et peut-être aussi la réputation de galanterie que devait lui donner
sa liaison supposée avec un enfant, attirèrent sur ses traces tous
les capitaines et les officiers les plus fringans. Nous logions tous
les trois dans une maison que l'on nommait très-hyperboliquement
l'_hôtel Thirat_. Deux mauvais billards, qui jusque là n'avaient
vu autour de leurs tapis usés que fort peu de joueurs, devinrent
le rendez-vous des galans flibustiers qui convoitaient Rosalie. M.
Thirat, notre hôte, publiait que nous lui faisions sa fortune. Cet
aveu fut un trait de lumière pour Ivon. Il faut, disait-il, que
mam'selle Rosalie fasse définitivement quelque chose de son corps
ici.
--Comment de son corps? qu'entends-tu par là? Car Ivon, comme on le
sait, avait exigé que je le tutoyasse.
--J'entends par là qu'il faut qu'elle ne reste pas à rien faire,
car l'homme et la femme sont faits pour travailler d'une manière ou
d'autre, ensemble ou séparément.
--A quoi prétends-tu donc qu'elle s'occupe?
--A tenir boutique ou autrement; mais enfin à faire quelque chose de
ses quatre doigts et le pouce.
--J'y ai déjà songé et elle aussi; et tiens, il me semble que si
nous lui montions un petit magasin de bonnets et de rubans...
--Mauvais cela! La bonneterie et la rubannerie, ça tombe dans les
marchandes de modes, et, comme on dit, c'est immoral.
--Marchande de mercerie ou de quincaillerie, hein?
--Mauvais encore. Ça sent trop la _rafale_, et à Roscoff il
n'y aurait que de l'eau à boire, avec des petits couteaux et des
aiguilles. C'est pas un métier ça! Cherche encore, et va de l'avant.
--Marchande épicière?
--C'est trop commun: cherche plus haut.
--Et que pourrait-elle donc faire selon toi?
--Elle pourrait tenir un petit café, nous vendre du grog et du punch,
du rhum et du bon tabac.
--Mais il faut une licence pour vendre du tabac.
--Oui, pour vendre de mauvais tabac; mais pour vendre de bon tabac, il
n'en faut pas: on fait la fraude, quoi donc; et à Roscoff, ils font
tous la contrebande comme des canailles qu'ils sont. Je la ferai
aussi, moi, et mieux que tous tant qu'ils peuvent être. Tu n'as
sans doute pas remarqué, toi, comme tous les _corsairiens_ viennent
louvoyer sous le vent et au vent de ta bonne amie?
--Oh! que si que je l'ai bien remarqué!
--Eh bien! mon fils, il faut leur faire payer cher leur louvoyage et
le droit d'ancrage le long de cette petite corvette. Quand elle aura
un café bien espalmé, ça ne désemplira pas: elle fera bonne mine
à chacun et dira bonsoir à tout le monde quand on voudra l'accoster
de trop près. Le plomb tombera dans son comptoir, et les paysans se
frotteront la mine avec le dos de leurs mains. Qu'en dis-tu, toi?
--Je dis qu'il faut consulter Rosalie.
Rosalie fut consultée. Après une longue et mûre discussion, le
projet d'Ivon fut adopté. Nous nous mîmes en course pour trouver
un local. Une jolie petite maison à deux étages, boutique sur le
devant, salon assez spacieux au premier, fit notre affaire; un bail de
trois, six et neuf ans fut passé avec le propriétaire, moyennant le
paiement d'un an d'avance. Nous entrâmes en jouissance du local. Il
fallut trouver un nom au nouveau café. Ivon prit encore la parole
dans cette grave délibération.
--Si nous nommions notre établissement le _Café des Trois-Amis_,
hein? ce ne serait pas mal trouvé; qu'en pensez-vous, vous autres?
--Ce titre est assez commun, répondit Rosalie, et puis nous sommes
bien amis sans doute, mais je suis votre amie, et non pas votre ami,
et l'enseigne ne dirait pas assez bien ou dirait peut-être trop
bien.... Rosalie me regardait, en appuyant sur ces mots, avec un
sourire qu'Ivon comprit à merveille.
--J'entends, j'entends la malice, reprit-il... Il y a bien un nom
qu'on pourrait mettre sur l'enseigne...
--Lequel? demandai-je.
--_Aux Corsairiens_ par exemple?
--Mais ce mot là n'est pas français.
--Pourquoi ne serait-il pas français tout comme un autre?
--Parce qu'il n'est pas français et qu'il ne se trouve pas dans le
Dictionnaire.
--Tout le monde cependant dit _corsairien_.
--Tout le monde a tort, mon pays, car le Dictionnaire....
--Est-ce que ça me fait à moi le Dictionnaire?
--Il faut pourtant s'en rapporter à quelque chose.
--Quand un capitaine de vaisseau me dirait que _corsairien_ n'est pas
français, je lui répondrais qu'il ne sait ce qu'il dit, et que je
veux qu'il soit français, moi.
--Comme tu voudras; l'observation que je fais là ne doit pas te
fâcher, et si j'avais pu penser....
--Je ne me fâche pas non plus, tonnerre de Dieu; mais quand un mot
est bon, il est toujours français, et je me moque de ton Dictionnaire
comme de la perruque à Jacquot. Au surplus je conviens qu'en mettant
_aux Corsairiens_ sur notre enseigne, il pourrait bien arriver
que tous ces museaux fins d'officiers et de capitaines de prise de
St-Malo, _croiraient_ parce qu'ils sont _corsairiens_, que c'est pour
eux que nous aurions installé une jolie femme dans un café bien
_accastillé_ et bien _espalmé_, et il ne faut pas qu'ils se mettent
dans le toupet... Cherchons autre chose... C'était pourtant un fameux
intitulé: _aux Corsairiens!_..
--Voyons, quel nom décidément donnerons-nous à notre café, ou
plutôt au café de Rosalie?
--Si nous mettions tout simplement _à la Belle-Bretonne_?
--Y pensez-vous, M. Ivon? reprit Rosalie. Me conviendrait-il de me
dire à moi-même que je suis belle?
--N'est-ce pas la vérité? Et quand on dit la vérité, ma foi....
D'ailleurs, le premier malin qui, en lisant l'enseigne, s'aviserait
de faire la grimace, ne tarderait pas à avoir quelque chose sur la
figure.
--Mais en supposant que je sois belle comme vous le voyez, est-ce à
moi de l'annoncer à tous les passans, sur une enseigne?
--Non, non; Rosalie a raison.
--Eh bien! toi qui es si savant, Léonard, cherche un _intitulé_ à
ton Café. Pour moi, je ne m'en mêle plus, et je m'en bats l'oeil.
Ivon allait se fâcher, je le prévoyais. Rosalie calma son
amour-propre d'auteur, par quelques mots de douceur, comme elle savait
en dire. Notre ami, vaincu par la gentillesse de notre compagne, se
remit bientôt à chercher un autre titre plus convenable que ceux
qu'il nous avait proposés; et, au moment où nous nous y attendions
le moins, il s'écria, transporté, en se tenant la tête à deux
mains, comme après un pénible enfantement: Le voilà, le voilà: je
l'ai trouvé enfin ce chien de nom!
--Qu'est-il donc?
--_A l'Anglais sauté!_ Hein, n'est-il pas bien tappé, celui-là?
et dire qu'il ne me soit pas venu tout de suite à l'idée! mais le
voilà, je le tiens à retour, et il y aurait deux mille tonnerres
braqués sur mon cadavre, qu'il n'y aurait pas moyen de me faire
larguer cet _intitulé_ qui est fameux, et je m'en vante. _A l'Anglais
sauté_, ça nous ira comme un bas de soie. Un beau navire, avec le
pavillon anglais renversé, pour dire que c'est une prise, voyez-vous,
sautant en l'air, comme une grenade, et peint _aux oiseaux_ sur notre
enseigne, fera un effet superbe, ou ils seront bougrement difficiles
à Roscoff. Que dites-vous de celui-là, vous autres, mes amoureux?
Le ton avec lequel Ivon nous demandait notre avis, ne nous laissait
guère la liberté de le contrarier, et il venait d'ailleurs
d'exprimer son opinion de manière à la faire passer sans opposition.
Rosalie et moi nous donnâmes notre pleine adhésion au titre qu'Ivon
venait d'enfanter, et non sans peine. Il fut décidé que Rosalie
entrerait, le plus tôt possible, en possession du café de _l'Anglais
sauté_.
Il ne s'agissait plus que de trouver l'artiste qui pourrait rendre,
avec vérité et talent, l'explosion du _Back-House_. L'affaire
n'était pas facile à terminer à Roscoff, où les peintres de marine
furent, de tous temps, assez rares. On nous indiqua cependant un
vitrier qui, à force de tentatives et de conseils, finit par nous
barbouiller, tant bien que mal, avec du gros rouge et du vert clair,
une espèce de trois-mâts couvrant la mer de feu et de fumée,
et s'éparpillant en l'air, avec les deux péniches qui l'avaient
abordé.
La partie concernant les liquides dont nous devions garnir le café de
Rosalie, donna lieu à une savante discussion qu'Ivon traita en homme
versé depuis long-temps dans ces sortes de matières.
«Le rhum est rare, dit-il; mais il y a moyen pourtant de s'en
procurer; car il ne manque pas de fraudeurs à Roscoff. Et puis, il
n'y a rien de meilleur, pour un café, que le débit de ce qui
est défendu par le gouvernement et les droits-réunis: parce que,
voyez-vous, sous prétexte que c'est difficile à trouver, on vend
cela le triple de ce que ça coûte. D'ailleurs, moi, je suis là pour
un coup au moins, et je défie bien qui que ce soit de faire entrer
tant seulement une bouteille de gin, d'eau-de-vie, de tafia ou de rack
dans la maison, sans que je n'y mette le nez, pour m'assurer de
la qualité de la marchandise; car, sans trop me flatter, c'est ma
partie. Les corsairiens donnent ferme sur le punch: il faudra qu'il
y ait, par conséquent, à poste fixe sur le feu, une chaudière à
punch, pour les plus pressés. J'ai entendu dire que, pour rendre ce
capiteux plus délicat, on mettait dedans quelques larmes d'_alcide_
sulfurique: je leur en mettrai tant, qu'ils seront bien dégoûtés,
s'ils ne se lèchent pas les _babines_, jusques par dessus le nez,
après avoir sifflé un verre de brûlot de ma composition. Pour
le café, ils le boiront comme il sera: moitié avarié et moitié
chicorée; ce n'est pas là dessus qu'ils sont friands, les gueux.
Mais sur le trois-six et le cognac de La Rochelle, avec un peu de
poivre, il y aura moyen de les attirer en leur brûlant le gosier,
pour les rafraîchir à leur manière. C'est moi qui me _chargera_ de
tous ces petits détails, et j'espère bien que je serai la meilleure
pratique de _l'Anglais sauté_, quoique la boisson ne soit pas mon
fort. Mais, c'est égal; pour rendre service à une petite femme
gentille comme vous, on se _biturerait_, sans désemparer, une
demi-douzaine de fois dans les vingt-quatre heures.»
Toutes les dispositions intérieures et extérieures étant prises,
nous songeâmes à mettre nos projets à exécution. L'enseigne de
l_'Anglais sauté_ fut exposée au-dessus de la porte du café;
elle fit l'admiration des curieux, après avoir subi la critique
des connaisseurs. Nous plaçâmes force spiritueux dans la cave, un
comptoir élégant dans la salle: Rosalie en prit possession comme
d'un trône. Un billard fut installé au premier étage. Bientôt on
ne parla plus, dans toute la ville, que du nouvel établissement et
de la belle _cafetière_. Il fallait voir avec quelle avidité
les passans lorgnaient la reine du comptoir! Les capitaines et les
officiers de corsaire faisaient mieux: ils entraient dans le café, et
pour faire leur cour à la maîtresse du logis, ils saisissaient tous
un prétexte pour consommer beaucoup. Ce qu'avait prévu Ivon, arriva:
la chaudière à punch ne quittait plus les fourneaux du laboratoire.
Les verres remplis sans cesse circulaient autour des tables, trop
petites pour la foule des buveurs et des adorateurs. Ivon, présidant
à la confection de ce qu'il appelait _les rafraîchissemens_, se
distinguait par le zèle avec lequel il buvait le punch au rhum, pour
encourager les habitués. Quant à Rosalie, coquette comme le sont
toutes les femmes que tout le monde courtise, elle ordonnait le
service, comptait l'argent, attirait les pratiques par son joli babil,
et se tenait à son poste, avec décence et gaîté. Il me semble
encore la voir à son comptoir, souriant à l'un, lançant un regard
à l'autre, à travers le nuage de fumée de tabac qui s'élevait
du milieu des groupes des fumeurs. Et quand au milieu de tant
de courtisans, je me disais intérieurement: _c'est moi qu'elle
préfère_, malgré l'or et le rang des capitaines et le ton des plus
jolis officiers, je sentais mon jeune amour-propre flatté au dernier
point. Un incident, fort inattendu, vint m'arracher aux douces
illusions qui suffisaient à mon bonheur imprévoyant. Mon frère
tomba un soir comme une bombe dans le café de _l'Anglais sauté_,
au moment où je jouais à la drogue, un verre de punch, avec mon ami
Ivon.
«Enfin te voilà retrouvé, mauvais sujet, me dit-il en me sautant au
cou, avec un attendrissement dont, malgré moi, je me sentis touché,
malgré le cabillot de drogue qui me pinçait le nez.
--Comment, c'est toi, Auguste! Que je suis content de te revoir! Et ma
mère, et notre vieux père?....
--Ils t'ont pleuré, méchant. Comme s'ils ne devaient plus te revoir.
Si tu savais la peine que tu leur as causée....
--Ah! je crois bien, mais que veux-tu? Je voulais naviguer, moi....
--Et tu ne nous as pas seulement écrit toi-même....
--J'y ai bien pensé, mais j'aimais mieux aller vous voir; ça
m'aurait moins coûté de prendre la poste, que d'écrire une lettre.
Rosalie, pendant cet entretien, s'était approchée de nous: elle
semblait jouir du bonheur de mon frère et du mien. Ivon, resté en
suspens, les cartes sous le pouce, attendait que la conversation fût
finie, pour achever la partie. Fatigué enfin d'attendre le terme de
cette scène d'effusion de coeur, il prit la parole, en jetant sur la
table les cartes qu'il tenait à la main, en éventail.
--Sans être trop curieux, demanda-t-il à Auguste, ne pourrait-on pas
savoir comment Monsieur a pu savoir que son frère était ici?
--Mais nous l'avons su, répondit Auguste, par une lettre qu'une
demoiselle Rosalie Le Duc a eu la bonté de nous adresser....
A ces mots, Ivon se leva, sauta au cou de Rosalie, et, après l'avoir
embrassée avec une expression de tendresse suffocante, il s'écria:
«Vous vous êtes une brave fille, ou que le tonnerre de Dieu
m'écrase!»
Cette exclamation fit beaucoup rire mon frère, qui comprit que
c'était à Rosalie que ma famille devait les renseignemens qu'elle
avait eus sur mon compte. Moi, je ne la remerciai pas; mais je la
regardai avec reconnaissance, et ses mains, qui saisirent les miennes
avec force, me dirent qu'elle avait compris tout ce que je n'osais lui
exprimer.
Mon frère ne se lassait pas de me regarder avec bonheur: je le
contemplais avec orgueil. Ivon lui demanda la permission de lui donner
une poignée de main; et, pour lui faire les honneurs de la maison,
il fit apporter sur la table autour de laquelle nous étions placés,
tout ce que le café contenait de flacons de liqueurs. Il fallut
bien parler de nos aventures: Ivon raconta tout, sans oublier le
travestissement de Rosalie. Rendu au chapitre de notre naufrage sur le
_Back-House_, il rappela ma conduite et l'explosion du navire anglais,
qui l'avait tant amusé. Auguste, à ce récit, me presse de nouveau
dans ses bras. Nous passâmes la nuit à boire et à causer. Rosalie
ne me parut jamais aussi attentive pour personne, qu'elle l'était
pour mon frère; elle semblait même m'oublier pour lui. Le jour
se fit: il fallut songer à partir; car Ivon et Rosalie même
me pressaient de me rendre à Brest, avec mon frère, pour aller
embrasser mes parens, et les dédommager, par ma présence, des
inquiétudes mortelles qu'ils avaient éprouvées depuis ma fuite du
toit paternel. Je consentis à suivre Auguste.
L'ordre de préparer deux chevaux de louage fut donné par Rosalie
elle-même, qui, avant notre départ, fit servir un bon déjeuner,
auquel Ivon et mon frère firent seuls honneur; car Rosalie roulant
de grosses larmes dans ses yeux, ne put manger. Moi, malgré mon
indifférence apparente, je me trouvais tout mal à mon aise. Le repas
fini, on parla de se quitter, de se revoir bientôt, et je sentais
en moi quelque chose qui me disait que je ne serais pas long-temps
éloigné des amis que je laissais à Roscoff. Bien des baisers furent
reçus et donnés dans nos adieux. Rosalie ne parlait plus qu'à peine
à travers ses larmes et ses sanglots, en priant mon frère d'excuser
la peine qu'elle éprouvait, malgré elle, à se séparer d'_un
enfant_ à qui elle avait tenu lieu de soeur, au milieu des dangers
auxquels nous avions été tous deux exposés. Ivon se contenta de me
donner une grosse poignée de main, et de flanquer un grand coup de
parapluie sur le derrière du cheval qui m'enleva, auprès de celui de
mon frère, aux émotions de cette scène de séparation. «Si tu ne
reviens pas nous voir, j'irai te chercher, entends-tu, Léonard? car
il n'y a que douze lieues d'ici Brest. Adieu; porte-toi bien et moi
aussi.» Tels furent les derniers mots d'Ivon.
Nos chevaux étaient déjà loin, que Rosalie n'avait pas quitté
l'endroit où nous l'avions laissée: elle ne s'en retourna qu'après
que nous l'eûmes perdue de vue. J'avais le coeur trop gros pour
répondre à mon frère, qui m'adressait des questions que d'ailleurs
le trot de nos montures m'empêchait d'entendre.
Deux enfans, et surtout deux petits marins, vont vite quand ils ont
à faire galopper des chevaux de louage: en cinq heures, mon frère et
moi nous fûmes rendus à Brest.
Je ne dirai pas tout ce que mon entrevue avec mes parens eut de
touchant et pour moi et pour eux surtout: le reproche expira sur les
lèvres de ma mère, qui ne sut que me pardonner en m'embrassant mille
fois. Mon père me pressa avec plus de satisfaction encore que
de tendresse, sur son sein, et, après m'avoir fait raconter mes
prouesses, il déclara que j'avais bien mérité de la patrie, sans
que je susse trop comment moi-même je pouvais avoir acquis des droits
à la reconnaissance du pays.
Dire toutes les visites qu'il me fallut faire, les félicitations que
je reçus, les questions dont les curieux m'accablèrent, serait
chose trop longue et trop fastidieuse. J'abrégerai l'histoire de mon
séjour à Brest, avec d'autant plus de raison, que je serais fort
embarrassé de retracer toutes ces scènes de famille qui, dans une
narration moins spéciale que la mienne, trouveraient peut-être
place; mais qui, dans le journal d'un marin, ne pourraient contribuer
qu'à affadir le récit et à ennuyer le lecteur.
Deux faits importans pour moi vinrent seuls varier la monotonie des
jours que je passai chez mes parens.
Un matin, le préfet maritime invita mon père à passer à son hôtel
avec moi. Je m'attendais pour mon compte à recevoir de l'autorité,
au moins une verte semonce pour m'être embarqué, en négligeant les
formalités d'usage, sur un corsaire en relâche; mais quel fut mon
étonnement, lorsqu'au lieu de la réprimande, à laquelle j'étais
préparé, j'entendis le préfet dire, avec solennité, à mon père:
«Vous avez, capitaine, un fils qui vous fait honneur. Son excellence
le ministre de la marine et des colonies m'écrit pour m'informer que,
sur le rapport qu'il vient d'adresser à l'Empereur, S. M. a daigné
le décorer, ainsi que le matelot Ives Lagadec, de la croix de la
Légion-d'Honneur; recevez-en mes sincères félicitations.»
Des larmes de joie furent la seule réponse de mon père, dont les
jambes flageolaient par l'effet du saisissement que cette nouvelle
inattendue venait de produire sur lui. Pour moi, je reçus l'annonce
de mon élévation au rang de chevalier, avec un peu plus de
sang-froid. «Quoi! M. le préfet, on me donne la croix pour avoir
fait sauter en l'air quelques Anglais?
--Oui, mon ami, et n'est-ce donc pas l'avoir assez méritée, selon
vous?
--Ma foi, je trouve que c'est recevoir une grande récompense pour
fort peu de chose.
--Mais avec vos heureuses dispositions, vous promettez de faire encore
plus pour justifier la haute faveur dont S. M. l'Empereur a bien voulu
vous honorer.
--Je me ferai tuer s'il le faut, monsieur le préfet, et voilà
tout.»
Mon air déterminé et mes brusques reparties parurent enchanter
l'autorité, et, avant de quitter l'hôtel de la préfecture maritime,
le préfet lui-même voulut attacher à la boutonnière de ma petite
veste de corsaire le ruban de la Légion d'Honneur. Je ne saurais
dire l'émotion que moi, encore enfant, j'éprouvai en recevant cette
marque éclatante, que je ne croyais réservée qu'à ces grandes
actions dont je n'avais encore qu'une idée confuse. Mon père,
suffoqué d'attendrissement, ne pouvait plus parler. En descendant
de l'hôtel avec mon cordon rouge, je retrouvai mon frère, qui
attendait, rempli d'anxiété, le résultat de notre entrevue avec
l'autorité maritime. Il resta stupéfait de l'honneur que je
venais de recevoir, au lieu de la réprimande à laquelle nous nous
attendions tous.
Il fallut voir quelle sensation produisit dans mon pays la nouvelle
de la distinction qui venait de m'être accordée. On ne sait plus
aujourd'hui tout ce que les récompenses décernées alors par
l'Empereur des Français avaient de magique. Qu'on se figure tous les
habitans d'un port de mer voyant un enfant de quinze ans décoré
pour un exploit, et répétant sur leurs portes ou à leurs fenêtres:
_Tiens, le voilà! C'est le petit mousse qui a fait sauter une prise
anglaise_, et l'on n'aura là qu'une idée encore fort imparfaite
de la sensation que je faisais éprouver en me montrant, du soir
au matin, dans les rues de Brest, au milieu de mes anciens petits
camarades.
L'autre événement important qui eut lieu pendant mon séjour à
Brest, fut l'arrivée à Labervrack, petit port situé sur la côte
du Finistère, de la première prise que nous avions faite à bord du
_Sans-Façon_. Ce bâtiment, richement chargé, était parvenu, après
bien des dangers, à toucher la terre de France. C'était presque une
fortune qui arrivait à moi et à Ivon; car, à mon âge, quelques
milliers de francs gagnés à la mer ne laissent pas que d'entourer
un petit marin d'un certain prestige d'opulence. Pour le corsaire _le
Sans-Façon_, nous n'en avions plus entendu parler depuis que nous
l'avions quitté, à moitié démâté, dans les parages des Açores,
et cherchant malgré ses avaries à faire encore quelques captures.
Le partage de la prise arrivée à Labervrack fut bientôt fait:
un tiers pour l'état, un tiers pour l'armateur et un tiers pour
l'équipage. Il me revint 2,500 francs pour mes parts de prise dans
le partage général. Ivon eut pour son lot près de 9,000 francs.
Je donnai à ma famille le fruit des premiers succès que j'avais
remportés à la mer. Mais mon père, toujours rempli de scrupules
militaires et de délicatesse paternelle, n'entendit pas profiter de
mes précoces largesses: il voulut que mon argent fût placé chez
un négociant, comme un capital dont les intérêts devaient, avec le
temps, me composer une petite fortune pour mes vieux jours.
FIN DU TOME PREMIER.
TABLE DU PREMIER VOLUME.
DÉDICACE A M. HENRY ZSCHOKKE.
INTRODUCTION.
CHAPITRE 1. LE DÉPART.
CHAPITRE 2. LA CROISIÈRE.
CHAPITRE 3. VIE DE CORSAIRE.
FIN DE LA TABLE.