CONSEILS POUR TOUS

Le tennis est le tennis, c'est-à-dire quelque chose de considérable.

Cependant, il n'emplit pas la vie, du moins tout entière.

Quand vous jouez au tennis, jouez-y. Vous aurez de l'esprit ailleurs,

s'il vous en reste.

Ne soyez ni appliqués jusqu'au tragique, ni désintéressés jusqu'au je

m'enfichisme. Croyez ou ayez l'air de croire que c'est arrivé, ou

presque.

A moins que vous ne soyez Anglais, auquel cas ça viendra tout seul,

faites-vous une tenue. Surveillez vos nerfs. Un masque mélodramatique

est de trop. Une dégaine de gavroche pas tout à fait assez. Canet est

bien.

Soignez votre style, mais ne lui sacrifiez pas tout. Proportionnez vos

ambitions à vos forces. Il n'est permis qu'à Gobert de faire de suite

trente-deux fautes de service. Evitez les mimiques outrées. Ne saluez

pas de l'épée pendant plusieurs secondes avant de servir. Même si le

service est bon, il y a déception. Et si rien ne vient, cela vous a un

air de misère et d'avortement.

Ne considérez avec stupeur ni le ciel, ni la terre, ni votre raquette

quand vous venez de manquer la balle. En somme, rappelez vos souvenirs,

cela vous était déjà arrivé.

Si vous dominez aisément votre adversaire, n'exagérez pas la muflerie.

Il y a des manières de faire cadeau d'un jeu qui appellent la gifle.

Sachez gagner.

Et sachez perdre.

Quand, après deux heures de jeu, vous êtes estoqué, ne dites pas à votre

vainqueur épuisé: «J'ai joué quinze au-dessous de mon jeu.»

Il y a, quand l'arbitre a jugé contre vous, certains regards de stupeur

naïve qui sont d'exactes tentatives de chantage. Ils ne trompent

personne.

Sachez offrir de recommencer un coup douteux surtout s'il n'est pas très

important pour vous.

Même un sacré arbitre est un arbitre sacré: ne l'oubliez pas.

N'engagez pas de controverse avec votre partenaire du double; vous

n'êtes mariés que jusqu'à la fin de la partie.

Si la petite jeune fille qui joue avec vous en mixte est tout à fait

nulle, évitez néanmoins de vous désintéresser d'elle comme d'un animal

galeux.

_Au champion_:

Souviens-toi que tu n'as pas toujours été champion et que tu ne le seras

pas toujours.

Sans doute que si tu as manqué, c'est la faute de la balle, de la

raquette, du vent, de l'arbitre, du jour ou de la semaine. Mais c'est

toujours davantage la tienne et celle de ton adversaire. Même pour le

let? Oui, monsieur!

Je sais bien que, puisque tu ne les paies pas, ça t'est égal de casser

tes raquettes. Tout de même, pas d'excès d'ostentation dans tes dépits.

Puisque le public paie, il n'est que de stricte honnêteté de défendre ta

chance jusqu'au bout. Sans quoi tu le voles. Songes-y.

Naturellement, puisque tu es ténor, tu peux te permettre certaines

libertés. Sache les accommoder à ton grade, de même que tes exigences.

Un champion interscolaire ne peut pas réclamer des balles neuves à

chaque set. Certains petits cris d'oiseau n'ont toute leur grâce que sur

les lèvres d'un vainqueur international.

Si tu joues à l'étranger, outre la correction.

Si tu joues en France, outre la courtoisie.

N.-B.--Paie tes entrées.

_Aux jeunes filles:_

Vous flirtiez tout à l'heure et recommencerez dans un instant.

Maintenant, on joue.

Ayez, au tennis, une tenue de tennis. Les grands chapeaux, les chichis

et les jupes entravées, ça sera délicieux en dehors du court.

Point de glapissements suraigus ni de mutins trépignements. C'est gentil

cinq minutes, et puis ça appelle la fessée.

Cependant, n'adoptez pas non plus à l'égard des balles une attitude

d'indifférence hautaine. Si elles ne vous intéressaient pas, vous

pouviez rester assise.

Ne laissez à aucun prix votre partenaire vous ramener les balles. Ces

choses-là se paient cruellement. On peut en rater un mariage ou un

divorce.

Il n'est pas nécessaire que vous ayez une première balle foudroyante.

Mais si vous envoyez régulièrement ces deux services dans le filet,

mettez-vous plutôt au tricot.

Inutile d'entretenir avec votre partenaire une conversation soutenue.

Cependant adressez-lui de temps en temps un compliment, surtout s'il est

en guigne.

Ne clignez pas de l'oeil à la galerie. Ça peut vous jouer toutes sortes

de sales tours.

Ne vous enorgueillissez pas démesurément de vos succès. N'oubliez pas

qu'en simple, ce monsieur chauve et grisonnant vous rendrait

demi-trente.

_A l'apprenti:_

Encore quelques milliers de balles par-dessus le filet, et tu y seras

presque. Mais, en attendant, ne tape pas sur chacune à tour de bras.

Tennis n'est pas synonyme de frénésie. Et si tu savais ce que tu es

ennuyeux pour tes souffre-drives!

Ne t'accroche pas, parasite indécramponnable, aux basques de Laurentz ou

de Gobert. Il ne t'est à peu près d'aucun profit de jouer avec beaucoup

plus fort que toi. Regarde, et escrime-toi de préférence contre qui peut

te rendre quinze au maximum.

Si, un jour, Germot, vaguement surentraîné, échange avec toi quelques

balles, ne répète pas pendant six mois d'un ton négligent: «J'ai pris

quatre jeux à Germot.» Il les a laissés tomber, et tu t'es borné à les

ramasser.

_Tu Marcellus eris!_ crois-le, je n'y vois nul inconvénient. Mais

rappelle-toi que tu ne l'es pas encore.

_Au vieux joueur_:

O toi qui fus champion, je sympathise. Tes muscles se sont rouillés, tes

articulations raidies, ton haleine est devenue plus courte. Et,

pourtant, tenace, tu n'as pas déserté les courts. Je t'en félicite.

C'est un bon signe de santé physique et morale. Continue. Il t'est

encore permis de jouer les handicaps. Mais surveille-toi. N'oublie pas

que tu es au bord d'être ridicule. Il t'appartient de faire en sorte de

ne pas te dégoûter toi-même.

Évite le sillage des petites jeunes filles et des grands champions. Tu

les embêtes, et, malgré leur excellente éducation, tu t'apercevras

bientôt qu'ils ne t'amusent pas.

Approprie tes ambitions à ce qui te reste de valeur. Pour peu que tu

aies à promener du ventre, abstiens-toi les singles prolongés. Prends

garde que tes courses évoquent l'autobus et ta face congestionnée le

disque d'alarme.

Aie le jeu consciencieux et bon enfant. Que ta victoire, rare, soit

modeste. Accepte sans amertume la défaite. Ne t'époumone pas à lutter

indéfiniment, à galoper d'un coin du terrain à l'autre. Ne batifole pas.

Point de gestes excessifs ni d'exclamations puériles. Passé au filet,

réprime le râle d'agonie qui te monte aux lèvres et sache sourire à la

balle qui te fuit comme à une plaisanterie d'un goût délicat ou comme à

la vie, qui, elle aussi, commence à t'échapper et qui ne reviendra pas.

L'Illustration, No. 3668, 14 Juin 1913 · 第 32 / 50 题