Le roi de Navarre, d’un autre côté, ne montrait pas plus
d’empressement à servir son nouvel allié, qui, dans l’épuisement de
ses finances, ne pouvait lui fournir les subsides promis. Seulement,
en sa qualité d’arbitre élu pour l’exécution du traité de Murviedro,
il prononça contre don Pèdre et s’autorisa de sa décision, non pour
lui faire la guerre, mais pour observer la neutralité. C’était déjà
beaucoup, mais Pierre IV voulait obtenir davantage. Il fit demander
à Charles une seconde entrevue, et il fut convenu que don Henri s’y
trouverait, car il avait assez de soldats maintenant pour qu’on
traitât avec lui de puissance à puissance. Rien ne peint mieux les
mœurs atroces du XIVe siècle que les contrats sans cesse renouvelés,
les serments prodigués sans pudeur, et surtout la défiance que se
témoignaient en toute occasion ces princes, qui venaient de se jurer,
la main sur les Évangiles, une amitié éternelle. Le château de Sos,
sur la frontière de Navarre, fut choisi pour la conférence. Avant de
s’y rendre, don Henri voulut que le commandement de la place fût remis
à un seigneur aragonais qu’il désigna ; il fixa le nombre d’hommes
qui composeraient la garnison et celui que chaque roi amènerait à sa
suite. Lorsqu’il entra lui-même à Sos, il laissa devant les fossés
huit cents hommes d’armes de sa compagnie. Là, on débattit de nouveau
les conditions d’une alliance entre les deux rois, puis celles d’un
traité particulier de ceux-ci avec le comte de Trastamare. A défaut
d’argent, Pierre IV promit de livrer au Navarrais plusieurs villes
de son royaume comme nantissement des subsides dont la pénurie de
son trésor l’obligeait à demander l’ajournement. Puis les trois
confédérés procédèrent au partage de la Castille, en modifiant le
traité de Benifar et en faisant à Charles des avantages considérables.
Il devait avoir la Castille vieille et la Biscaïe, et quelques villes
de la Castille neuve, entre autres Soria et Agreda, naguère cédées au
roi d’Aragon. Quant à ce dernier, sa part se composait des royaumes
de Murcie et de Tolède. Don Henri donna en otages sa fille, doña
Léonor, son fils naturel, nommé don Alonso Enriquez, et les enfants
de plusieurs émigrés. Le roi de Navarre livra l’infant don Martin,
son fils, et plusieurs jeunes enfants des premières familles de son
royaume. Le comte de Trastamare exigea en outre que tous les seigneurs
navarrais prêtassent serment sur l’eucharistie de l’accompagner dans
son expédition en Castille et de le servir fidèlement, à peine d’être
déclarés infâmes et traîtres.[453]
Malgré tant de serments, tant de minutieuses précautions, le traité de
Sos eut le sort de tant de conventions qui l’avaient précédé. Le roi
d’Aragon ne fournit point de subsides et le roi de Navarre continua
d’observer la neutralité. Quant à don Henri, seul il gagnait à ces
négociations, où il était traité en souverain. Les concessions qu’on
lui demandait lui coûtaient peu, car il donnait ce qu’il ne possédait
pas encore. En retour, il obtenait du roi d’Aragon le sacrifice du seul
homme qui pût encore contrarier ses projets ambitieux. La perte de
Bernal de Cabrera fut résolue à Sos et bientôt après accomplie.
Le refus plus ou moins adroitement dissimulé de livrer son petit-fils
en otage n’était pas la première marque qu’il eût donnée de son
opposition à l’agrandissement du comte de Trastamare. Il n’avait
jamais cessé de conseiller au roi de lui retirer sa protection et de
faire une paix sincère avec la Castille. Même en ce moment, Cabrera la
croyait encore possible. D’ordinaire les despotes voient avec plaisir
les rivalités de leurs vassaux : la jalousie et la haine de leurs
courtisans leur font quelquefois connaître la vérité. Tout en suivant
les conseils de don Henri, Pierre IV eût peut-être continué à ménager
Cabrera, si la haine du bâtard n’eût été puissamment secondée par le
roi de Navarre, par la reine d’Aragon et par une grande partie des
sujets de Pierre IV. Les Catalans surtout, irrités de longue main par
l’administration partiale et tyrannique de Cabrera, refusèrent au roi
de lui accorder des subsides, s’il ne faisait justice d’un ministre
abhorré.[454] Seul contre tous, n’ayant d’autre appui qu’un maître
ingrat et sans cœur, Cabrera, sentant son crédit s’affaiblir de jour
en jour, avait à plusieurs reprises témoigné le désir d’abandonner
le timon des affaires. Il annonçait l’intention de résigner tous ses
emplois et de finir sa vie dans la retraite. Peut-être n’était-il pas
sincère, en offrant ainsi de laisser le champ libre à ses ennemis. A
cette époque, il était rare qu’une pareille renonciation ne fût le
prélude d’une révolte ouverte, et les rois du XIVe siècle avaient
accoutumé de n’éloigner un ministre de leurs conseils que pour
l’envoyer à l’échafaud. Pierre IV refusa d’accepter la résignation de
Cabrera. A plusieurs reprises, il l’assura de la continuation de ses
bonnes graces. A force de promesses et de flatteries, il parvint à
tromper sa défiance et à l’attirer dans le château d’Almudover, où il
s’était rendu avec don Henri et le roi de Navarre peu de temps après
les conférences de Sos. Il est étrange que le vieux politique qui
venait de faire tomber l’infant don Fernand dans un piége semblable ne
reconnût le péril que lorsqu’il se trouvait déjà entre les mains de
ses ennemis. A peine était-il arrivé au château d’Almudover, que le
roi de Navarre et don Henri vinrent demander compte au roi d’Aragon
d’un bruit répandu, disaient-ils, dans toute l’armée : on venait de les
avertir que tous les deux allaient être assassinés par son ordre.[455]
En ce temps, pareille rumeur n’avait rien de bien improbable, et c’est
Pierre IV lui-même qui nous fait connaître cette accusation, concertée,
suivant toute apparence, entre les ennemis de Cabrera. Le roi se
justifia et voulut rechercher les auteurs de cette calomnie. Aussitôt
chacun lui nomma son ministre. Celui-ci, prévenu du complot, avait déjà
pris la fuite. Il n’en fallut pas davantage pour qu’on le déclarât
coupable des crimes les moins avérés et les plus absurdes.[456]
Poursuivi chaudement et bientôt arrêté, il fut remis à son nouveau
suzerain, le roi de Navarre, qui, après l’avoir gardé quelque temps
dans un cachot, honteux peut-être du rôle de bourreau, le livra à
Pierre IV, son seigneur naturel. Après un jugement dérisoire, Bernal
de Cabrera eut la tête tranchée.[457] Son fils, le comte d’Osuna,
prisonnier en Castille depuis le siége de Calatayud, obtint de don
Pèdre la faveur d’être mis à rançon. Bientôt après il prit du service
en Castille, et, s’étant dénaturé, accepta le commandement d’une des
galères envoyées en croisière sur les côtes d’Aragon.[458]
Le comte de Trastamare trouvait des rois pour tuer ses ennemis
politiques ; il se chargeait de venger lui-même ses injures
particulières. Parmi les seigneurs castillans attachés à sa fortune,
Pero Carrillo tenait le premier rang dans sa petite cour. Il était
son majordome. Depuis sa fuite de Séville, en 1350, il ne l’avait
jamais abandonné. C’était à lui que la comtesse de Trastamare devait
sa délivrance ; c’était lui qui avait porté le premier coup à l’infant
d’Aragon. Jamais sa fidélité ne s’était démentie au milieu des
intrigues et des dissensions continuelles qui partageaient les émigrés
en factions ennemies. On cherchait une cause à un attachement si rare
à cette époque, et on l’attribuait tout bas à l’amour que doña Juana,
sœur de don Henri, avait inspiré à Pero Carrillo. J’ai raconté comment
cette dame, mariée d’abord à don Fernand de Castro, l’avait quitté
au bout de fort peu de temps pour aller vivre en Aragon auprès de
son frère. Son mariage avait été cassé pour cause de parenté, et don
Fernand avait voué une haine mortelle à don Henri, l’accusant d’avoir
pris ce prétexte pour rompre une union qu’il avait d’abord favorisée.
En Aragon, doña Juana distingua Carrillo et parut agréer ses hommages.
L’orgueil du bâtard s’indigna qu’un simple chevalier oubliât le respect
dû au sang des rois. C’est un proverbe espagnol, « qu’à secrète injure
il faut secrète vengeance. » Au milieu d’une partie de chasse, don
Henri, ayant attiré Carrillo dans un lieu écarté, le tua d’un coup de
javeline. Dans les mœurs du temps, cet assassinat pouvait passer pour
un acte honorable. Un frère était le maître de sa sœur et le gardien
jaloux de son honneur. Aussi Ayala, soigneux d’ordinaire d’excuser les
crimes du prince auquel il dut sa fortune, rapporte-t-il ce meurtre
sans commentaire, le tenant, sans doute, pour justifié suivant les lois
de la chevalerie.[459]