On s’explique difficilement comment l’armée castillanne, réunie sur
les frontières d’Aragon, ne fit aucun mouvement, aucune démonstration
pour soutenir les opérations de la flotte. Elle ne se mit en campagne
qu’au commencement de l’automne, et ce fut pour repousser une invasion.
Le comte de Trastamare et don Tello, avec environ 800 hommes d’armes,
étant entrés en Castille du côté d’Agreda, se trouvèrent en présence
de don Fernand de Castro et de Juan de Hinestrosa, à la tête d’un
corps de troupes deux fois plus considérable que le leur. L’action
s’engagea dans la vallée d’Araviana, au pied des montagnes de Toranzo
et de Tablado. Malgré l’avantage du nombre, les lieutenants de don
Pèdre furent défaits au premier choc. Ce fut moins un combat qu’une
déroute, et des deux côtés il y eut peu de morts ; mais le roi y perdit
quelques-uns de ses plus fidèles serviteurs, entre autres Hinestrosa,
dont le dévouement ne s’était jamais démenti et dont les conseils lui
avaient été souvent utiles.[330]
L’orgueil castillan ne pouvant admettre que les Aragonais, inférieurs
en nombre, eussent loyalement remporté la victoire, le soupçon de
trahison atteignit plusieurs des chefs, et il est vraisemblable
que ce ne fut pas sans fondement. La plupart des chevaliers et des
gentilshommes qui accompagnaient Hinestrosa avaient mal fait leur
devoir et l’avaient abandonné honteusement au plus fort de la mêlée. En
outre, au moment de marcher à l’ennemi, Hinestrosa avait envoyé à Diego
Perez Sarmiento et à don Alonso de Benavides l’ordre de le joindre
avec tous leurs hommes d’armes. Bien que leurs cantonnements fussent
proches d’Araviana, ils obéirent avec tant de lenteur que l’affaire
était déjà terminée lorsqu’ils parurent sur le champ de bataille.
Arrivant avec des troupes fraîches, au lieu de prendre une revanche
éclatante sur l’ennemi fatigué, ils ne songèrent qu’à se retrancher
sur une hauteur sans chercher même à rallier les fuyards. Plusieurs
les accusaient de s’être laissé séduire, n’y ayant pas d’apparence
que le Comte, si prudent d’ordinaire, se fût aventuré au milieu de
plusieurs corps considérables, s’il n’eût été d’intelligence avec
leurs chefs. D’autres attribuaient, avec plus de raison peut-être,
la conduite des lieutenants de Hinestrosa à leur jalousie contre un
homme comblé des faveurs du roi. L’événement vint confirmer bientôt
les soupçons de don Pèdre. Deux riches-hommes, qui avaient assisté au
combat, Pero Nuñez de Guzman, adelantade du royaume de Léon, et Pero
Alvarez Osorio, quittèrent brusquement l’armée avec tous leurs vassaux,
publiant qu’ils allaient dans leurs terres chercher des renforts.
Aussitôt le roi ne douta plus qu’ils n’eussent vendu leur général
au comte de Trastamare et qu’ils n’allassent au cœur de son royaume
préparer une nouvelle rébellion. Sa colère s’exhala en menaces contre
les lieutenants de Hinestrosa, et l’on en connaissait trop les effets
pour ne pas chercher à la prévenir par une prompte fuite. Benavides se
cacha ; Sarmiento, après quelque hésitation, passa la frontière et vint
offrir ses services à don Henri. Peut-être n’étaient-ils coupables que
d’avoir douté de la justice de leur maître.[331]
Don Pèdre ne pouvait apprendre la défection d’un de ses riches-hommes
sans croire à une conjuration de toute sa noblesse. Alors sa fureur ne
lui montrait partout que des ennemis ; traîtres ou vassaux fidèles, il
frappait au hasard. Il lui fallait absolument couper des têtes, comme
s’il se fût reproché de ne pas s’être assez fait craindre. Il avait
entre ses mains les deux derniers enfants de doña Leonor de Guzman,
retenus captifs depuis plusieurs années dans le château de Carmona.
L’un, nommé don Juan, qu’on a déjà vu à Toro, avait dix-neuf ans ; don
Pedro, le second, quatorze ans à peine. Mais le roi se souvenait qu’à
dix-neuf ans don Henri était déjà un chef de parti redoutable, et la
perte de ces malheureux princes fut aussitôt résolue. Un arbalétrier
de la garde, porteur d’un ordre secret, se fit ouvrir leur prison et
les tua l’un et l’autre. « Tous ceux qui aimaient le service du roi,
dit Ayala, apprirent avec douleur cette sanglante exécution ; car, pour
mourir ainsi, qu’avaient fait ces jeunes princes ? Quand avaient-ils
manqué à leur frère ou désobéi à leur souverain ?[332] »
Ces violences détestables servaient aussi bien le comte de Trastamare
que la fortune des armes. Il avait déjà de nombreux partisans dans
toute la Castille, et la plupart des nobles voyaient en lui le champion
de leurs franchises et de leur indépendance. Le roi ne comptait pas
moins d’ennemis parmi le clergé dont il semblait prendre à tâche,
en toute occasion, de réduire les priviléges. Toujours indocile aux
ordres de l’église, il repoussait comme des attentats contre son
autorité des prétentions du saint-siége, admises sans opposition dans
tous les états de l’Europe.[333] Cette justice même qu’il voulait
maintenir si rigoureuse entre tous ses sujets, sans distinction
de rang et de religion, lui était imputée à crime par ceux qui se
croyaient au-dessus des lois, c’est-à-dire par quiconque avait un
fief, une prébende, des vassaux. Le nombre de ces privilégiés était
grand en Castille. Il traitait humainement les Juifs, et plusieurs
occupaient de hautes charges à sa cour. Probablement il avait accordé
à ce peuple malheureux quelques franchises dont il ne jouissait pas
sous ses prédécesseurs ; car on a pu remarquer que, dans tous les
troubles civils, les Juifs s’étaient hautement déclarés pour lui. Il
n’en fallait pas davantage pour autoriser les bruits les plus absurdes
sur son impiété. Qu’il accueillît un savant arabe ou qu’il se montrât
affable pour un négociant juif, dont l’industrie enrichissait l’état,
on murmurait tantôt qu’il était musulman, tantôt qu’il était juif, et
qu’il pensait à détruire le christianisme dans son royaume. Et de fait,
on l’avait entendu répéter plus d’une fois qu’il n’avait de loyaux
sujets que les Maures et les Hébreux. Ces rumeurs étaient propagées
surtout par les ecclésiastiques, et, bien qu’à cette époque leur
pouvoir n’allât pas jusqu’à détrôner les rois, ils n’en étaient pas
moins des agents dangereux qui favorisaient puissamment les menées du
comte de Trastamare et répandaient dans toute la Castille un levain de
désaffection et de mutinerie.
A l’irréligion de don Pèdre, on commençait à opposer la piété vraie
ou feinte de don Henri. Personne ne connaissait encore les projets de
ce jeune prince, et assurément, quelle que fût son ambition, il était
encore loin d’aspirer à la conquête d’une couronne ; mais partout on
le vantait, on le comparait à don Pèdre. De capitaine d’aventure au
service d’un roi étranger, il était devenu en peu de temps le chef et
l’espoir d’une masse de mécontents qui s’accordaient à le regarder
comme un libérateur. Chaque faute de son frère l’élevait, pour ainsi
dire, d’un degré, et, s’il ne voyait pas encore clairement dans
l’avenir, déjà du moins il avait la conscience d’une grande mission,
et ni le courage, ni l’audace, ni la prudence, ne lui manquaient
pour l’exécuter. Depuis le combat d’Araviana, les espérances de ses
partisans s’étaient prodigieusement accrues. Pressé par les émigrés
qu’il commandait et par les mécontents cachés avec lesquels il
entretenait une correspondance active, il ne rêvait qu’une invasion
en Castille, et sollicitait le roi d’Aragon de lui confier une armée,
l’assurant que sa présence suffirait pour déterminer un soulèvement
général. Une seule bataille, disait-il, terminera une guerre si
coûteuse pour vos états. Plus calme et peut-être mieux instruit du
véritable état des choses, Pierre IV ne partageait pas sa confiance,
qu’il taxait de témérité. D’ailleurs, à sa cour même, la fortune si
rapide du comte de Trastamare avait excité bien des jalousies. L’infant
don Fernand, qui se regardait toujours comme l’héritier présomptif
de la couronne de Castille, voyait avec dépit l’ambition croissante
d’un homme que le malheur de sa naissance mettait dans un rang si fort
au-dessous du sien. Neveu du roi don Alphonse, pouvait-il souffrir
qu’un bâtard lui disputât le premier rôle ? Il avait aussi ses partisans
secrets dans la Castille ; il se prétendait appelé à la délivrer de
don Pèdre, et demandait à Pierre IV le commandement de cette armée qui
devait conquérir un royaume. De son côté, don Henri déclarait qu’il ne
passerait pas la frontière, si on lui donnait un supérieur. Prières,
intrigues, menaces, il n’épargnait rien pour éloigner son rival d’une
proie qu’il pensait déjà tenir. Entre les prétentions d’un frère qu’il
détestait et celles de l’aventurier dont les services lui avaient
été déjà si utiles, le roi d’Aragon ne pouvait long-temps hésiter.
Quelle que fût la haine qu’il portait à don Pèdre, il n’aurait jamais
voulu la ruine de ce prince, si elle eût servi à l’élévation de don
Fernand. A ses yeux, l’infant était encore un ennemi, un rebelle, et
il n’avait jamais perdu le souvenir de son alliance avec les révoltés
de l’Union. Lui donner un royaume, c’était armer contre lui un rival
plus dangereux peut-être que n’était don Pèdre. Au contraire, il ne
voyait dans le comte de Trastamare qu’un soldat de fortune, instrument
docile de ses desseins, dont l’ambition subalterne serait toujours
facile à contenter. Ce fut donc à don Henri qu’il donna le commandement
de l’expédition contre la Castille. Au titre de son procurateur,
il joignit les pouvoirs les plus amples pour traiter avec les
riches-hommes et les communes, engageant sa parole royale de ne faire
ni paix ni trêve avec don Pèdre sans stipuler en faveur des alliés
qui se rallieraient autour de sa bannière.[334] Pendant que don Henri
réunissait ses troupes dans le bas Aragon, Pierre IV retenait l’infant
sur la frontière de Murcie, et l’amusait avec l’espoir d’une autre
expédition plus importante et plus digne de lui.