UNE OCCUPATION INATTENDUE

Ce 15 de Mars 1772.

Qui m’eût dit, Monsieur, que je passerais un délicieux après-midi à

faire des calculs? La destinée est bien singulière: je n’ai jamais rêvé

que prouesses, et j’ai eu plaisir à aligner des chiffres. J’aurais

quelque confusion de sembler trahir les espoirs que vous avez bien voulu

fonder sur moi, si ce n’était là qu’un effet du hasard. Ce pacifique

travail auquel, à la vérité, je ne pensais point que je me pusse

assujettir n’a en rien altéré mes dispositions à l’action. Vous aurez

quelque indulgence quand je vous aurai instruit des circonstances qui me

poussèrent à me livrer à cette aride besogne, devenue, par fortune,

agréable pour moi.

Je vous ai dit que j’étais assidu chez M. Sellon. J’appris, quand je me

présentai à sa porte, qu’il était souffrant, non point gravement, mais

fort incommodé par quelque abcès à la gorge. J’allais me retirer: Mlle

Angélique me fit dire qu’elle me recevrait. Elle était assise dans un

petit salon, où je n’avais pas encore pénétré, devant une table chargée

de registres et de papiers. J’exprimai les vœux les plus sincères pour

la guérison de son père. Elle me dit qu’il n’y avait pas lieu de

l’inquiéter, mais que M. Sellon pestait contre un repos forcé qui gênait

ses habitudes d’activité, précisément en une période où il s’était fait

une loi de la révision de ses comptes. C’est pourquoi elle s’était mise

à l’œuvre pour le suppléer. Assurément, il avait des commis qui avaient

ses instructions, mais il faisait, à certaines dates, un examen

minutieux du résultat des opérations dans lesquelles il s’était engagé.

Mlle Angélique, qui est loin d’être frivole, toute vive et spirituelle

qu’elle soit, l’aidait parfois dans ces vérifications, car M. Sellon,

avec la tendresse confiante et l’estime qu’il a pour son caractère, lui

a fait connaître l’état de ses affaires.

Elle me dit que, pour lui épargner l’ennui des retards, elle avait pris

le parti de préparer les éléments de cet examen. Sans doute, ce serait à

M. Sellon de tirer des conclusions, mais à ce moment, il aurait sous les

yeux toutes les pièces nécessaires. Je me levai pour la laisser à son

occupation, mais elle voulut bien me retenir.

--Au fait, me dit-elle, savez-vous qu’il s’en est fallu de peu que vous

ne vissiez en moi une personne pour laquelle les arrangements d’un

mariage eussent été faits?

A ces mots, je ressentis une émotion singulière, que je ne m’expliquai

pas moi-même: n’est-il pas dans l’ordre naturel que cette aimable fille

accepte un époux? Mais la pensée de ne plus la trouver en cette

accueillante maison me fut des plus pénibles. Grâce au ciel, son ton

enjoué éloigna cette sorte d’anxiété que j’avais éprouvée.

--Oui, reprit-elle, on demanda ma main. Je suis bien obligée d’avoir la

vanité de croire que je fis grande impression sur cet amant, car il ne

m’avait pas aperçue plus de deux fois; encore m’étais-je abstenue de lui

parler.

Cela fut dit avec un sourire moqueur dont je fus charmé, car la moquerie

visait, de toute évidence, le prétendant.

--C’est dommage, dit-elle, avec le même persiflage, j’eusse porté un

beau nom.--Et lequel? demandai-je?--Je me fusse appelée Madame de

Fontpeydrouze.

J’eus un geste de stupeur, et je ne la pouvais plus suivre, en effet,

dans son badinage.

--Hé quoi? m’écriai-je, cet homme a pu se porter à ce comble

d’impudence!

J’outrepassai sans doute les libertés que je me pouvais permettre en

demandant, avec un visage alarmé qui surprit Mlle Angélique, comment il

avait pu être reçu dans une respectable famille.--Vous le connaissez?

dit-elle. C’est un sot.--S’il n’était que sot!--Croyez que mon père

était édifié et qu’il fit à sa démarche la réponse qui convenait.--Mais

la prudence de M. Sellon avait donc été surprise pour qu’il lui donnât

accès chez lui?--Il s’était introduit en se servant du nom d’un de nos

parents, qui, lorsqu’on tira les choses au clair, protesta qu’il

ignorait parfaitement M. de Fontpeydrouze. Mon père, quel que soit le

fond sérieux qui lui est naturel, est parfois malicieux, de cette malice

qui, tout en s’exerçant, garde un patient sang-froid. Il est bien

Genevois sur ce point. Il lui plut de laisser s’enferrer cet

impertinent, sur le compte duquel il était renseigné.--S’il avait su

tout ce qu’il me fut donné d’apprendre!--Il était suffisamment instruit.

Il l’attendait alors que ce dupeur serait sa dupe, à l’instant, où les

mains toutes chargées de preuves, il dévoilerait le jeu de ce fourbe,

qui se pensait plus avisé qu’il n’était, et qui en restait pour la peine

qu’il s’était donnée, de feindre l’homme de grandes manières. J’eusse

voulu que vous pussiez assister à la scène où il fut congédié. Quelle

que fût son habituelle assurance, il tombait de son haut, et il était

fort décontenancé.

--Mais qu’il ait osé lever les yeux vers vous!...

J’avais peine à dissimuler la colère que m’inspirait son audace, tout

rassuré que je fusse par le dédain avec lequel le traitait Mlle

Angélique. Elle ajouta qu’il était parti en disant qu’il n’était point

d’un caractère à accepter un affront, et qu’on le verrait bien.

--Oh! fis-je avec un emportement dont j’eus quelque confusion, on

saurait lui répondre!

Mlle Angélique détourna l’entretien, en déclarant que c’était assez

parler de ce personnage, qu’elle ne m’eût point conté cette aventure si

elle avait pensé que je n’en dusse pas rire avec elle, et que c’était,

en effet, le seul parti à prendre.

--Revenons, dit-elle. Je veux avoir terminé tous ces comptes ce soir, et

la tâche est assez lourde.

C’était, me semblait-il, une invitation à prendre congé d’elle. Mais mes

traits exprimèrent vraisemblablement le regret que j’éprouvais de me

retirer. Dans le temps que j’allais franchir la porte, elle me retint.

--Vous entendez-vous à calculer? Je pourrais souhaiter votre aide.

J’avais été sur le point de protester que la science des chiffres

m’était fort peu familière, mais il y avait tant de grâce dans cette

invitation à demeurer, et Mlle Angélique permet qu’une si aimable

liberté se joigne au respect qu’on ne peut pas ne pas professer pour

elle, elle répand autour d’elle un tel air de confiance et de sécurité,

que j’eus la tentation d’une vanterie et de me déclarer fort propre à ce

travail. Elle est de celles, cependant, qui imposent la sincérité, et ma

bonne foi l’emporta quand je lui dis que je n’avais que le désir de me

mettre à ses ordres.

--Hé bien, fit-elle, essayons.

Elle me convia à m’asseoir devant une table voisine de la sienne, et je

reçus de ses mains des papiers dont l’arithmétique qu’ils exigeaient me

troubla fort.

--Mais, dis-je, n’y a-t-il point d’indiscrétion de ma part à pénétrer

dans les affaires que traite M. Sellon?

--Serait-ce déjà une défaite? répondit-elle avec une bonne humeur

charmante. Rassurez-vous, ce ne sont là que des éléments de comptes qui

ne sauraient avoir pour vous de signification.

Je m’aventurai dans des additions redoutables pour moi, tandis que, avec

aisance, elle se plongeait dans son travail, se reportant parfois à des

registres tout hérissés de colonnes de chiffres. Je suais sang et eau,

ayant fort perdu l’habitude d’une telle occupation, et j’étais sur le

point de me décourager, en avouant mon inexpérience. Mais elle jetait

parfois vers moi, en souriant, un coup d’œil, qui exprimait à la fois de

l’amusement de mes efforts et de la bonté, et je recommençais à

m’appliquer à ma tâche. Vous dirais-je, Monsieur, que, toute rebutante

qu’elle fût, je prenais quelque plaisir à me sentir ainsi surveillé. Je

m’évertuais à ces calculs, et, sous ces engageants regards, il me venait

quelque amour-propre de ne pas commettre d’erreurs. Par scrupule, je

dépensais plus de temps qu’il n’en eût fallu, même à quelqu’un qui fût

aussi peu exercé que je l’étais. La fatigue se trahissait sur mon

visage.

--Je vous accorde de souffler un peu, dit Mlle Angélique. Je concède que

l’épreuve est un peu rude pour vous.

Je protestai, par je ne sais quel enfantillage, que la besogne me

paraissait facile.

--Voyons, reprit-elle, de quelle façon vous vous êtes tiré d’affaire.

Elle s’empara de mon brouillon, sur lequel il y avait bien des ratures

et vérifia rapidement ces totaux qui m’avaient donné tant de peines.

Ainsi penchée, avec cette attention qu’elle apportait dans cette

révision, la plume dans la main, elle me parut ravissante. Il est des

actes simples, et sans nulle coquetterie, qui résument tout l’attrait

d’une personne.

--Cela est bien, dit-elle, et je suis contente de vous. Je n’ai relevé

qu’une légère faute.

Et elle ajouta, toujours en souriant, que pour le chercheur d’aventures

que j’étais, j’avais de bonnes dispositions au travail de cabinet, et

que, peut-être, je ne me connaissais point moi-même.

Je répondis que l’honneur de lui pouvoir être utile avait seul déterminé

mon zèle, mais que j’étais loin de renoncer à l’espoir de conquérir son

estime en donnant à mes ambitions un vaste champ.

--Convenez, dit-elle en hochant la tête (mais elle sait donner du charme

à une sorte de raillerie) que cette époque ne se prête point facilement

aux coups d’éclat.

--Il se peut que le sort ne m’ait pas encore favorisé, mais ie n’en suis

que plus décidé à saisir l’occasion qu’il me pourra offrir. Vous le

verrez, Mademoiselle.

--Nous verrons donc! fit-elle gaiement. Quoi qu’il en soit, vous avez

bien gagné quelque repos.

Elle sonna, s’inquiéta de son père, on lui dit qu’il dormait

paisiblement, et elle fit servir quelques rafraîchissements.

Dans cet instant, je me reprochai quelque mollesse, mais je ne pouvais

point ne pas goûter le calme de cette petite salle où nous nous

trouvions, le bien-être tranquille qu’elle respirait, avec ses hautes

fenêtres donnant sur un jardin, sa décoration d’un goût sobre, mais où

tout flatte les yeux, la commodité loin de tout bruit. J’eusse sans

doute moins apprécié ce calme, au demeurant, sans la présence de Mlle

Angélique et sans la conversation enjouée, pleine cependant de

réflexions judicieuses, qu’elle voulait bien tenir avec moi. Sans les

bienséances, je me fusse attardé volontiers en cet entretien. En prenant

congé d’elle, je lui dis ma confusion de ne lui avoir pas prêté,

puisqu’elle avait la bonté de m’employer, une assistance plus efficace.

Elle me répondit que cela était fort bien pour un essai, et qu’elle ne

manquerait pas d’instruire M. Sellon de ma bonne volonté et même,

ajouta-t-elle avec ce mélange, qui lui appartient en propre de nargue

gracieuse et d’indulgence, des talents que je ne soupçonnais point.

Je sortis encore sous le charme. Mais je me reprends, Monsieur, et il

s’agit bien, pour moi, de m’endormir dans cette placidité. J’ai d’autres

buts. Je vous dirai pourtant une particularité qui atteste ce que peut

une contention d’esprit dans le désir de ne point paraître tout à fait

sot aux yeux d’une belle personne. Je trouvai, en rentrant, la note de

mon logeur. J’en voulus contrôler l’exactitude, et, bien qu’il n’y eût à

s’assurer que de chiffres modestes, alors que j’en maniais, tout à

l’heure, qui étaient faits pour m’effrayer, je ne pus parvenir à une

juste solution.

Lettres galantes du chevalier de Fagnes · 第 44 / 62 题