l’espoir d’agir. Nous nous entretînmes
de toutes les éventualités qui se pouvaient produire. Il fut entendu
que, au jour baissant, il se tiendrait dissimulé dans la rue des Anges,
non loin de la petite porte, dont on fait peu usage, du jardin de M.
Sellon, mais qu’il ne bougerait, quoi qu’il vît, qu’à mon appel. Il me
montra une paire de pistolets qu’il avait apportés. Je lui demandai de
ne s’en point servir, pour que leur détonation n’inquiétât pas Mlle
Angélique et n’attirât pas la police. Nous devions régler les choses
nous-mêmes avec ces coquins.
--Pardieu, fit-il, j’aime mieux cela: l’épée est l’arme que je préfère.
Je crois, à la vérité, qu’il avait une hâte pareille à la mienne de
l’instant d’intervenir.
Vers cinq heures, je me fis annoncer à Mlle Angélique. Il faisait un
temps fort beau. Comme je l’avais prévu, elle me convia à venir nous
asseoir dans le jardin. Elle me dit que la saison était si clémente,
qu’elle y restait souvent jusqu’à une heure avancée. C’était là le point
délicat, mais j’avais pris mes dispositions à ce sujet. J’affectai une
parfaite insouciance, et j’en poussai peut-être un peu loin l’apparence,
car elle la remarqua.
--Êtes-vous donc, me dit-elle, sur le point de vous jeter dans une de
ces grandes aventures que vous souhaitez tant?
Je répondis qu’il n’en était rien, mais que le charme de sa compagnie et
ces jours ensoleillés, répit que donnait la nature, au delà de ce
qu’elle devait, selon les règles des saisons, m’incitaient à m’estimer
heureux. Nous en vînmes à parler des choses du jour et des grandes
discussions que soulevait la tragédie des _Druides_ et qui se
prolongeaient. Elle me blâma amicalement de n’avoir pas d’opinion, non
sur la tragédie elle-même, mais sur les idées qu’elle agitait et qui
s’élevaient contre l’intolérance.
--Il est plaisanta fit-elle, qu’on ait reproché à M. Le Blanc, de
n’avoir pas mis des chrétiens dans les Gaules au temps de César. Pour
moi, ajouta-t-elle, j’ai été élevée de telle sorte, grâce à l’esprit
libéral de mon père, que j’ai en horreur tout fanatisme, et, par là,
sans connaître l’auteur, je serais du parti de ses amis, qui sont, au
demeurant, les gens les plus estimables du monde. Allez voir cette
pièce, et nous jugerons de vos tendances.
Je répliquai que j’étais d’avance de son avis, car je lui reconnaissais
les façons de penser les plus saines. Sur quoi, elle me querella en
riant, parce que je répondais sur une question importante, par un
compliment, encore que les fadeurs ne fussent point, habituellement, de
mon fait. Mais elle voulait que chacun eût librement sa manière de voir.
Malgré mon application à prendre un air dégagé, les _Druides_ étaient
fort loin de mes préoccupations. Je jetais, parfois, un coup d’œil
rapide vers un buisson du jardin; je n’eus de satisfaction que lorsque
j’y aperçus un objet auquel j’étais seul à pouvoir prêter attention. Les
derniers feux du soleil avaient disparu; elle avait suivi des yeux son
évanouissement dans un ciel dont la pourpre pâlissait, maintenant, et se
fondait peu à peu.
--Hélas, fit-elle, la nuit vient vite, à présent. Ne semble-t-il pas que
le spectacle de l’astre, mourant dans sa gloire, soit plus imposant
qu’aux jours d’été, où se prolonge cette sublime agonie?
L’ombre nous gagnait, en effet. Elle s’étendait autour de nous. Je
n’étais pas sans anxiété. J’avais chargé le petit garçon que j’employais
à mon service d’une mission d’où dépendait en partie le succès de mon
entreprise. Il était vrai qu’il eût jeté adroitement le paquet de hardes
dans le jardin, à l’endroit désigné par moi, mais je lui avais
recommandé de se présenter, à cette heure-ci, dans la maison de M.
Sellon, et, après avoir demandé à parler à Mlle Angélique, de répéter
mot pour mot la leçon que je lui avais faite.
Cette leçon consistait en ceci, qu’il était censé venir de la part de M.
Sellon, pour annoncer qu’il était possible que celui-ci revînt plus tôt
qu’il ne l’avait pensé.
Une femme de chambre prévint, en effet, Mlle Angélique qu’on
l’attendait, et elle quitta le jardin. C’est ce que j’avais souhaité. Je
savais qu’elle avait accoutumé de veiller à tout et qu’elle voudrait
elle-même s’occuper de faire préparer quelque collation pour son père,
se retrouvant chez lui. Elle me traitait avec assez de familiarité pour
penser que je la rejoindrais, au cas où elle s’attarderait.
J’avais atteint mon but. J’étais seul. Je me hâtai vers le buisson où
était disposé le paquet de hardes, je m’enveloppai de la mante, et me
coiffai du bonnet, puis je me vins asseoir à la place même qu’avait
quittée Mlle Angélique. Je vous ferai confidence que le cœur me battait
fort. Si M. de Fontpeydrouze avait différé ce rapt, si les choses ne se
passaient point telles que je les avais prévues?... Mais je n’eus pas
longtemps à attendre. La nuit était tout à fait venue, sans qu’elle fût
encore épaisse. Je vis soudain apparaître trois hommes sur le mur; ils
sautèrent prestement dans le jardin, se dirigèrent de mon côté et, me
prenant pour Mlle Angélique, se saisirent rudement de moi.
--Va, ma petite, dit grossièrement un de ces malandrins, on te consolera
par des baisers.
Il était dans ma politique de ne point opposer de résistance, je poussai
seulement un léger cri, feignant l’effroi d’une telle audace. Ces hommes
me hissèrent, d’une façon fort brutale, au sommet du mur, et, me tenant
solidement, me jetèrent dans la rue, où d’autres me recueillirent et
m’emportèrent dans leurs bras. C’était sur cela même que j’avais compté.
Il était convenu avec M. de Rocquemont qu’il me laisserait ainsi enlever
et qu’il n’accourrait qu’à mon appel, ayant gardé mon épée, qu’il me
donnerait alors. Sa sollicitude à mon égard faillit tout gâter. Les
ravisseurs étaient, alors, cinq ou six. Il craignit que je ne fusse
point de force à lutter contre eux; il ne put se retenir, et il fondit
bravement sur cette troupe, surprise d’être découverte.
--Dépêchez, cria M. de Fontpeydrouze, qui se tenait à la portière du
carrosse, de telle sorte qu’il pût aider à m’enfermer dans cette voiture
et y entrer rapidement à son tour. Le cocher tenait les rênes en mains,
prêt à fouetter ses chevaux. Il s’en fallut de peu que je ne fusse
véritablement enlevé à la barbe de M. de Rocquemont, qui avait agi trop
tôt. Mais, à ce moment, je me débattis avec une vigueur qui dérouta ceux
qui pensaient emmener une femme inanimée, et je repris pied.
--Saisissez-la, marauds! dit M. de Fontpeydrouze, ne la laissez pas
s’échapper.
Lui-même s’avança vers moi. Je ne saurais vous peindre sa stupeur quand
il me vit me débarrasser de ma mante et de mon bonnet, et qu’il se
trouva en face d’un homme dont la contenance n’était pas celle de la
peur. Ses sicaires n’étaient pas moins étonnés que lui de cette
apparition imprévue et eurent une minute d’hésitation. Ils avaient
d’ailleurs à se défendre contre M. de Rocquemont, qui les attaquait avec
une furieuse ardeur, avait gagné du terrain et avait pu me tendre mon
épée.
--Vous avez mal engagé la partie, dis-je à M. de Fontpeydrouze.
Mais il me reconnut, revint de son ébahissement et me répondit que
j’étais bien hardi de troubler ses affaires. Un tel dépit se lisait sur
son visage que je ne pus me garder de sourire. A ce dépit succéda
pourtant l’expression de la plus violente colère, pour avoir été ainsi
joué. Il exhorta ses compagnons à me serrer de près et leur dit qu’il
importait à leur salut qu’ils me laissassent pour mort sur la place.
Mais ils étaient déjà fort occupés par M. de Rocquemont, qui se
conduisait le plus vaillamment du monde ayant retrouvé la solidité de
son bras, et les tenait en respect. Il était pourtant trop loyal pour
imaginer la traîtrise dont on usa à son égard. M. de Fontpeydrouze fit
un signe au cocher, qui descendit du siège du carrosse, et, avec
l’expérience d’un criminel avéré, jeta un grand manteau sur M. de
Rocquemont, qui le couvrit entièrement. Avant qu’il eût eu le temps de
s’en débarrasser, deux de ces misérables, lâches devant une épée,
employèrent toutes leurs forces à nouer ce manteau sur lui, de telle
sorte qu’il fut paralysé. Délivrés d’un adversaire redoutable, ainsi
aveuglé et maintenu, les autres m’assaillirent avec plus d’impétuosité;
ils avaient cru la besogne plus facile, et ils n’avaient pas prévu ce
combat, mais ils comprenaient qu’ils couraient le risque d’être
dénoncés, supposé que je pusse me soustraire à leur attaque. C’était la
raison de leur acharnement. Cependant, je me sentais plein de vigueur.
J’étais parvenu, peu à peu, à m’appuyer sur le carrosse et je repoussais
leurs assauts conjurés...
Mais, Monsieur, je vous ferai l’aveu que j’éprouve quelque fatigue à
vous écrire cette lettre, et cette fatigue s’expliquera par tout ce que
j’ai encore à vous mander. Je vous prie de me permettre d’ajourner au
prochain courrier la suite de ce récit.