V.

Le récit des événements qui suivirent l’expédition de don Pèdre en

Aragon ne m’a pas permis de rapporter à leur date ceux qui se passaient

en même temps en Andalousie. Nous avons laissé cette province agitée

par l’insurrection de Juan de La Cerda. Le roi avait bien jugé la

situation du pays en l’abandonnant à ses propres forces contre la levée

de boucliers tentée par ce chef audacieux. Après quelques ravages

exercés dans les environs de Gibraleon, sa place d’armes, La Cerda

livra bataille aux milices de Séville, soutenues par les hommes d’armes

de Perez Ponce, seigneur de Marchena, du Génois Gil de Boccanegra,

amiral de Castille, et de quelques riches-hommes andalous. Les rebelles

furent taillés en pièces, leur chef fut conduit prisonnier à Séville

et enfermé dans la tour del Oro. En annonçant cette victoire à don

Pèdre, on lui mandait de faire connaître ses intentions à l’égard du

captif. La réponse ne se fit pas attendre. Un arbalétrier de la garde

partit sur-le-champ de Tarazona pour Séville avec ordre de se faire

livrer Juan de La Cerda et de le mettre à mort. Presque en même temps,

la femme de ce seigneur, doña Maria Coronel, jeune dame aussi célèbre

par sa vertu que par sa rare beauté, accourait de Séville au camp du

roi, et se jetait à ses pieds demandant la grace du coupable. Touché

de ses larmes, don Pèdre lui accorda des lettres de pardon, incertain

toutefois si elles pourraient lui servir. En effet, quelque diligence

que fit l’infortunée, elle n’arriva à Séville que huit jours après

l’exécution de son mari.[278] On accusa le roi de n’avoir accordé la

grace du rebelle que parce qu’il savait qu’elle ne pouvait être connue

à Séville assez à temps pour prévenir sa mort. A mon sentiment, cette

supposition est injuste. La condamnation de Juan de La Cerda était

rigoureuse peut-être, mais assurément légale. Pris les armes à la main

et rebelle pour la seconde fois, pouvait-il espérer son pardon d’un

prince qui l’avait comblé de ses bienfaits ? Il n’avait pas même, pour

excuser sa révolte, le prétexte de la jalousie qui avait déterminé

la défection de don Alvar de Guzman, son beau-frère. L’arrêt de mort

expédié, le roi vit à ses genoux la malheureuse doña Maria, et n’eut

pas le courage de résister à ses supplications. Dès-lors, les deux

ordres contradictoires étant donnés presque en même temps, le sort du

prisonnier ne dépendait plus que d’une espèce de hasard, et le roi ne

pouvait retirer le peu d’heures d’avance qu’avait son arbalétrier sur

doña Maria Coronel. Au moins quelques jours d’espoir furent accordés

à la suppliante, et il est souverainement injuste de changer en un

raffinement de cruauté ce qui ne fut sans doute qu’un mouvement

généreux de compassion et de clémence. Veuve à vingt ans, doña Maria

se retira dans le couvent de Sainte-Claire à Séville, où elle fit

profession. Elle n’en sortit qu’en 1374 pour fonder le monastère de

Sainte-Inès dans la même ville, et c’est là qu’elle mourut vénérée

comme une sainte.

La tradition populaire en Espagne, et surtout en Andalousie, a conservé

le nom de Maria Coronel, et l’associe dans maint récit tragique à

celui de don Pèdre. Par une de ces confusions si fréquentes dans les

légendes héroïques, qui, transmises de bouche en bouche, s’embellissent

sans cesse par des additions romanesques, l’amour du roi pour Aldonza

Coronel, femme d’Alvar Perez de Guzman, a été transporté à sa sœur,

doña Maria, veuve de don Juan de La Cerda. Suivant une légende, qui

est devenue de l’histoire pour les habitants de Séville, doña Maria,

chaste autant que belle, repousse toujours avec indignation les

hommages de don Pèdre. C’est en vain qu’elle oppose les grilles du

couvent de Sainte-Claire, comme un rempart, à la passion impétueuse du

tyran. Avertie que ses satellites se disposent à l’arracher du saint

lieu, elle fait creuser à la hâte, dans le jardin du monastère, une

large fosse, dans laquelle elle se couche, et que par son ordre on

recouvre de branchages et de terre. Mais cette terre fraîchement remuée

la trahirait sans doute, quand un miracle survient fort à propos. A

peine est-elle descendue dans cette espèce de tombeau, que la fosse se

couvre d’herbes et de fleurs, et rien ne la distingue plus du gazon

d’alentour. Cependant l’amour du roi s’irrite par les obstacles. Il

soupçonne que la belle veuve a trompé la vigilance de ses ministres ;

il vient lui-même au couvent de Sainte-Claire pour l’enlever. Cette

fois, ce n’est plus un miracle, mais un stratagème héroïque qui

sauve la noble matrone. Détestant cette fatale beauté, qui l’expose

à d’indignes outrages, elle saisit d’une main assurée un vase rempli

d’huile bouillante, et le verse sur son visage et sur sa gorge ; puis,

couverte d’horribles brûlures, elle se présente au roi, et le fait fuir

épouvanté en lui déclarant qu’elle est atteinte de la lèpre. « Sur son

corps miraculeusement conservé, dit Zúñiga, on voit encore les traces

du liquide brûlant, et l’on peut à bon droit le tenir pour un corps

saint.[279] » J’ai rapporté longuement cette légende, inconnue aux

auteurs contemporains, pour donner une idée des transformations que

l’histoire de don Pèdre a subies par la tradition, et des couleurs

poétiques que lui a données la vive imagination du peuple espagnol.

Après le récit merveilleux, vient la simple vérité de l’histoire.

Aussitôt après la conclusion de la trêve avec l’Aragonais, don Pèdre

revint à Séville pour presser la construction et l’armement d’une

puissante flotte. Les insultes des corsaires catalans lui avaient fait

amèrement sentir l’infériorité de sa marine, et son esprit, toujours

séduit par les projets audacieux et gigantesques, aspirait à la gloire

de vaincre son ennemi sur un élément où jusqu’alors il dominait sans

rival. Il se proposait de porter la guerre au centre même des provinces

aragonaises, d’assiéger leur capitale aussitôt qu’il lui serait permis

de reprendre les hostilités. En même temps il essayait d’entraîner

le prince Louis de Navarre dans une coalition contre Pierre IV, lui

promettant en retour de _défier_ le roi de France, son ennemi, et

d’aller porter la guerre au-delà des Pyrénées.[280] Au milieu de ces

préparatifs et de ces négociations, c’est-à-dire au commencement de

l’année 1358, doña Aldonza Coronel vint à Séville pour demander, comme

avait fait sa sœur, la grace de son mari, Alvar de Guzman, réfugié en

Aragon.[281] D’abord elle demeura auprès de doña Maria dans le couvent

de Sainte-Claire, et quelque temps parut insensible aux marques d’amour

que lui donnait don Pèdre. Vaincue à la fin, elle quitta volontairement

le monastère, et accepta un logis préparé pour elle par le roi dans

la tour del Oro, située au bord du Guadalquivir. Là elle eut bientôt

une maison royale, une espèce de garde ; chevaliers, écuyers pour la

défendre au besoin ; en un mot elle devint à tous les yeux la maîtresse

préférée du roi de Castille. Ayala rapporte que don Pèdre, toujours

excessif dans ses amours, avait commandé à l’alguazil-mayor de Séville

d’obéir, comme à lui-même, aux ordres donnés pendant son absence par

doña Aldonza, et transmis par les chevaliers commis à sa garde ; car,

suivant toute apparence, la favorite était invisible comme une sultane

de l’Orient. Cependant Marie de Padilla occupait toujours dans la

même ville l’Alcazar ou le château royal ; elle avait sa maison de

reine, sa cour, sa garde de chevaliers. Imitateur du despotisme des

princes musulmans, don Pèdre tenait peut-être à honneur d’avoir, comme

eux, plusieurs femmes rivales de puissance et de faste. Tandis que

l’ancienne et la nouvelle maîtresse, chacune dans son château fort,

semblaient se défier, les fréquentes absences du roi, que son goût

pour la chasse éloignait de Séville, souvent pour plusieurs jours,

pouvaient donner lieu à de graves conflits entre ces femmes jalouses

qui partageaient la cour en deux camps ennemis.

Pendant une de ces absences du roi, Juan de Hinestrosa vint à Séville,

de retour d’une mission en Portugal, apportant la promesse d’Alphonse

IV de coopérer par l’envoi d’une escadre à l’expédition qui se

préparait contre l’Aragon. Don Pèdre, qui chassait aux environs de

Carmona, venait de mander auprès de lui doña Aldonza. Cette marque

de préférence fut aussitôt interprétée comme le signal de la complète

disgrâce de Marie de Padilla. Hinestrosa son oncle, considéré comme

le chef de sa famille, était haï par une partie de la cour. Confiants

dans la faveur éclatante d’Aldonza Coronel, les ennemis des Padilla

crurent sans doute prévenir les secrets desseins du prince en portant

un premier coup au ministre, parent de la maîtresse délaissée. Le

gouverneur de la tour del Oro, sans doute à l’instigation d’Aldonza,

complice peut-être ou instrument d’une intrigue de cour, montra le

blanc seing du roi à l’alguazil-mayor et le somma de faire arrêter

Juan de Hinestrosa. Sur-le-champ l’ordre fut exécuté, et le même

jour Diego de Padilla fut également jeté en prison. A la facilité

avec laquelle ces deux hommes, naguère si puissants, tombaient du

faîte des grandeurs dans un cachot, sans qu’une voix s’élevât pour

les défendre, à l’obéissance aveugle que trouvaient les ordres les

plus extraordinaires donnés au nom du roi, on reconnaît combien les

Padilla étaient détestés, et surtout combien don Pèdre était absolu et

redouté dans ses états, où deux ans auparavant il ne trouvait que des

rebelles. Mais, si Marie de Padilla ne pouvait prévenir les infidélités

de son amant, on vit bientôt que seule elle avait sa confiance, et

qu’il était dangereux de provoquer cette reine indulgente. Instruit

par elle de l’arrestation de Juan de Hinestrosa et de son neveu, le

roi fit éclater son indignation. Il s’empressa de retourner à Séville

auprès de Marie de Padilla et s’efforça de rassurer ses parents par

de nouvelles faveurs. Quant à doña Aldonza, brusquement abandonnée

à Carmona, elle fut bientôt obligée d’aller cacher sa honte dans le

couvent de Sainte-Claire, où sa vie s’acheva, dit-on, dans le repentir.

Il ne paraît pas que l’alguazil-mayor ait ressenti quelque effet de la

colère du roi. Il n’était coupable que par l’excès de son obéissance,

et c’est une faute que les despotes pardonnent facilement.[282]

Histoire de don Pèdre Ier, roi de Castille · 第 74 / 163 题