LA FEMME VOLANTE

Ce 27 de Juin 1772.

Ce n’est point, Monsieur, une petite affaire que d’aller à Étampes, par

le coche, et j’en sortis fort froissé et fort moulu. Mais un tel

spectacle était annoncé que je ne le voulais point manquer. Il y avait,

au demeurant, en cette ville, encore qu’elle soit à treize lieues de

Paris, une affluence considérable. On y était venu par tous les moyens,

fussent-ils les plus singuliers. A côté des carrosses, il y avait depuis

la veille, dans toutes les rues, un rassemblement incroyable de voitures

dont quelques-unes étaient des plus imprévues, et des curieux avaient

bravement fait le voyage en charrette. Je crois que quiconque disposait

d’une caisse avec des roues et d’ombres de chevaux s’était transformé en

cocher. On avait campé partout, les auberges ayant été assaillies, et on

ne voyait que visages fatigués par une nuit passée en plein air, mais

anxieux de l’événement qui faisait l’objet de tous les débats. Ce

n’était pas sans peine que j’avais pu, en m’y prenant d’avance,

m’assurer une place dans une patache auxiliaire qui datait bien d’un

siècle, et qui, en route, par de menus accidents, avait attesté, en

effet sa vieillesse. Plus d’une fois, il avait fallu en descendre,

tandis qu’on la raccommodait tant bien que mal, et faire à pied une

partie du chemin. Mais j’avais un compagnon pour lequel je professe de

l’estime, et qui n’était autre que ce M. de Rocquemont, dont je vous ai

déjà entretenu: l’expérience qui allait être tentée l’avait arraché à sa

solitude volontaire et à sa misanthropie, et je l’avais rencontré dans

le temps que je faisais effort pour m’introduire dans la voiture. A nous

deux, en faisant pression sur de vivants obstacles, nous étions

parvenus, si incommodément que ce fût, à conquérir l’espace qui n’eût

ordinairement suffi qu’à une seule personne.

Vous vous demandez la cause d’un tel concours de promeneurs: il

s’agissait de constater le bien-fondé de la promesse qu’avait faite un

certain M. Desforges de s’élever et de se diriger dans les airs avec une

machine de son invention, et c’était l’annonce d’un tel prodige qui

justifiait ces frémissements de curiosité. Les uns, sachant que M.

Desforges a particulièrement étudié le vol des hirondelles et a

construit son esquif aérien d’après les observations qu’il fit de ces

oiseaux, soutenaient que, quelle que fût la hardiesse de son entreprise,

il avait des chances de réussir. Les autres prophétisaient qu’il se

casserait les reins. Il fallait bien, cependant, qu’il eût réuni des

partisans de son système puisqu’on avait souscrit les cent mille livres

qu’il avait demandées pour les frais de la construction, fort

compliquée, de cette machine. M. de Rocquemont qui trompe son oisiveté

forcée en s’occupant de mécanique, s’intéressait fort à l’épreuve, mais,

ne connaissant point les plans de l’inventeur, qui avaient été tenus

secrets, il disait prudemment qu’il ne pouvait encore avoir une opinion.

C’était à trois heures de l’après-midi que M. Desforges devait partir de

la tour de Quinette, qui est le seul reste du château du roi Robert. Dès

le matin, cependant, la foule s’était portée près de la tour: on

cherchait à distinguer l’appareil que recouvrait une vaste toile,

laissant percer à ses extrémités, de longues plumes. Je ne saurais vous

dépeindre l’impatience du public, à mesure que le moment s’approchait,

qui devait décider de l’efficacité du moyen, depuis si longtemps cherché

pour conquérir le ciel. Supposé que ce moyen fût trouvé, quel avenir

s’ouvrait pour l’audace humaine! Somme toute, il me sembla qu’il y

avait, dans cette grande assemblée, que remuait l’espoir d’un miracle,

plus de fervents que d’incrédules.

L’heure était venue de l’expérience, et M. Desforges ne paraissait

point. Le bruit courut, un instant, qu’il renonçait à s’envoler, et ce

fut une belle agitation de dépit et de colère: vous eussiez dit une

tempête s’élevant soudain. Certains parlaient déjà d’escalader la tour

et d’anéantir l’engin, car les déceptions se traduisent volontiers par

un besoin de destruction. Mais ce bruit fut démenti: le navigateur des

airs, caché derrière la toile, enveloppant encore sa création, prenait

seulement de suprêmes précautions. Mais telle était la hâte de tous

qu’on ne les voulait point admettre. Au demeurant, le temps était assez

favorable, sans qu’il fût précisément beau; il était doux, un peu voilé,

et il n’y avait qu’un vent léger.

Les mouvements de la foule sont subits. Quand, enfin, la toile fut

enlevée et qu’on aperçut l’inventeur, sur lequel étaient braquées

longues-vues et lorgnettes, ce furent de prodigieuses acclamations. A ce

moment-là, le seul fait d’avoir vu l’appareil et l’homme qui s’y allait

confier poussait à ne plus douter du succès. Cette machine était fort

singulière: imaginez, Monsieur, une longue nacelle, toute couverte de

plumes, et surmontée d’un parasol également en plumes. M. Desforges y

entra: les personnes qui disposaient de verres grossissants disaient

qu’il était fort pâle, mais que son visage exprimait la décision. Quand

il fut installé dans la nacelle, deux de ses assistants lui tendirent

deux grandes rames, toujours en plumes, puis il donna le signal...

Quelle minute! Ces innombrables curieux, tout à l’heure si bruyants,

gardaient un silence profond. L’esquif fut poussé dans l’espace: on

attendait en haletant d’émotion, qu’il se dirigeât en ligne droite,

mais, tant que M. Desforges agita ses rames, il ne se maintint point

horizontalement, même un instant, et il piqua vers le sol... Des cris

d’effroi, d’abord, puis, quand on sut que l’auteur de cette trompeuse

invention se tirait d’affaire avec quelques contusions, les huées

éclatèrent de toutes parts, et ce fut un tumulte indescriptible. Rien

n’est plus surprenant que cette mobilité du public, qui passe d’un excès

à l’autre. Il n’y avait plus un mot de pitié pour la malchance de

l’inventeur, on ne lui pardonnait pas d’avoir manqué à son engagement.

On avait partagé ses illusions, et, comme lui, on tombait de haut, bien

qu’on n’eût pas à se frotter les membres endoloris.

Si la police ne l’eût opportunément protégé, on l’eût, je crois

massacré, quitte à regretter, après, ce parti extrême. Tout à l’heure,

il passait pour un homme admirable: maintenant, on rappelait qu’il avait

jadis été chassé d’un séminaire, puis enfermé à la Bastille; on

l’accusait d’avoir usurpé son titre de chanoine, et on le tenait pour un

aventurier. Puis, ce furent bientôt des rires, car la gaîté, en France,

ne tarde pas à l’emporter sur les autres dispositions, et on plaisanta

ce cabriolet volant, qui ne volait point. Tout cela, à ce qu’on peut

penser, finira, par une comédie. Certains avaient réussi à arracher des

plumes à la nacelle et s’en paraient par dérision. En peu de temps, il y

avait eu de l’angoisse, du recueillement, de l’irritation, des menaces

et des moqueries.

--Ce sont, me dit M. de Rocquemont, les moqueries qui durent le plus

longtemps. L’idée de M. Desforges était chimérique, mais, après tout, il

fit preuve de quelque courage en se lançant du haut de la Tour, et le

vrai miracle est qu’il ne se soit pas cassé la tête. Il ne gardera

pourtant que du ridicule.

On ne sait quel besoin de se détendre fit peu à peu de la ville une

ville en fête. Croirez-vous, Monsieur, que peu d’heures après

l’accident, il était mis en chanson, sur l’air de _Cahin-caha_.

--L’aventure de M. Desforges me remet en mémoire un joli conte, me dit

M. de Rocquemont. Que n’a-t-on pas écrit sur ce rêve de traverser les

airs à volonté et d’aller où il plaît d’aller par ce chemin rapide?

Vivant seul, je lis volontiers tout ce qui me tombe sous la main.

J’avoue que ce conte-là me parut ingénieux dans sa fiction. Qui peut

être sûr de tenir le bonheur, n’étant peut-être le bonheur que parce

qu’il est fragile? Imaginez un naufragé, unique survivant d’un équipage,

jeté sur une île déserte.

Il désespère, d’abord, et, dans l’accablement de ses esprits, il

regrette de n’avoir pas partagé le sort des autres. Cependant, peu à peu

ranimé il se rattache à la vie. Il trouve des fruits dont il se nourrit;

une grotte lui sert d’abri. Des épaves du navire qui se brisa sur des

rochers sont rejetées par la mer, et son industrie les utilise pour

apporter quelques adoucissements à sa détresse. Il explore son île, y

découvre des ressources de toutes sortes, qui assurent son existence. La

nécessité le rend habile à tirer parti de ce qui s’offre à lui. L’huile

de poissons lui donne même les moyens de s’éclairer. Il se façonne des

instruments, qu’il ne laisse pas que de perfectionner. Après bien des

mois de travail, il n’a presque plus besoin de rien. Mais, c’est dans le

temps qu’il a pourvu à ce qui est matériel, alors qu’il se peut

dispenser de continuels efforts, que l’horreur de la solitude à laquelle

il est condamné lui apparaît plus cruelle. Le coin de terre où il a

échoué, vers lequel la tempête poussa son vaisseau, est hors de toutes

les routes que suivent les marins. Il n’est que trop certain que jamais

voile n’apparaîtra à l’horizon.

Or, une nuit que, livré à ces tristes méditations, le sommeil le fuit,

il entend soudain la chute d’un corps devant sa grotte et un cri de

douleur. Sa lampe à la main, il sort et il aperçoit, avec la plus grande

surprise, une femme inanimée, qui lui semble habillée d’une étoffe de

soie fort mince, soutenue par des baleines. Il porte la main sur le sein

de cette inconnue, y constate un reste de chaleur. Il la prend dans ses

bras et la dépose avec d’extrêmes ménagements sur les peaux de bêtes qui

forment sa couche, il fait chauffer une sorte de vin qu’il a composé

avec des plantes, et il en humecte les lèvres de la femme, qui reprend

peu à peu ses sens. Notre naufragé s’avise alors que si son habillement

est singulier, son visage est charmant. Mais elle ne peut répondre aux

questions dont il la presse, et elle ne le comprend pas non plus: ils

parlent un langage différent. Ce qui apparaît, c’est qu’elle a été

blessée en tombant, et il s’applique à lui donner les soins les plus

attentifs, tout en ayant la délicatesse de tenir compte de sa pudeur.

Les gestes suppléent aux mots, et la belle personne exprime sa gratitude

pour les secours qu’elle a reçus. Ses plaies sont pansées et sa guérison

ne demandera que du temps. Pendant ce temps-là, par un effort de bonne

volonté mutuelle, on parvient à s’entendre, en mêlant les deux idiomes,

mais non point encore assez pour que la femme explique clairement les

circonstances de sa chute. Il faudra qu’elle ait fait encore quelques

progrès; elle peut dire seulement qu’elle vient de loin. Vous concevez

qu’un homme qui se lamente de son exil du monde doit incliner facilement

à éprouver les plus tendres sentiments qui soient pour une aimable

créature, que lui envoie la Providence, et qui est seule de son espèce.

Admettez aussi que celle-ci soit touchée des égards qui lui sont

témoignés. Bref, car je passe sur tout ce qui n’est pas l’essentiel,

l’amour naît entre eux.

Le moment est venu, cependant, où l’inconnue peut essayer ses forces,

s’appuyant sur le bras de l’amant le plus épris... Elle se sent bientôt

assez vaillante pour quitter cet appui... Quelle est la stupeur de son

compagnon, quand elle semble d’abord glisser sur la terre, puis s’envole

fort haut, décrit quelques cercles dans l’air et revient se poser

mollement à l’endroit d’où elle était partie.

Il faut croire qu’elle parle maintenant assez nettement la langue que

l’amour lui fit apprendre, car elle peut enfin conter son histoire. Elle

appartient à une race qui a la faculté de voler: ce qui avait été pris

pour un habillement n’est que l’appareil que donne la nature aux gens de

son étrange pays. Elle se divertissait, avec ses sœurs, à parcourir

l’espace, quand, en voulant examiner de trop près les particularités du

sol sur lequel le hasard d’une promenade l’avait fait planer, elle se

heurta au sommet d’un arbre, et tomba fort rudement.

Cette révélation bouleverse l’homme qui, après tant d’épreuves, après

n’avoir plus été, par force, qu’une manière de sauvage, a pu, enfin,

retrouver le droit d’être sensible. Songez aux tourments qu’il va

connaître. Il aime; il n’est, dans sa situation d’abandonné, qu’une

femme tombée, en effet du ciel, à laquelle son cœur se puisse attacher,

et d’un coup d’ailes, elle a la facilité de le quitter et de le rejeter

dans l’effroi de la solitude! Son bonheur ne tient qu’à un caprice de

cette femme volante, qui ne résistera peut-être pas à son instinct de

reprendre ses courses aériennes, de traverser l’espace, d’aller

rejoindre ses semblables. Les pieds lourdement rivés à la terre, il la

verra disparaître, il ne la suivra même des yeux que peu de temps...

Comment fixer sur cet îlot celle qui est toute liberté? Ses joies ne

seront plus mêlées que d’inquiétudes, et, dans les transports mêmes de

la passion, il y aura toujours de la crainte... Il n’est pas rassurant

d’être l’époux ou l’amant d’une femme volante! Ce conte m’a plu, ajouta

M. de Rocquemont; il a sa philosophie. Je crois bien, pour en revenir au

sieur Desforges, qu’en fait de voyage dans les airs, il faudra en rester

aux contes, et que la prétention de parcourir le ciel à sa guise et de

voir de haut comme des Lilliputiens de M. Swift, les humbles mortels que

nous sommes n’est que pure utopie.

Lettres galantes du chevalier de Fagnes · 第 48 / 62 题