LE GRAND PRIX DE LITTÉRATURE

C'était, la semaine dernière, la seconde fois que l'Académie française

attribuait son Grand Prix de littérature. La raison de ce prix, fondé il

y a trois ans sur l'initiative de M. Paul Thureau-Dangin, fut sans doute

qu'il appartenait essentiellement à l'illustre compagnie de décider,

elle avant tous autres, quelle oeuvre méritait, chaque année, d'être

sacrée chef-d'oeuvre. De-ci de-là, d'autres jurys bien rentes avaient

peu à peu rogné sur cette prérogative, et telles de leurs décisions

avaient été retentissantes. On en était venu à complètement oublier que

cent ou cent cinquante volumes--à peu près le quart de la production en

librairie--étaient annuellement jugés dignes par l'illustre assemblée

d'une plus ou moins haute récompense. Les lauréats de l'Académie étaient

devenus plus nombreux encore que les officiers d'académie. On n'y

prenait plus garde dans le public, tandis que l'on s'accoutumait à

acheter de confiance, aux étalages des libraires, les volumes primés par

les académiciens Goncourt ou même par les dames de la _Vie Heureuse_.

L'Académie ne pouvait rester sur cet affront. Elle ajouta à ses cent

cinquante prix annuels un cent cinquante et unième prix auquel elle

donna le nom de Grand Prix, et qu'elle dota de dix mille francs. Dix

mille francs, c'est une somme. Il y eut une brusque émotion dans toute

la gendelettres où, nuls, jeunes ou vieux, ne pouvaient bouder à un

pareil encouragement à bien écrire. De son côté, l'Académie se devait à

elle-même, pour cette fois, de bien juger. Elle souhaita d'être

infaillible, et ce souci l'obséda au point que, le premier coup, dans le

scrupule de se tromper, elle préféra s'abstenir de prendre une décision.

On lui reprocha assez vivement cette attitude pour que, l'année

suivante, elle supprimât le temps de la réflexion et se précipitât, les

yeux fermés semble-t-il, sur une oeuvre dont on lui avait dit du bien:

_l'Élève Gilles_, de M. André Lafon. Mais ce choix fut peu ratifié par

le public. On attendit la belle, c'est-à-dire la troisième épreuve, qui

se décida le jeudi de la semaine dernière. Trois livres, ou plutôt une

oeuvre, toute une oeuvre d'écrivain et deux livres étaient en

discussion. Couronnerait-on le _Jean-Christophe_, de M. Romain Rolland,

qui venait de terminer, par un éblouissant chapitre (1), ce roman, en

onze volumes, de la pensée d'une époque; ou bien donnerait-on le prix

aux romans nés d'hier de deux nouveaux venus dans les lettres: _Laure_

(2), de M. Émile Clermont, ou _l'Appel des armes_, de M. Ernest Psichari

(3). Il apparut tout de suite que la beauté et la richesse de l'oeuvre

de M. Romain Rolland étaient indiscutables et ne souffraient guère de

comparaison. Mais il y avait à trancher une question de principe par

quoi se divisaient les opinions académiques. Le Grand Prix devait-il

honorer une carrière ou encourager un début? On vota plusieurs fois pour

se mettre d'accord sur la thèse et, finalement, la majorité des

suffrages attribua le laurier d'or à l'oeuvre de M. Romain Rolland, à

_Jean-Christophe_, que venait d'ailleurs de parachever le volume final

paru dans les délais convenus pour la validité des candidatures. Le

président de la République lui-même, M. Raymond Poincaré, avait tenu à

participer à toutes les passes de la joute. On assure qu'il vota pour

_Jean-Christophe_.

Note 1: _Jean-Christophe, la Nouvelle Journée_, par Romain

Rolland, Ollendorff, éditeur, 3 fr. 50

Note 2: _Laure_, par Émile Clermont, Bernard Grasset, éditeur, 3

fr. 50.

Note 3: _L'Appel des armes_, par Ernest Psichari, Oudin, éditeur,

3 fr. 50.

Sans doute, l'Académie, en donnant le plus haut gage de son estime à M.

Romain Rolland, n'a pas entendu épouser les doctrines sur la vie,

aventureuses et un peu confuses, de Jean-Christophe Kraft, musicien

génial, les conceptions imprécises de son humanitarisme, son mépris de

l'oeuvre du passé et son peu de goût pour notre art national. Les idées,

en elles-mêmes, n'ont pas été jugées, et c'est très bien ainsi. On n'a

voulu retenir que l'abondance prodigieuse de la pensée, éclose à chaque

ligne, la pureté, si française, de la langue, l'exacte et délicate

beauté des paysages du Rhin, la fraîcheur émouvante des scènes de

l'amour adolescent, le sens noble et profond des pages sur l'amitié.

Lorsque parut le premier _Jean-Christophe_--que le jury de la _Vie

Heureuse_ eut, tout d'abord, l'heureux instinct de distinguer--ce fut

une joie, une émotion vive et ravie dans ces lettres, car, dès ce

moment, l'on salua et l'on mit hors de pair le grand écrivain qui venait

de naître, et qui, aujourd'hui, dans sa laborieuse retraite de Vevey, où

est venu le surprendre la consécration académique, travaille

paisiblement à de nouvelles fortes oeuvres.

*

* *

M. Romain Rolland nous dit, dans la préface du dernier volume de

_Jean-Christophe_: «J'ai écrit la tragédie d'une génération qui va

disparaître. Je n'ai cherché à rien dissimuler de ses vices et de ses

vertus, de sa pesante tristesse, de son orgueil chaotique, de ses

efforts héroïques et de ses accablements sous l'écrasant fardeau d'une

tâche surhumaine: toute une somme du monde, une morale, une esthétique,

une foi, une humanité nouvelle à refaire. Voilà ce que nous fûmes.» Et

il ajoute: «Hommes d'aujourd'hui, jeunes hommes, à votre tour!

Faites-vous de nos corps un marchepied et allez de l'avant. Soyez plus

grands et plus heureux que nous.»

Jeunes hommes d'aujourd'hui, s'écrie, en riposte, M. Ernest Psichari

dans _l'Appel des armes_, pour redevenir grands et forts, ne continuez

point de suivre la route de la critique, des vides sophismes et des

inutiles tournois de l'esprit. Nous avons trop d'esprit. Mais nous

n'avons plus d'âme. Notre cerveau éclate sous la poussée des

imaginations folles et malsaines, et dans l'effort des mesquines

discussions. Nous nous mourons de littérature. Arrêtons-nous sur le

chemin de Byzance. Plus de paroles, de l'action. Retrempons notre race

dans le soleil et dans le feu des terres neuves, mystiques et

guerrières!

Entre ces deux livres en conflit, le roman de M. Émile Clermont,

_Laure_, a recueilli, pour de tous autres mérites, d'importants

suffrages. La pensée est moins riche ou moins ardente que dans les

oeuvres précédentes. Elle n'est pas moins élevée. Elle est plus subtile.

C'est l'étude d'une âme inaccessible aux réalités modestes du bonheur

humain. Qu'elle erre dans l'épanouissement sublime d'un parc au matin du

printemps, ou qu'elle se replie dans le silence clos et froid d'une

cellule, cette âme de Laure est une âme de cloître, orientée toujours

vers l'infini. Elle est trop loin, trop haut pour descendre parmi les

médiocrités de la vie. Elle passe, à distance, comme une lumière. Elle

éclaire autour d'elle. Mais elle ne se mêle pas aux autres faibles et

troubles lueurs humaines. On trouve, dans cette oeuvre, certainement

influencée par l'art de M. René Boylesve, des nuances infinies de

pensée, qui, parfois, à vrai dire, trahissent trop la recherche et

nuisent au relief. Aussi le personnage étudié demeure-t-il, malgré tout,

imprécis. Il y a des visions brèves, délicieuses, deux ou trois scènes

muettes d'une grande émotion, et beaucoup de très jolies petites images

qui n'arrivent pas cependant à nous donner un seul portrait expressif.

M. Émile Clermont a révélé dans son récit de rares qualités d'écrivain.

Et ces qualités, cependant, ne nous ont point valu un livre parfait ni

même peut-être un très bon livre. L'attention se lasse. Elle résiste mal

aux longueurs, car 200 pages pourraient, sans lui nuire, être

retranchées de ce volume qui en compte 417. Enfin, il y a trop souvent

une absence de simplicité qui irrite. Voici, par exemple, Laure qui

prophétise avec un enfant sur les bras:

--Plus tard, murmure-t-elle, que deviendras-tu, toi que j'aurai vu à

l'aube de tes jours, comblé des plus beaux présages? A ton enfance

quelle grâce aura manqué?... Pourtant faudra-t-il qu'au long des années,

dans ton coeur si pur, les instincts vulgaires de la race s'éveillent

l'un après l'autre? Hélas! le faudra-t-il?... Que deviendras-tu? Quoi

donc! homme, simplement homme, traînant indéfiniment les mêmes désirs et

les mêmes passions banales dans le cercle que nous savons! Cela

seulement! éternellement cela! A cette perspective, tout regard

s'attriste et toute pensée se décourage.

Cela, c'est de la «littérature» et non point de la meilleure. Nous

aimons mieux l'art, très fin, très souple, qui chatoie, en cent autres

endroits, dans l'expression de la sensibilité humaine. _Laure_, c'est un

joyau trop minutieusement ouvré. Il y a trop de facettes. On ne retrouve

plus le foyer.

L'Illustration, No. 3668, 14 Juin 1913 · 第 39 / 50 题