La vogue du tennis existe depuis trente ans et va grandissant. Cet
empire sera-t-il éphémère comme celui d'Alexandre? Question grave et
délicate.
J'estime que, déjà longue et quasi mondiale, la faveur du tennis
s'étendra encore dans l'espace et dans le temps. Et je m'en réjouis.
Cela tient à ce qu'il est un jeu «bien fait». Il y a des jeux
«secondaires», trop spéciaux, artificiels, qui ne sauraient amuser qu'un
moment ou qu'une poignée d'amateurs. D'autres sont éternels parce qu'ils
émeuvent le fond même de notre nature. On jouera au siècle des siècles à
la main chaude, à cache-cache et au chat perché.
Le tennis a conquis rapidement un succès qui s'affirmera parce qu'il
satisfait agréablement un certain nombre des facteurs déterminants qui
poussent l'homme à jouer.
Il a d'abord cette qualité indispensable d'être un jeu amusant.
Il est amusant parce que, d'une façon simple, nette, élégante,
harmonieuse, il répond au besoin d'exercice physique de l'homme
civilisé, et en même temps, de la même manière, satisfait l'instinct de
lutte qui subsiste en lui.
[Illustration: M. André Lichtenberger en tennisseur.]
Réagir par le sport contre les déformations de notre organisme au sein
de la vie intense de nos cités surpeuplées est aujourd'hui un de nos
besoins universels. Mais une foule des moyens qu'on nous propose sont
médiocrement attrayants. La pratique solitaire de certaines gymnastiques
suppose une volonté ascétique qui passe la mesure de beaucoup d'entre
nous. D'autres jeux nécessitent les outillages compliqués ou coûteux,
des apprentissages interminables, n'atteignent qu'incomplètement, que
partiellement, le but qu'ils proposent. Le tennis est un jeu complet,
faisant travailler l'organisme tout entier, réalisable pratiquement
d'une manière en somme aisée. Et il bénéficie au plus haut degré de ce
stimulant qu'est l'instinct de la lutte.
Infiniment respectable, pèlerin passionné, solitaire et silencieux, le
joueur de golf poursuit par monts et par vaux ses travaux d'art pénibles
et raffinés sur la petite boule qu'il chasse devant lui. Au tennis la
riposte de l'adversaire tient sans cesse en haleine, aiguise et distrait
l'attention du joueur. C'est une véritable bataille qu'il livre. Moins
brutale que la boxe, moins précipitée que l'escrime, elle donne
néanmoins la même espèce d'excitation, de joie aiguë.
Le tennis a, de plus, cette qualité d'être un jeu sociable. On joue
entre soi, séparés et non isolés du monde, dans l'atmosphère de la
maison ou du club. Il n'est ni dangereux ni épuisant, et, par là,
accessible à tous les âges et à tous les sexes. Il peut se pratiquer en
famille, unifier sur le court plusieurs générations.
Il est un des moyens les plus commodes aujourd'hui pour faire transpirer
ensemble des jeunes gens de sexe différent. Il est accessible à des
messieurs hors d'âge sans qu'ils soient tenus de se sentir ridicules. On
peut y faire figure honorable après un apprentissage relativement bref
et sans avoir des aptitudes physiques exceptionnelles.
Si presque tout le monde peut jouer au tennis, pour y exceller, il faut,
par contre, réunir un nombre considérable de qualités rares. Et c'est ce
qui fait qu'accessible et intéressant pour la foule, il offre en même
temps un caractère éminemment athlétique et esthétique.
Le tennis met en jeu d'incontestables qualités morales: ténacité,
énergie, maîtrise de soi. Il exige certaines qualités intellectuelles.
Non qu'il soit indispensable d'être un Pascal ou un Poincaré. Mais un
pur crétin arrivera difficilement à y exceller. Un minimum de réflexion,
de présence d'esprit et d'attention est nécessaire, ne fût-ce que pour
démêler le jeu de l'adversaire et rectifier le sien, en conséquence.
Maints échecs et maintes victoires sont dus à de pures raisons
psychologiques.
[Illustration: M. Rahe. Miss Ryan. M. Froitzheim. _Croquis d'après
nature de L. de Fleurac._]
Le tennis est-il un jeu esthétique? On l'a contesté. Sans doute son
cadre un peu étriqué et artificiel, la limitation nécessaire du geste et
d'effort, ce quelque chose de sautillant et d'aheurté à la fois qui le
caractérise ne fait pas de lui tout d'abord un spectacle harmonieux. Il
n'a ni l'envol élastique et noble de la pelote basque, ni la furie
truculente, et empoignante du football, ni la simplicité classique et
splendide de la boxe, ni la puissance rythmée du rowing, ni l'éclat
crissant et belliqueux de l'escrime. Pourtant la vitesse, la précision,
la souplesse et la mesure du geste lui confèrent une grâce spirituelle,
un charme à la fois robuste et net, qui sont bien à lui.
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De ce que le tennis, accessible aux deux sexes, déroule ses phases
harmonieuses dans un cadre restreint parmi une assistance attentive et
nombreuse, il en résulte qu'il est infiniment propice au développement
d'un aimable cabotinage. Et c'est là, sans doute, qu'il faut chercher
une des raisons principales de son succès. Un monde spécial du tennis
est né avec ses attitudes, son langage, ses costumes, son snobisme, sa
franc-maçonnerie particulière. A des degrés divers, il marque d'une
empreinte ceux qui y participent. Elle est d'un charme plus ou moins
prenant, selon les individus. Une bonne fortune extrêmement rare veut
que la totalité des champions que j'ai approchés soient sans aucune
exception des garçons exquis qui unissent à la perfection de leur art
une simplicité cordiale et de bon goût. En dehors d'eux on peut bien
constater que par définition le champion du tennis est un tantinet
poseur. Une nonchalance estimée aristocratique et un américanisme
vaguement voyoucratique le caractérisent parfois. Ils lui confèrent une
allure extrêmement personnelle.
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Quelques vices plus laids trouvent pareillement leur contentement au
tennis. La rosserie, voire la muflerie, s'y épanouissent à coeur joie.
Pas d'occasion plus commode pour abuser lâchement de sa force. Avec
impunité, le promenant de droite et de gauche, du grillage du fond au
filet, vous époumonez jusqu'à l'agonie un gentleman rondouillard. Il
vous suffit de quelques balles pour écoeurer une vierge ou déshonorer une
dame mûre qui demeurerait respectable sur tout autre terrain. Il est des
drives brutaux comme une rupture, des lobs perfides comme des billets
souscrits à longue échéance, des volées basses et trompeuses comme un
faux serment, des services américains décevants comme un flirt de même
nationalité.
«Le style, c'est l'homme». Jamais l'adage célèbre ne se vérifia mieux
qu'au tennis. Jadis le croquet passait pour une épreuve décisive
antérieure aux fiançailles. Si vous ne vous étiez pas jeté les maillets
à la figure avant la fin de la partie, vous pouviez espérer naviguer en
paix parmi les écueils de la vie conjugale. Combien les enseignements du
tennis sont plus riches, plus délicats et plus féconds! Rien qu'à voir
comment Z... tient sa raquette est une indication. Jamais vous ne me
ferez croire qu'Amy soit un pingre, Decugis un mouton et Salm un enfant
de choeur.
[Illustration: En attendant l'heure du match.]
[Illustration: Les arbitres de touche. Le juge-arbitre. Mlle de Csery
(Hongroise) M. Decugis (Français). M. Craig Biddle (Américain). Miss
Ryan (Américaine). LES CHAMPIONNATS DU MONDE DE LAWN-TENNIS.--Un match
mixte sur le grand court central du Stade français, à Saint-Cloud.
_Photographie J. Clair-Guyot._]
Autant que le caractère, le tennis révèle la profession. Chacune confère
au jeu de ses adeptes une empreinte qui les décèle. La vigueur nette et
un peu sèche des attaques trahit le militaire. Ce processus honorable et
appliqué pue l'universitaire à plein nez. Drives et smashes risqués à
l'aveuglette dénoncent le cerveau brûlé. Vous faut-il le dossier de
l'avocat, le diagnostic du médecin?
Je recommande particulièrement le tennis à l'intellectuel. Tandis que
l'escrime l'énervera et que le golf sera impuissant à captiver son
attention, le tennis, sitôt quelques balles échangées, s'empare de lui,
le saisit et le distrait. Au bout d'un set, il a oublié les pires
rosseries de ses confrères et combien son génie fut méconnu. La partie
terminée, sous la douche bienfaisante, il se consolerait presque de n'en
avoir point. Et, ensuite, placé en face d'une bonne tasse de thé et
beurrant ses toasts, il reprendra confiance dans ses lumières, dans
l'avenir de la France et le bonheur de l'humanité.