Une grande affliction attendait don Pèdre à son arrivée dans sa
capitale. Son fils Alphonse, qu’il venait de proclamer héritier de sa
couronne, mourut dans ses bras, victime de la terrible épidémie qui
désolait l’Espagne. La peste noire, qui avait fait tant de ravages en
1350, à laquelle avait succombé don Alphonse, reparaissait au bout de
douze ans, plus cruelle que jamais. On remarqua qu’elle sévit surtout
dans les provinces qui avaient été le théâtre de la guerre. Calatayud
souffrit plus qu’aucune autre ville ; le fléau frappa indistinctement
et la garnison castillanne et les bourgeois décimés par le siége.[413]
Pendant les instants de relâche que lui laissaient la douleur de don
Pèdre et la dissolution de l’armée castillanne, le roi d’Aragon se hâta
de rappeler le comte de Trastamare et de solliciter des secours auprès
du roi de France. Bien que don Henri eût acquis une triste expérience
de la foi qu’il devait avoir dans les promesses de Pierre IV, la
fortune avait trop intimement uni leurs intérêts pour qu’il ne se
rendît pas aussitôt aux instances de son ancien protecteur. Capitaine
d’aventure aux gages du roi de France, il n’avait pas abandonné ses
projets sur la Castille. Au moment où don Pèdre assiégeait Calatayud,
et peut-être avant que le roi d’Aragon réclamât de nouveau ses
services, le Comte signait à Paris, avec les ministres du roi Jean, un
traité remarquable dans lequel il est facile de deviner ses desseins
ambitieux. Il s’engageait à conduire hors de France les grandes
compagnies qui désolaient le royaume.[414] Où devait-il les mener ?
C’était le secret du Comte et du Dauphin, régent pendant la captivité
de son père. Nul homme n’eut à un plus haut degré que don Henri le
talent de gagner la confiance de tout ce qui l’approchait. Arrivant en
Aragon, proscrit et vaincu, il devint en un moment le favori de Pierre
IV et l’instrument de tous ses projets. Il sut tirer de ce prince avare
des subsides considérables, et, bien que maltraité par la fortune, il
conserva toujours auprès de lui la position d’un souverain indépendant
plutôt que celle d’un vassal à sa solde. Obligé de quitter l’Aragon,
don Henri parvint, au bout de quelques mois de séjour en France, à
s’attacher un grand nombre de capitaines d’aventure. Il n’avait pas eu
de peine à rendre le nom de don Pèdre odieux à la cour de France ; mais
ce qui était plus difficile, il avait réussi à se représenter lui-même
comme son antagoniste le plus redoutable et comme le seul espoir de
la Castille. Toutefois un obstacle inconnu, mais dont il n’est pas
difficile de deviner la nature, l’empêcha de conduire alors en Espagne
ces redoutables bandes qu’il se flattait d’armer contre don Pèdre.
En ce moment, ni la France ni l’Aragon ne pouvaient lui fournir des
subsides, et, sans argent, il était impossible de se faire suivre par
les aventuriers.[415] Il ne put donc amener a Pierre IV que sa suite
ordinaire de bannis castillans, et cependant, lorsqu’il reparut en
Espagne, son exil semblait l’avoir grandi. Il n’était déjà plus comme
autrefois un capitaine d’aventure ; il se présentait comme un souverain
prédestiné à une couronne chancelante et qu’il s’apprêtait à saisir.
En 1357, il était entré en Castille avec le titre de procurateur du
roi d’Aragon, pour lui gagner des villes et des terres, aujourd’hui,
il allait conquérir un royaume pour lui-même, et l’Aragonais se
faisait son auxiliaire. Les rôles avaient changé : maintenant Pierre
IV demandait un salaire à son ancien procurateur. Au commencement de
l’année 1363, dès leur première entrevue, qui eut lieu à Monzon, ils
s’engagèrent à détrôner don Pèdre à frais communs et à se partager la
Castille. Voici leur traité, aussi remarquable par l’importance des
stipulations que par l’absence de toutes les formes diplomatiques alors
en usage :
« Le roi d’Aragon : Nous vous promettons à vous, don Henri, comte de
Trastamare, de vous aider à conquérir le royaume de Castille bien et
réellement, à condition que vous nous donnerez, et serez tenu de nous
livrer en franc et libre alleu, avec investiture royale, la sixième
partie de tout ce que vous gagnerez au royaume de Castille, là où nous
serons de notre personne, ou représenté par un de nos vassaux. Et tout
de même que nous sommes tenu de vous aider à conquérir ledit royaume,
ainsi serez-vous tenu vous-même de nous aider à l’encontre de tout
homme au monde, et ce, avec ce que vous aurez conquis, et à être l’ami
de nos amis et l’ennemi de nos ennemis. Écrit de notre main à Monzon,
le dernier jour de mars, l’an 1363. — Et moi, le comte don Henri, je
vous promets, sire roi, que j’accomplirai de bonne foi tout ce que je
dois accomplir à votre égard, selon qu’il est dit par vous ci-dessus.
Écrit de ma main, le jour que dessus. — Rex Petrus. — Moi, le
Comte.[416] » Ce traité, écrit de la main même des deux princes, était
destiné sans doute à demeurer secret jusqu’au jour où il pourrait
recevoir son exécution. L’un et l’autre avaient intérêt à en dérober la
connaissance au public : don Henri, pour ne pas ruiner son crédit en
Castille en révélant les concessions qu’il faisait à un roi étranger ;
Pierre IV, pour ne pas paraître rompre d’une manière éclatante avec
son frère don Fernand, dont il avait autorisé naguère les prétentions
au trône de Castille, et qu’il sacrifiait maintenant à un aventurier
son ennemi. L’infant s’était opposé de toutes ses forces au rappel du
comte de Trastamare ; il avait été soutenu dans le conseil même du roi
par un grand nombre de seigneurs aragonais qui voyaient avec jalousie
la faveur du bâtard castillan ;[417] mais ses efforts avaient été
inutiles, et il ne cachait pas son dépit.
Il fallait beaucoup d’assurance et une hardiesse en quelque sorte
prophétique pour songer en ce moment au partage de la Castille.
Jamais conquête ne sembla plus loin de se réaliser. Au contraire,
l’ascendant de don Pèdre paraissait plus irrésistible que jamais.
Pendant que l’hiver suspendait les hostilités, il s’était ménagé un
puissant auxiliaire. Il suffisait que la France se montrât favorable
au roi d’Aragon pour que l’Angleterre en prît ombrage et fût disposée
à soutenir l’ennemi déclaré de ce prince. Vers la fin de l’année
1362, des ambassadeurs castillans s’étaient rendus en Guyenne auprès
du prince de Galles, sous prétexte de concerter avec lui des mesures
pour repousser l’invasion des compagnies, mais en réalité pour lui
proposer une alliance avec leur maître. Elle fut conclue à Bordeaux
au commencement de l’année 1363. Par ce traité, le roi de Castille
et celui d’Angleterre se garantissaient mutuellement l’intégrité de
leurs possessions, et déclaraient, suivant la formule chevaleresque du
moyen-âge, qu’ils se faisaient amis et s’unissaient contre tous les
hommes du monde.[418]
Fort de cette puissante protection, don Pèdre revint à Calatayud et
recommença ses ravages dans le bas Aragon aussitôt que le printemps
lui permit de reprendre les hostilités. Aucune armée ennemie ne tenant
la campagne, la guerre se réduisait à une suite de siéges. Quantité
de petites villes et de châteaux tombèrent au pouvoir des Castillans.
Tarazona se rendit par capitulation ; Cariñena fut emportée d’assaut.
Les chroniqueurs aragonais prétendent que le vainqueur souilla son
triomphe par d’horribles cruautés. Suivant leur récit, don Pèdre,
irrité de l’héroïque résistance des bourgeois de Cariñena, les aurait
tous fait massacrer, réservant les principaux d’entre eux pour les
faire périr de sang-froid dans d’épouvantables supplices.[419]