Ce 5 de Mai 1771.
Ce n’est pas, Monsieur, une aventure qui me soit propre que j’ai à vous
conter. Je ne fus que mêlé à celle-ci, mais j’en garderai le piquant
souvenir.
Il faut, tout d’abord, vous dire que le maître de _l’Hôtel d’Anjou_, où
je loge, rue Dauphine, est un fort bon homme. En dépit de l’enseigne de
sa maison, il est de notre Hainaut, et c’est pourquoi il a quelques
attentions pour moi. Il se flatte d’avoir entendu parler de vous. Il me
fit, pour cette raison des conditions acceptables, sous réserve de ne
les point divulguer à ses autres pensionnaires. Il a confiance en mon
avenir, quoique mon présent soit assez maussade, et, s’il m’arriva de me
laisser aller à quelques moments d’impatience de l’attente d’événements
orientant ma vie, il se plut à m’apporter du réconfort, en m’assurant
qu’il gagerait sur le brillant de ma destinée. Comme je témoignais, ces
jours-ci, de quelque mauvaise humeur contre le sort, trop lent à remplir
mes vœux, il m’exhorta à demander à un devin le tableau de mes succès
futurs, assuré, disait-il, que je reviendrais fort satisfait de ce
sorcier, qui est fort réputé, et que ses prédictions me rendraient de
justes espoirs. J’objectai que je n’avais point de superstition, mais il
insista à ce point que je m’enquis des moyens de rencontrer le faiseur
d’oracles.
Il se nomme Etrella et a son logis dans la rue Froidmanteau, au
cinquième étage. Mais n’imaginez point que ce prophète, que consultent
parfois des personnes de la plus grande naissance, soit facile à voir.
Il ne laisse pas que de se défier des inspecteurs de M. le Lieutenant de
police, qui est armé pour faire la guerre à ces savants, dont la science
lui paraît suspecte. Ne supposez point non plus qu’Etrella soit un
vieillard comme on représente communément les augures.
Il est jeune encore, mais dit tenir son art de divination de la famille
dont il est issu, ayant depuis longtemps la pratique de la magie. Après
quelques pourparlers, rendez-vous fut pris avec lui pour l’heure de
minuit, favorable aux conjurations. Encore que je fusse peu convaincu de
la vertu de sa cabale, j’en fis, comme par jeu, l’épreuve. La maison
qu’il habite est d’un aspect sordide, mais, tout au haut d’un escalier
étroit, on a la surprise de pénétrer dans un logis qui a une tout autre
apparence, et qui sent, en effet, une manière d’aisance.
La chambre où reçoit Etrella, après qu’on a attendu dans une pièce, dont
les meubles, bien qu’ayant quelque élégance, ont une forme bizarre, est
tendue d’une étoffe de soie rouge, sur laquelle sont brodés des signes
mystérieux. Au milieu de cette chambre, éclairée par deux chandeliers
dont le support représente un hibou, un grand pupitre, disposé sur une
manière d’estrade, et ce pupitre composé de deux génies, fort habilement
sculptés, soutenant sa planchette, reçoit un gros cahier de parchemin,
recouvert en partie par un bandeau de satin d’or. Sur de belles consoles
d’angle, des instruments dont les profanes ne peuvent saisir l’usage.
Tout est conçu pour impressionner, mais non point effrayer. En ce sens,
Etrella ménage la délicatesse de ceux qui ont recours à ses offices.
Quand il parut, il était vêtu, sans affectation, d’un costume de couleur
brune. Il me dit qu’il laissait aux charlatans le soin de s’affubler de
robes constellées ou d’autres oripeaux, et qu’il n’en était pas besoin
pour les méditations auxquelles il se livrait. Je lui confessai que je
n’avais pas de grands moyens pour rétribuer ses prévisions. Il sourit et
me voulut bien répondre que je l’intéressais par ma physionomie et que
ce n’était point là, pour lui, affaire d’argent. Il balança un moment
sur le mode de divination qu’il emploierait.
--«Décidons-nous, fit-il, pour le livre des sibylles, le sort indiquera
celle que dictera ses arrêts.» Il prit, sur une des consoles, un plateau
de métal qui ressemblait assez à un échiquier et qui contenait douze
cases. Sur chacune de ces cases, on pouvait lire une lettre initiale.
Puis il me mit dans les mains une longue épingle d’or, et il me convia à
en piquer la pointe sur l’échiquier, tout en tournant la tête pour
n’avoir pas à choisir. L’aiguille avait marqué la lettre E.--«Ce sera
donc la sibylle Érithrée que nous interrogerons», reprit-il. Il monta
sur l’estrade, enleva le voile qui était posé sur le parchemin, où
j’entrevis une écriture inconnue, et se jeta ce voile sur ses épaules.
Il me recommanda de ne le troubler aucunement par une question, et les
mains sur son front, il sembla faire une invocation. Après quoi il
s’absorba longtemps dans une rêverie. Enfin, il ouvrit le livre, y
chercha une page, couverte de figures singulières, et y appliqua un
compas, paraissant fort occupé par cette opération. Ce fut ensuite une
autre rêverie, et vous dirais-je, Monsieur, que tout sceptique que je
fusse entré, je ne laissais pas que d’être frappé par la solennité de
cet appareil, et que j’attendais comme si j’eusse vraiment été dans le
cas de recevoir une sentence.--«L’horoscope est bon, me dit-il. Vous
ferez un heureux mariage, et votre existence sera fort paisible, d’une
ligne parfaitement unie.--Hé quoi, m’écriai-je, point d’événements qui
aient en eux de l’extraordinaire?--La sibylle Érithrée n’en indique pas.
Si des pièges vous étaient tendus, ils tourneraient à la confusion de
vos adversaires. Prenez ce destin pour certain... Un bon mariage, vous
dis-je.--Hé! il s’agit bien d’une vie calme dont je haïrais la
monotonie.--Il ne m’appartient pas de changer l’oracle, mais vous ne
faites guère accueil à celui de la sibylle.--Je me moque de votre
sibylle, m’écriai-je.--En ce cas, pourquoi êtes-vous venu l’interroger?
Je vous avertis, toutefois, qu’elle est infaillible.
Etrella, pour cette consultation, ne me demanda point de payement, et,
malgré ses présages fâcheux à mon gré, j’admirais qu’il fût désintéressé
dans son art; mais un serviteur nègre qui m’accompagna jusqu’à la porte,
me prévint que le prix de ces vaticinations n’était de rien moins qu’un
louis.
Assurément, Monsieur, je n’ajoutais pas foi à ces ragots de sorcellerie.
Je me voyais là que duperie. Je ne laissais point, cependant, par une de
ces contradictions qui sont humaines, que d’être dépité, et j’envoyais
au diable cet horoscope. Qu’avais-je affaire avec cette prédiction d’une
vie calme, alors que je ne rêve qu’une grande dépense de moi-même, en
étant jeté dans les circonstances les plus singulières! D’amères
réflexions me venaient du temps écoulé sans que j’eusse eu encore
l’occasion de prouver la générosité de mes aspirations.
Ainsi, tout à ces pensées, je m’attardais à marcher un peu au hasard,
sans m’aviser que je m’éloignais, au lieu de me rapprocher de mon logis.
Je longeais le mur d’un jardin de la rue de l’Université (je ne sus
qu’après coup que je me trouvais dans cette rue) quand il arriva la
chose la plus surprenante du monde. Je vis soudain choir de ce mur un
homme, et si près de moi qu’il ne s’en fallût que de quelques pouces
qu’il ne me renversât. Il avait sauté fort lestement et ne s’était point
froissé. Je tirai aussitôt mon épée, pensant me trouver, de cette
manière inopinée en face d’un malfaiteur.--«Remettez votre arme au
fourreau, monsieur, et ne craignez rien: je ne suis pas un voleur, mais
un amant dont les plaisirs furent malencontreusement troublés. Au
demeurant, je m’excuse d’avoir failli vous mettre à mal, en semblant
tomber de la lune.»
Cela était dit sur un ton de gaieté, mais avec une grâce aisée. Je
m’aperçus alors que cet homme était en chemise. «--Mon Dieu! oui,
reprit-il, c’est dans ce sommaire appareil que je dus me sauver pour ne
point compromettre une dame qui a des bontés pour moi, et qui
n’attendait guère le retour de son mari, qu’elle pensait être encore
dans ses terres. Pour vous rassurer tout à fait, je me nommerai: je suis
M. de Lauzun.» J’avais entendu parler, pour tout ce qu’on contait de
brillant à son sujet, de cet aimable duc, aussi renommé pour le courage
qu’il déploya en Corse que pour son ton de parfaite élégance, ses bonnes
fortunes, et ses folies. Même en chemise, on ne pouvait pas ne lui point
trouver un grand air, que ne lui a pas seulement donné sa naissance.
Fût-ce en cette situation qui eût pu être ridicule, il en imposait par
je ne sais quoi de spirituellement hautain, comme si nulle mésaventure
n’eût été à même de le déconcerter.
J’avoue que je ressentis quelque chatouillement de vanité quand il me
dit qu’il était satisfait que, dans l’équipage où il était, sa première
rencontre eût été celle d’un galant homme, ainsi qu’il en jugeait à ma
mine: de la part d’un juge aussi expérimenté en connaissance du monde
que M. de Lauzun, le compliment me flatta, et j’inclinai à lui offrir
mes services. Il me remercia avec cette exquise politesse qui lui
appartient en propre et qui se concilie chez lui avec une charmante
familiarité.--«Il est vrai, mon cher, me dit-il, que la chemise n’est un
vêtement commode qu’au lit: ce tissu léger se prête, quand le lit est
agréablement partagé, à tous les mouvements d’un corps plein de feu,
mais il est fort insuffisant dans la rue.»
Je le priai d’accepter que je le couvrisse de mon manteau.--«Vous
agissez avec moi, reprit-il en riant, comme firent les fils de Noë, mais
je vous prends à témoin que je n’ai aucunement la tête échauffée: j’y
aurais plutôt froid, car, dans ma précipitation, j’ai laissé ma
perruque, avec mes vêtements et mon épée, que l’inquiétude de ma
maîtresse ne me donna point le temps d’emporter (elle les a apparemment
cachés sous l’autel du sacrifice) et je remplaçai l’escalier par une
fenêtre d’où je bondis dans le jardin.» Il eut un éclat de rire qui
attestait, dans ces conjonctures difficiles, sa liberté d’esprit.
--Puisque vous avez la bonté de me porter secours, continua-t-il, tenons
conseil. Cet endroit est heureusement désert, mais je ne voudrais point,
s’il cessait de l’être, par hasard, qu’on fît sur notre compte de
fâcheuses suppositions. Quelque hâte qu’il eût à sortir d’embarras, il
ne put se tenir d’ajouter que ces accidents-là n’arrivaient qu’à lui, et
que sept ans auparavant, forcé de sortir précipitamment, dans les mêmes
conditions, de l’hôtel de Stainville, il s’était réfugié dans le jardin,
où une fille de chambre, qui était dans la confidence, devait lui
apporter ses habits. Cela lui avait été sans doute impossible, car il
l’avait attendue, pensant geler, sous un vent trop frais, presque toute
la nuit. Transi et à bout de patience, il s’était décidé à escalader le
mur. Dans la rue, il avait été recueilli par le guet à cheval: il
s’était expliqué, s’était fait reconnaître, avait promis une poignée de
louis et un cavalier avait couru prévenir ses gens. «Mais, dit-il, outre
que le guet ne passe point toujours quand on aurait besoin de lui, je
tiens, cette fois, par délicatesse pour la personne dont je me dus
brusquement séparer, à ne pas ébruiter cette affaire.» Il convint, d’un
autre côté, qu’il ne lui était guère possible, nu-pieds et dans le seul
accoutrement de mon manteau, de gagner sa demeure, puisque, à cette
heure tardive, on ne rencontrerait aucun fiacre. Cet embarras
n’affectait nullement sa bonne humeur ni sa courtoisie.
--Il faudra bien, disait-il, que nous sortions de là, et le plaisir de
votre compagnie me dispose à la résignation.
Je m’avisai qu’il y avait, à peu de distance du lieu où nous nous
trouvions, un cabaret.
--Accordez-moi un instant, dis-je à M. de Lauzun.
Et j’allai frapper à la porte de ce cabaret. Après un assez long temps,
une fenêtre s’ouvrit, un homme parut, et je lui représentai qu’une
personne de qualité avait le plus grand besoin de son hospitalité. Le
cabaretier me répondit grossièrement qu’il n’entendait point avoir
affaire à des filous, car les personnes de qualité ne se promenaient pas
dans la rue à cette heure-là, et que, s’il s’agissait d’un blessé, sa
boutique n’était pas un hôpital. Je revins vers M. de Lauzun fort marri.
Mais il me dit que mon idée était bonne et qu’il allait lui-même essayer
de la mettre à profit.
Vous eussiez vu, Monsieur, une chose surprenante. M. de Lauzun, sans le
moindre emportement, renouvela ma demande, mais ce fut avec un tel ton
d’autorité et de commandement que le bourru qui n’avait eu aucun égard à
ma sollicitation, s’amadoua, et vint ouvrir la porte. J’admirai, alors
que je venais de subir une rebuffade, ce don de se faire obéir encore
qu’aucune menace n’eût été employée. Le rustre se montra même
complaisant, alluma du feu et fit chauffer du café. Il n’avait pas osé
demander la raison de l’absence de costume de l’un de ses hôtes. Il
apporta, de lui-même, ce qu’il trouva de moins sordide dans ses hardes
pour que M. de Lauzun s’en fît une manière de robe de chambre, et, telle
est son action personnelle que ce raffiné, ce conquérant, cet homme de
cour, semblait, dans ces loques, aussi à l’aise que s’il eût été dans
son milieu accoutumé.
M. de Lauzun écrivit quelques mots à l’adresse d’un valet de chambre de
confiance, et le cabaretier consentit à ce que son jeune garçon l’allât
remettre. Mais il y eut alors une scène de ménage, car une épaisse
commère, qui était la femme du maître de la maison, s’opposa à ce qu’on
exposât, en pleine nuit, un enfant aux dangers de la rue. M. de Lauzun,
à la vérité, séduisait tout le monde, par ses manières affables, les
petites gens comme les gens de son monde. Bientôt, le cabaretier déclara
qu’il accomplirait lui-même la commission, et il partit, en effet. La
femme était aux petits soins pour M. de Lauzun, et il avait, sans se
forcer, de ces paroles bienveillantes qui vont au cœur des simples.
Elle dit qu’elle voyait bien, encore qu’il n’eût que sa chemise, qu’il
était un seigneur d’importance, et elle s’excusa de n’avoir à lui servir
que de la mauvaise eau-de-vie. Il la but de bonne grâce, en rappelant
que, pendant la campagne de Corse, il avait dû s’accommoder de bien
d’autres boissons. Puis on nous laissa seuls, et ce fut pour moi un
extrême contentement de l’entendre évoquer quelques-uns de ses
souvenirs. Je me rendais compte, en prêtant à ses propos toute mon
attention, que je suis à peine dégrossi. Il a tant vécu, quoique jeune
encore, que sa mémoire est riche et que sa conversation est la plus
nourrie qui soit. Il sauta de choses sérieuses, où il prouvait avec
légèreté l’étendue de ses connaissances, à des badinages. Il professa
cette philosophie en amour que la perte d’une peut toujours être réparée
par une autre, et qu’il avait reçu cette leçon d’une de ses premières
maîtresses, dans le temps qu’elle lui avouait que le goût qu’elle avait
eu pour lui était passé. C’est à elle, qui lui indiquait elle-même un
autre choix, qu’il devait cet aphorisme. Il abondait en menues
histoires. Il lui prit fantaisie, une nuit, de souper avec une géante
que l’on montrait dans une loge de la Foire Saint-Laurent. Il avait
oublié la promesse qu’il avait faite à une marquise, qui était folle de
lui. Elle l’envoya querir, mais il ne quitta point sa géante, et il fit
dire à la marquise qu’il était avec une bien plus grande dame qu’elle.
Ne croyez pas qu’il n’y ait pas de la sensibilité chez M. de Lauzun, en
dépit de son enjouement: il m’assura qu’il avait toujours eu pour les
femmes les plus grands ménagements et que, après avoir été aimé d’elles,
il ne souhaitait rien tant que leur amitié. Puis il en vint à me
questionner, approuva fort mes désirs de gloire, me recommanda de suivre
mes instincts, de ne pas craindre de me jeter dans des équipées, de ne
viser que le grand et de ne pas céder à la tentation des petites choses.
Cet entretien prenait pour moi un tour d’intérêt particulier. Je causais
librement avec un des premiers gentilshommes du royaume, et il me
voulait bien donner des conseils. Mais, à ce moment, on entendit le
bruit d’un carrosse qui s’arrêtait devant la porte. Le valet de chambre
de M. de Lauzun arrivait, accompagné de deux laquais qui portaient un
coffre contenant toutes les parties de l’habillement le plus pimpant.
Ils l’aidèrent à se vêtir, et il parut aussi frais, aussi dispos que
s’il venait de se lever. Dans la poche de son habit, il y avait une
bourse, qu’il pria le cabaretier, ébloui, d’accepter. Il m’offrit de me
reconduire dans son carrosse. J’eus la mauvaise honte de me garder de
lui faire savoir que je ne demeurais que dans un hôtel de modeste
apparence, et je déclinai sa proposition.
--Hé bien, mon cher, me dit-il, il faudra me venir voir. Je serais bien
oublieux si je ne me souvenais de votre assistance, en un cas où j’étais
à peu près nu. Saint Martin donnait la moitié de son manteau à un
pauvre: vous m’avez sacrifié le vôtre tout entier. Service pour service,
et je me tiendrais pour heureux d’aider à vos ambitions.
Je ne saurais vous rendre le ton engageant de ces paroles. Je m’en
allai, pensant que je n’avais pas perdu une nuit mal commencée par les
sottes prédictions d’Etrella.
Le surlendemain, je me présentai chez M. de Lauzun. Il venait de partir
pour Chanteloup pour faire sa cour à M. de Choiseul, et son séjour
devait être long. C’est une fureur chez les personnes d’un rang élevé
d’aller voir M. de Choiseul en son exil, et jamais ministre tombé ne fut
l’objet d’une telle fidélité d’hommages. Dieu me garde de me hasarder
sur ce terrain scabreux, mais certains assurent que cet empressement sur
la route de Touraine est moins inspiré par l’affection qu’on garde pour
lui que par les sentiments que l’on a nourris contre d’autres. Peut-être
en ai-je trop dit. Sur le point qui m’occupe, je reprends, Monsieur,
quelque espoir en des rencontres favorables. A Paris, le hasard compte
pour beaucoup.