Ce 12 de Janvier 1772.
Je devais à M. Tournay mes remerciements pour son hospitalité. C’est de
quoi, Monsieur, je me voulus acquitter hier.
--Hé bien, me dit-il, êtes-vous content de la Beauvoisin?
Je lui contai les raisons qui m’avaient fait décliner ses faveurs, mais
je ne pus me garder, dans mon indignation, de lui confier ce que j’avais
appris sur M. de Fontpeydrouze. Il me répondit que je ne l’étonnais
guère, qu’il avait eu tôt fait de juger le personnage, et qu’il avait à
s’excuser de l’avoir accueilli parmi nous.
--Il est vrai, fit-il, qu’il m’avait amusé avec ses hâbleries: ce ne fut
qu’en l’observant, à table, que je soupçonnai, un peu tard, qu’il
pouvait bien n’être qu’un coquin. Mais laissons cela. Je suis tout plein
d’un récit que l’on vient de me faire... Je vous le ferai à mon tour...
Savez-vous, continua M. Tournay, que nous avons, dans le successeur de
M. de Sartines, un lieutenant de police qui a une manière de
philosophie? Il se trouvait tout à l’heure chez M. Bouret, auquel il
faisait visite. Je lui demandai des nouvelles d’un certain chevalier de
Melle, que j’ai quelque peu connu, et que je savais être au
For-l’Évêque, arrêté sur des présomptions d’être l’auteur de petits vers
satiriques contre des gens en place.
«La prison du For-l’Évêque n’est point pour effrayer beaucoup.
Habituellement, c’est là qu’on enferme les comédiens coupables de
quelque infraction ou les débiteurs de mauvaise volonté. M. de Melle n’a
point assez d’importance pour qu’on l’ait conduit à Vincennes ou à la
Bastille. Le logis de la rue Saint-Germain-l’Auxerrois est, assurément,
rébarbatif d’aspect, avec sa haute façade délabrée, mais il y a des
accommodements avec les règlements et les guichetiers, et, pourvu qu’on
dispose de quelque argent de poche, la captivité n’est point fort
rigoureuse. Ceux qui l’ont subie n’emportent pas d’âpres souvenirs.
«Cependant, M. de Melle montra à son arrivée, un accablement qui étonna
le concierge Duverger, habitué à plus de résignation chez ses hôtes. Le
chevalier est un homme d’une quarantaine d’années, qui a eu une vie
assez aventureuse, et son passé, l’ayant exposé à plus d’un accident,
semblait d’avoir armé contre l’ennui de quelques démêlés avec la
justice. Il n’en paraissait pas moins profondément affligé, et il ne
cessait de pousser de grands soupirs.
«Quelques personnes, qui n’étaient pas sans avoir entendu parler de lui,
car il fréquentait les théâtres et avait même travaillé pour la Comédie
Italienne, lui avaient fait courtoisement accueil et l’avaient prié à
souper ou à prendre part à quelque partie de pharaon. Il avait décliné
les invitations, comme si les sentiments qui l’oppressaient ne lui
eussent laissé aucune liberté d’esprit.
«Les jours suivants, son attitude n’avait pas changé. Sa mélancolie
s’était même accentuée. Il ne touchait pas aux mets qui lui étaient
servis. Duverger le vint trouver pour s’informer de lui.
«--Combien de temps durera ma détention? demanda le chevalier.
«--C’est là, malheureusement, Monsieur, répondit le garde de prison, le
seul point sur lequel je ne puisse vous renseigner. Pour tous les
autres, je suis votre serviteur. Mais pourquoi cette humeur noire? Votre
cas n’est pas des plus graves. Vous pouvez passer ici le temps le plus
agréablement du monde. Ne vous ai-je pas réservé une chambre à cheminée,
fort propre et fort commode? Vous empêche-t-on de vous promener à votre
gré dans le préau? N’avez-vous pas, pour votre distraction, une
compagnie choisie? Ces messieurs ont mille ressources d’esprit. On
n’entend que rires, même dans les chambres d’en bas, celles où les
prisonniers sont à la paille.
«Le chevalier de Melle, haussa les épaules. L’exemple des autres n’était
point convaincant pour lui. Il restait visiblement livré aux plus amers
soucis. Duverger revint à la charge.
«--Monsieur, lui dit-il, tous mes pensionnaires sont gais. Vous ne
voulez point l’être et j’en suis fort navré. C’est pour moi une affaire
d’amour-propre. Je suis pourtant aux petits soins pour vous. Je cherche
vainement ce qui peut vous manquer en cette maison.
«--La liberté, Monsieur.
«--Bah! une simple illusion. Où trouveriez-vous de tels loisirs, une
société aussi aimable, des attentions comme celles qu’on vous prodigue?
«Une semaine se passa, et M. de Melle ne parvenait point à prendre son
mal en patience. On le voyait se ronger les poings de dépit et il avait
des cris de colère en contemplant les barreaux de sa fenêtre. On s’avisa
qu’il avait réussi à en ébranler un. Il méditait l’évasion la plus
téméraire, en raison de la hauteur des murs.
«Le concierge s’inquiéta, et, alarmé de sa responsabilité, prévint M. le
lieutenant de police de ce fait surprenant: un prisonnier du
For-l’Évêque, qui donnait les signes du plus grand désespoir.
«M. Lenoir se rendit à la prison et se fit annoncer chez le chevalier.
«--Monsieur, lui dit-il, les rapports qu’on m’a faits de votre état
m’ont déterminé à vous venir voir, car il y a une manifeste
disproportion entre le traitement plein d’égards que j’ai commandé qu’on
vous assurât et vos transports. J’ai lu vos couplets: vous en niez la
paternité! Soit! Mais en fussiez-vous coupable, ils sont spirituels,
c’est une demi-excuse et la peine qui peut vous atteindre ne saurait
être que légère.
«--Alors, ne me retenez plus.
«--Ce n’est pas par mon ordre que vous êtes ici, et il ne dépend pas de
moi, de vous ouvrir les portes du For-l’Évêque. Mais peut-être avez-vous
une raison particulière de cette étrange inquiétude: vous plaît-il de me
la confier?
«--J’ai une raison, en effet: j’aime. J’aime avec toute la fougue, toute
l’impétuosité d’un jeune homme. Oui, après avoir connu une existence
assez dissipée, je l’avoue, la passion la plus vive et j’ose dire la
plus pure est née en moi. Une femme vraiment angélique en est l’objet.
Cette brusque séparation me cause le plus cruel des tourments.
«--Hé bien, les visites ne vous sont point défendues.
«--Y songez-vous, Monsieur. Ce serait compromettre une personne qui
mérite tous les respects.
«--Elle vous écrit?
«--Et ses lettres, qui sont adorables de candeur, ne font qu’irriter mon
chagrin.
«Le lieutenant de police réfléchit un instant. Ne vous ai-je point dit
que son expérience lui avait suggéré une idée admirable?
«--Engageriez-vous votre parole d’honneur, reprit-il, si je vous
laissais sortir un soir, d’être de retour à la prison avant le petit
jour?
«Les traits du chevalier de Melle s’illuminèrent. Sa voix tremblait
d’émotion.
«--Vous consentiriez? s’écria-t-il, je pourrais la voir!
«--Je pense, fit M. Lenoir, que vous ne trahirez pas ma confiance. Je
pense aussi que vous reconnaîtrez cette exception que je fais en votre
faveur par plus de docilité; vous ne chercherez pas à fuir?
«--Je vous le jure, Monsieur.
«Dès le lendemain, Duverger, exécutant les ordres du lieutenant de
police, ouvrit au prisonnier, avec mille précautions, la porte qui
donnait sur le quai. Le chevalier s’y glissa, et avec une hâte
merveilleuse, disparut dans la nuit.
«Il rentrait, ainsi qu’il l’avait promis, et même bien avant l’heure
fixée. Le guichet passé, il réintégrait sa chambre. Il se jeta sur son
lit, et la tête appuyée dans sa main, il médita longuement. Parfois, un
rire douloureusement ironique se dessinait sur ses lèvres.
«--Comment, Monsieur le chevalier, lui dit, sur un ton de reproche,
Duverger, venant prendre de ses nouvelles, c’est ainsi que vous nous
savez gré de nos complaisances. Toujours maussade, toujours triste?
«--Cela passera, fit le détenu. Quoi qu’il en soit, vous pouvez
désormais vous dispenser d’un surcroît de surveillance.
«--Mais la bonne humeur?
«--Laissez-lui le temps de revenir.
«Quelques jours plus tard, Duverger entretenait M. le lieutenant de
police du chevalier de Melle.
«--Il est encore morose, lui disait-il, mais il a cessé de protester, et
il ne songe certainement plus à s’évader.
«--Évidemment, répondit M. Lenoir. C’est parce que je savais la
déception au-devant de laquelle il allait que je lui donnai ce congé de
quelques heures, pour le rendre sage... Je connaissais son aventure
sentimentale, où il a apporté quelque naïveté, pour un homme d’esprit.
Il a eu la désillusion de ne pas trouver seule, mais en galante
compagnie, cette personne qu’il appelait une femme angélique. Mes
inspecteurs m’avaient renseigné sur les habitudes de celle-ci, qui
s’accommodait fort de l’absence de cet amant dupé... Le pauvre homme
cuve son chagrin, il est tranquille, désormais. Il n’a plus envie de
nous quitter brusquement... Bah! il se consolera en composant de petits
vers contre la perfide... Voyez-vous, mon cher, ajouta M. Lenoir, il est
bien inutile d’employer la rigueur, quand, pour arriver au but, il
suffit d’un peu de politique...»