On ne laissait pas, Monsieur, que de s’échauffer. Les propos devenaient
de plus en plus libres, du moins était-ce avec esprit. Cette aimable
liberté fut gâtée par les histoires ordurières que se plut à conter M.
de Fontpeydrouze. Je vous ai dit cette manière de répulsion qu’il
m’inspira dès qu’il parut, avec cette assurance avantageuse dont se
garderait un homme qui fût vraiment de qualité. Il est bien vrai que,
plus on est délicat, plus on s’amuse de bagatelles. Les récits de M. de
Fontpeydrouze, qu’il estimait plaisants, n’étaient que fort sales, et ne
provoquaient point le rire. Pour l’amener sur les lèvres des convives,
il renchérissait sur ces malpropretés.
On vit alors M. Moreau se lever et s’excuser de quitter la compagnie. Il
dit, avec simplicité, que la nuit était déjà avancée et qu’il n’avait
point accoutumé de se coucher à l’heure où le soleil se lève, qui était
celle où, d’ordinaire, il se mettait à l’œuvre, dans son atelier.
Peintre de toutes les grâces, d’autant plus charmantes qu’elles sont
voilées, il est choqué de la brutalité.
--Vous avez, dit-il à M. de Fontpeydrouze, de petites façons de parler
dont il n’y a pas au monde d’appareilleuse qui voulût s’accommoder.
Jugez de mon embarras, ajouta-t-il en souriant, j’ai la bourgeoise
habitude de tout rapporter à ma femme, qui est une bonne femme, et,
encore que nous ne nous piquions ni l’un ni l’autre de bégueulerie, il
ne me serait point commode de lui tenir registre de ces discours salés.
--Pardieu! dit assez insolemment M. de Fontpeydrouze, voici un mari bien
scrupuleux.
Je ne sais ce qu’il allait ajouter de malsonnant, mais M. Tournay
s’empressa de déclarer que le talent d’un tel maître en son art lui
donnait le privilège de la franchise, et que, s’il regrettait, pour ses
hôtes et pour lui, la privation causée par ce prompt départ, il admirait
trop le pinceau de M. Moreau pour n’avoir point égard aux exigences d’un
travail dont le public attendait tant de satisfactions. Quand M. Tournay
eut mis un carrosse à sa disposition et l’eut reconduit jusqu’au seuil
de la maison, M. de Fontpeydrouze, loin que les égards témoignés par les
convives à M. Moreau, lui imposassent, se permit des gorges chaudes sur
cet époux si sage et dont les oreilles étaient si susceptibles. M.
Tournay le fit taire en protestant que M. Moreau était le plus honnête
homme qui fût, et, avec un peu d’impatience, ajouta qu’il ne saurait
point bon gré de persiflages à son sujet; et le Fontpeydrouze, qui avait
déjà bu largement, se fit emplir son verre de vin d’Espagne.
Mais la conversation reprit sur un ton léger. M. Joliveau, qui est
secrétaire de l’Académie royale de musique, fut amené, je ne me souviens
plus de quelle manière, à dessiner de piquants portraits de chanteuses
et de danseuses. Il dit qu’il avait vu de trop près ces filles d’Opéra,
et qu’il connaissait trop leurs roueries pour être sensible à leurs
charmes, et que lui, qui les connaissait toutes et eût eu facilement
leurs bonnes grâces, il avait pour maîtresse la femme d’un procureur,
plus constante en ses attachements. Il en vint à conter une plaisante
mésaventure d’hier, dont on a fort ri aux dépens d’une Mlle Grandi, qui
est danseuse en double et qui ne serait rien, sans doute, sans le maître
de ballet Laval, qui la trouva à son goût. Elle reçut une lettre d’un
Anglais, se disant fort épris d’elle, mais ne se pouvant engager que
dans une liaison secrète. Il lui proposait vingt mille livres par mois
si elle voulait bien le recevoir quand il le désirerait. Mlle Grandi
n’eut garde de refuser cette offre magnifique, et elle répondit le plus
favorablement du monde. Le mylord se présenta. C’était un homme de belle
mine, qui ne laissa pas que de parler de ses biens immenses et de la
fortune que lui laisserait son père. Le marché fut tôt conclu, et
l’Anglais se hâta d’user des droits qu’il avait acquis. Il était
expéditif en toute affaire. A peine eut-il été heureux qu’il regarda sa
montre.
--Mademoiselle, dit-il, je suis un homme d’ordre, et je n’aurais point
la conscience en repos, si je n’avais exactement acquitté mes dettes.
Souffrez que je fasse un rapide calcul. Voici seize minutes (et j’ose
dire qu’elles furent bien employées) que j’ai l’honneur de votre
compagnie. Sur le pied de vingt mille livres par mois, je vous suis
redevable de sept livres, deux sols, un liard et trois deniers. Veuillez
constater que je verse entre vos mains cette somme en bonne monnaie de
France. Puis il salua et s’en alla. Les Anglais sont tenus pour gens qui
sont de grands originaux. Mlle Grandi pensa qu’il était de ceux-là, se
divertit de cette fantaisie, comme d’un trait extravagant, et, le
divulgua, pour sa confusion, car le prétendu Crésus d’Angleterre était
un mystificateur, qui ne songera jamais à revenir.
Mlle Beauvoisin n’avait ouvert la bouche jusque-là, que pour manger et
boire.
--J’accepterais volontiers un tel arrangement, dit-elle, à raison de
cent mille livres par mois.
Elle voulut faire le calcul de ce que vaudraient alors seize minutes,
mais n’y parvint point.
M. Joliveau, qui a l’esprit caustique, se moqua des travers de ce monde
du tripot lyrique, sans excepter les compositeurs. On vient de donner à
l’Opéra une pastorale, la _Cinquantaine_, qui est le fruit du génie de
M. de La Borde, et M. Joliveau le dépeignit, narquoisement, ivre de sa
musique, qu’il trouvait la plus belle qui fût et dont il ne se lassait
pas, faisant, aux répétitions, reprendre tous les passages aux
musiciens, non qu’ils eussent failli dans l’exécution, mais pour
l’entendre encore. Un maladroit, oubliant les égards dus aux œuvres d’un
homme aussi riche que le premier valet de chambre du roi, dit un jour
qu’un air de M. de La Borde rappelait singulièrement un air de Rameau.
--C’est donc, répliqua le fortuné mélomane, que Rameau devina la beauté
de mon inspiration.
Mais je suis, Monsieur, un peu trop novice en ce qui a trait au théâtre
pour pouvoir vous rapporter, dans tout leur brillant, ces malignités; il
faut être usagé dans ce milieu pour saisir tout le sel de ces moqueries.
L’entretien allait à bâtons rompus, et je serais fort embarrassé de vous
dire comment il allait d’un sujet à un autre. Quelqu’un en vint à parler
de la chance, qui est, dans toutes les entreprises, un grand élément de
succès. M. du Rozoy, tout philosophe qu’il fût, ayant traité de graves
questions, ne laissa pas que de se déboutonner. Au demeurant, dès le
premier service, en se ralliant au parti du Dr Préval, il avait mis sa
philosophie de côté. Son historiette eût même paru fort crue s’il n’eût
mis à la conter une adresse que je ne saurais rendre. Il s’agissait
d’une duchesse qui, jouant à la loterie royale, eut l’idée de faire
choisir les numéros par un fol. Elle se fit conduire dans ce but, à
Bicêtre, et exposa sa requête à l’un de ceux qu’on lui représenta comme
les plus dérangés d’esprit. Ce fol, transformé en devin, consentit de
bonne grâce; il demanda une plume et écrivit trois numéros sur trois
petits billets. Mais, au lieu de les remettre à la duchesse, il en fit
des boulettes et les avala.
--Madame, dit-il, ce sera demain le tirage; je vous réponds que ces
numéros sortiront et qu’ils feront un terme. Il ne dépend que de vous de
les venir prendre.
Cet insensé avait fait, bien que fort grossièrement, la critique des
superstitions.
Mais, Monsieur, ce fut M. Robbé, le poète, qui pensa nous faire mourir
de rire. Il est réputé pour l’extrême licence de ses écrits, il déclara
toutefois qu’il n’était point l’auteur d’un petit poème dont il avait
une copie dans sa poche, ce qu’il déplorait fort. Il l’attribuait à un
M. de Saint-Mathieu, réfugié en Hollande. Le vin aidant, qui montait à
la tête, on était dans le cas d’en entendre le plus joyeusement du monde
la lecture. Ce poème portait le titre bizarre de _Parapilla_. Comme je
n’ai point à garder avec vous certains ménagements, je vous dirai, pour
votre amusement, ce que j’en ai retenu. Que ne puis-je reproduire le ton
de M. Robbé, qui lisait avec une verve étonnante!
Imaginez qu’il s’agit d’un gentilhomme florentin, nommé Rodérigo, qui,
ruiné par les grandes dépenses qu’il avait faites pour les femmes,
s’était retiré à la campagne, où il cultivait son jardin. Il s’occupait
à semer, non sans mélancolie au souvenir de son luxe d’autrefois, quand
un inconnu l’aborda et lui demanda ce qu’il plantait. Le seigneur
Rodérigo était de méchante humeur, et bien qu’il eût eu, jadis, des
habitudes de parfaite politesse, il répondit, d’une façon brutale, en
joignant à sa réponse un geste grossier:
--Vous en plantez, eh bien, il en viendra! répliqua l’inconnu, qui
disparut.
Quelle ne fut pas la surprise de Rodérigo quand, au moment de la
récolte, il vit que la prophétie s’était accomplie! Le fruit qui
s’élevait de la terre était le plus extraordinaire qui fût. Il regretta
fort son incivilité. Dans le temps qu’il exprimait son dépit, l’inconnu
se montra: il n’était autre que l’ange Gabriel, touché du repentir du
Florentin, Gabriel était plaisant, mais bon. Il consola Rodérigo.
... Calme-toi, mon enfant.
Tu viens de voir un singulier prodige,
Mais ce n’est rien: prends la plus belle tige
Dans un panier, alors, tu la vendras
Cent mille écus: c’est le prix, et pour cause,
Car aussitôt que l’on verra la chose,
Femme ni fille à tous ne manquera
De s’étonner et de crier: _Ah! Ah!_
Or, dans l’instant, la divine merveille,
Chez celle-là qui poussera ce cri
S’introduira, mais non pas par l’oreille
Et là, sans cesse, un doux charivari
Excitera volupté sans pareille.
Si l’on ne dit ce mot: _Parapilla!_
Rodérigo, rasséréné, n’a garde de ne pas suivre le conseil, et il trouve
comme cliente une belle veuve, pour laquelle le veuvage était pesant, et
qui, à l’offre qui lui fut faite, ne laissa pas que de pousser un grand
_ah! ah!_ de surprise. Le cadeau de Gabriel atteste aussitôt la vertu
dont il est doué. La veuve se récrie.
Et, néanmoins, le premier mouvement
Si naturel, fut de se laisser faire,
Se résignant, soupirant de grand cœur
Et, des deux mains, par excès de pudeur,
Cachant ses yeux. Le second, tout contraire,
Fut d’écarter, hélas, le téméraire.
Mais vains efforts et nouvel embarras,
Elle le veut, elle ne le peut pas.
--Mon cher Monsieur, voulez-vous que je meure?
Je ne puis plus endurer ce méchant,
Ha, par pitié, délivrez-moi sur l’heure!
--Très volontiers, prononcez seulement:
_Parapilla_--Fi donc, c’est du grimoire,
Vous me trompez.--Non, vous pouvez m’en croire,
Le terme est neuf, propre à la chose! Mais
Elle frémit et ne dira jamais
Ce vilain mot: la charmante hypocrite
Gagnant ainsi du temps et du plaisir,
Et ce ne fut qu’avec un grand soupir
Qu’elle lâche la parole susdite...
La veuve, n’a point pensé payer trop cher une telle merveille, mais elle
a une sœur, qui est abbesse, et elle l’aime si tendrement qu’elle ne
peut se refuser de lui faire part du secret, et de lui prêter le
surprenant bijou. L’abbesse s’enferme si longtemps que les nonnes,
inquiètes, ouvrent sa porte. Elle se reposait de douces fatigues. Sœur
Agnès, la première aperçoit le fier Tarquin qui, lorsqu’elle a poussé un
_ah! ah!_ ne tarde pas à faire son office. On devine si le bel engin est
bientôt disputé.
Il vous faudrait dire, Monsieur, comment, alors qu’il est précieusement
clos dans sa cassette, il est volé par deux coquins, qui sont arrêtés,
et le coffret, dans l’attente de leur jugement, est déposé chez le
barigel. Celui-ci a une fille, qui venait de se marier. La curiosité la
tente de savoir ce que contient la cassette. Elle l’ouvre, et elle est à
ce point saisie par la vue de l’objet rencontré qu’elle a un grand _ah!
ah!_ dont, sur-le-champ, elle éprouve l’effet. Que sera désormais son
époux, comparé à ce superbe athlète!
Et ce sont bien des aventures encore, qui sont des plus plaisantes, et
dont l’inimitable accent de M. Robbé doublait le comique. Le miraculeux
butin passe de belles en belles, jusqu’à ce que Gabriel, jugeant qu’il
fait tort à l’amour, le reprenne.
Le beau phénix, transporté dans les cieux,
Devint le page et l’amant des comètes.
Chacun d’ici peut le voir sans lunettes.
La lecture de ce poème avait mis la compagnie fort en gaîté. On ne riait
pas moins des questions que posait Mlle Beauvoisin, qui est cependant
fort loin de l’ingénuité, quand les termes étaient voilés, car elle
entend mieux les mots précis.
On s’animait davantage à mesure que l’heure devenait tardive. La lecture
de ce _Parapilla_ avait ouvert la voie à des propos privés de toute
retenue. Ceux-là mêmes, qui n’avaient pris qu’une part effacée à la
causerie et n’avaient pas imposé l’attention, s’émoustillaient, et
chacun tenait à écouter quelque aventure scabreuse personnelle, ou qu’il
donnait pour telle. Dans un grand éclat de voix, c’était déjà le
désordre qui suit un festin où tout a été prodigué. Soudain, on tourna
les yeux du côté de M. de Fontpeydrouze; il entreprenait Mlle Beauvoisin
pour qu’elle se mît nue, et elle ne se prêtait point à cette fantaisie.
Il me faut bien confesser, que les gens d’esprit qui s’étaient
rencontrés à cette table étaient, eux aussi, bien près de perdre le
sens, sous l’effet des fumées du vin, car ils applaudissaient à cette
idée et pressaient cette fille de quitter les vêtements; ils
souhaitaient que, leur donnant l’illusion d’une divinité mythologique,
ce fût elle qui remplît leur verre. D’autres, qui s’affranchissaient de
toute délicatesse, proposaient qu’on la tirât au sort et que le gagnant
n’eût point plus de réserve que n’en avait eu le docteur Préval dans son
expérience. La résistance de Mlle Beauvoisin paraissait une offense
qu’elle faisait à la compagnie, et on lui demandait, puisqu’on savait du
reste qu’elle n’était pas même de moyenne vertu, quelle imperfection
elle avait à cacher. Mais, bien qu’entourée de toutes parts (M. de
Fontpeydrouze avait déjà découvert sa gorge) elle s’opposait à cette
prétention de l’obliger à se déshabiller. Ce n’était point assurément un
reste de pudeur, mais bien qu’elle n’eût rien à apprendre de la
brutalité de certains appétits, elle n’était point disposée à les
satisfaire. Elle trouvait inutile cet étalage de ses charmes que, dans
l’état où se trouvaient les convives, on eût peut-être discutés
impertinemment. Au demeurant, elle avait été plus sobre que ceux qui
l’enserraient, et il était visible que, quel que fût le piquant des
propos échangés, elle se fût ennuyée ou n’eût ressenti quelque
déception.
Dans le temps qu’on la cernait ainsi, qu’on froissait et déchirait sa
robe, elle s’élança vers moi, qui éprouvais quelque gêne de ces sortes
de violences faites à une femme, quelle qu’elle fût, et elle me dit:
--Défendez-moi, et je vous appartiendrai de bonne grâce.
J’écartai d’elle, doucement d’abord, sur un ton de badinage, les plus
hardis, et, tout en plaisantant, je réussis à les assagir, en leur
rendant, par mes remontrances auxquelles je donnais cette bonne humeur,
quelque lueur de raison. Mais Fontpeydrouze, que l’ivresse avait tout à
fait gagné, s’approcha de si près de Mlle Beauvoisin que je la fis
passer derrière moi, en étendant la main pour la protéger. Nous fûmes
ainsi face à face.
--Monsieur, dit-il d’une voix alourdie, veut garder la proie pour lui
seul?
Je répondis, en gardant un ton de froide politesse, que je le priais, en
premier lieu, de ne pas me faire sentir ainsi son haleine. Il riposta en
disant que, s’il se pouvait mieux tenir debout, il me disputerait cette
femme, qu’il avait amenée. La scène menaçait de devenir pénible. M.
Tournay, qui s’était ressaisi, s’interposa et m’invita, en me frappant
amicalement sur l’épaule, à reconduire cette nymphe, si ombrageuse par
hasard, puisqu’elle avait fait de moi son chevalier, et qu’elle risquait
de troubler l’harmonie d’une réunion qui n’avait été qu’aimable. M. de
Fontpeydrouze, au demeurant, n’eût point longtemps soutenu une
discussion, car il était tombé devant les pieds d’une chaise, et
demandait confusément qu’on l’aidât à s’asseoir plus commodément.
Le logis de Mlle Beauvoisin était situé rue de l’Arche-Pépin, non loin
de Saint-Germain-l’Auxerrois. Nous eûmes le loisir de nous entretenir
pendant que le carrosse nous y amenait. Elle me remercia de l’aide que
je lui avais apportée et voulut bien m’assurer qu’elle tiendrait la
promesse qu’elle m’avait faite. Si elle n’avait plus toute la fraîcheur
de la première jeunesse, elle ne laissait pas que d’être encore
agréable, et, j’étais en disposition d’accepter cette bonne fortune
imprévue. Mais elle rafraîchit un peu mon humeur galante en me disant
que M. de Fontpeydrouze l’avait fort abusée, en lui promettant de
l’introduire dans une société où elle trouverait aisément un riche
protecteur, quelqu’un de ces Anglais dont les libéralités étaient
fameuses. C’est cet espoir qu’il lui avait fait payer trois louis, mais
les convives n’avaient songé qu’à parler, et aucun d’eux ne faisait
figure d’entreteneur cousu d’or. S’ils s’étaient allumés à la fin du
repas, ce n’était que par jeu, dont elle n’avait à tirer que moquerie,
et point d’avantage.
Ces confidences rabaissèrent un peu ma vanité, qui n’avait point à se
glorifier beaucoup d’une telle conquête. Du moins m’éclairèrent-elles
complètement sur M. de Fontpeydrouze et m’expliquèrent-elles
l’instinctive répulsion que j’avais sentie pour lui.
Nous arrivâmes au logis. Je dois rendre cette justice à Mlle Beauvoisin
qu’elle avait sa façon de probité. Elle me convia à monter jusqu’au
troisième étage de la maison. Devant sa porte, nous nous heurtâmes à un
sergent aux gardes qui sortait. Pendant qu’elle m’invitait à entrer,
elle eut avec lui un colloque, que je pus entendre à demi. Le sergent la
questionnait à mon sujet; elle lui contait ce qui s’était passé à
Chaillot, et, sans embarras, l’engagement qu’elle avait pris envers moi.
Des paroles m’échappèrent, mais je perçus celles que prononça l’homme,
d’un ton goguenard, en s’en allant:
--Ma chère, il faut toujours payer ses dettes, quitte à tirer profit de
cette honnêteté.
Mlle Beauvoisin revint vers moi, mais le tableau qui s’était présenté à
mes yeux et la conversation que j’avais surprise m’avaient à la fois
édifié et tout à fait refroidi. Je n’avais plus aucune fierté de cette
aventure. Mlle Beauvoisin, avec plus de conscience que d’enthousiasme,
insista pour qu’elle se pût acquitter.
--Je regarde, dit-elle, ce point-là comme décidé entre nous.
Je lui rendis grâce, et, prétextant la fatigue, je me retirai. Le petit
jour était déjà venu. Je suis fâché, Monsieur, de n’avoir pas à vous
conter une plus belle fin de cette nuit-là, pendant laquelle, du moins,
j’avais recueilli quelques histoires propres à vous divertir.