I.

La guerre contre les Maures avait attiré à Séville un grand nombre de

riches-hommes et de chevaliers empressés de prendre part à cette espèce

de croisade. Avant de les congédier, lorsque la mort d’Abou-Saïd et

la restauration de Mohamed eurent rétabli la paix, le roi tint des

cortès générales à Séville, et là, devant les trois ordres assemblés,

il déclara solennellement que Blanche de Bourbon n’avait pas été et

n’avait pu être son épouse légitime, attendu qu’avant l’arrivée de

cette princesse il avait contracté un mariage secret avec Marie de

Padilla. Les troubles du royaume l’avaient empêché, disait-il, de le

rendre public, et il s’était même vu contraint de se soumettre à un

semblant de mariage avec Blanche. A l’appui de cette déclaration, il

nommait les témoins qui avaient assisté à la cérémonie religieuse

de son véritable mariage avec Marie de Padilla : c’étaient Juan de

Hinestrosa, Diego de Padilla, Alonso de Mayorga, chancelier du sceau

privé, et Juan Perez de Orduña, son chapelain.

On sait que le premier de ces témoins était mort, mais les trois

autres, présents à la séance, étendirent la main sur les Évangiles et

attestèrent que le roi disait la vérité. La légitimation des enfants de

Marie de Padilla était la conséquence naturelle de cette révélation.

Don Pèdre présenta aux cortès son fils Alonso, âgé de deux ans, le

déclara l’héritier de sa couronne, et ordonna qu’en cette qualité il

reçût les serments des riches-hommes et des procurateurs des villes. Il

y avait déjà quelque temps que l’on avait appris à obéir en Castille ;

aucune réclamation ne s’éleva, et la cérémonie de la prestation de

serment eut lieu dans la forme et avec la pompe accoutumées. Puis un

nombreux cortége de dames et de chevaliers alla chercher le corps de

Marie de Padilla dans le monastère d’Astudillo,[399] où il reposait,

et le transporta, avec le cérémonial usité aux funérailles des reines,

dans la chapelle des Rois de l’église Sainte-Marie à Séville. Je ne

dois point oublier que l’archevêque de Tolède, primat du royaume,

prêcha dans cette occasion devant toute la cour et fit l’apologie de la

conduite du roi.[400] Successeur de Vasco Gutierrez, mort en exil, le

nouvel archevêque était bon courtisan. Les temps étaient bien changés.

Cette fière noblesse qui, dix ans auparavant, prétendait régenter son

souverain et contrôler jusqu’aux actes de sa vie privée, maintenant

décimée par le glaive, courbait la tête sous le joug et ne pensait qu’à

désarmer son inflexible vainqueur par la servilité de son obéissance.

Il n’est pas facile d’apprécier aujourd’hui la sincérité de la

déclaration faite par don Pèdre dans les cortès de Séville. D’un

côté, le serment des témoins a pu être dicté par l’intérêt ou par

la crainte, et le roi, qui avait trouvé deux évêques pour bénir son

union adultère avec Juana de Castro, ne manquait pas de flatteurs ou

de courtisans prêts à se parjurer pour lui plaire. On peut s’étonner

encore qu’il ait attendu la mort de Blanche, et même celle de Marie

de Padilla, pour un aveu que la favorite et ses parents avaient tant

d’intérêt à solliciter, et que la soumission du royaume avait cessé de

rendre dangereux. Enfin, cet acte remarquable venant après la fameuse

réhabilitation d’Inès de Castro, faite l’année précédente par le roi

de Portugal, pourra paraître inspiré par un désir d’imitation assez

naturel. Un despote ne fait point un coup d’autorité dans ses états,

qu’il ne donne envie à un autre despote de tenter la pareille. Tels

sont, en résumé, les motifs qui peuvent rendre suspecte la réalité du

mariage de don Pèdre avec Marie de Padilla. Il est juste d’y opposer

d’autres présomptions assez spécieuses. Un testament authentique du roi

conservé jusqu’à nous en original, testament écrit peu après la session

des cortès, répète dans les termes les plus précis la déclaration

faite devant cette assemblée. On a peine à taxer de mensonge un acte

semblable, écrit dans un moment solennel et pour ainsi dire en présence

de la mort. Il faut ajouter que le caractère de Juan de Hinestrosa, tel

que l’histoire nous le montre, donne encore quelque vraisemblance au

mariage de sa nièce avec le roi. Je répugne à croire que le chevalier

qui seul n’hésita pas à suivre son maître lorsqu’il se livrait aux

rebelles de Toro ait prostitué sa nièce par un calcul d’intérêt ou

d’ambition. Un apologiste de don Pèdre, admettant son mariage avec

Marie de Padilla, attribue à des scrupules de conscience l’éloignement

extraordinaire qu’il montra toujours pour la princesse française :

mais supposer de pareils scrupules à don Pèdre, n’est-ce pas démentir

le témoignage de toute sa vie ?[401]

Histoire de don Pèdre Ier, roi de Castille · 第 101 / 163 题