Le récit des événements qui suivirent l’expédition de don Pèdre en
Aragon ne m’a pas permis de rapporter à leur date ceux qui se passaient
en même temps en Andalousie. Nous avons laissé cette province agitée
par l’insurrection de Juan de La Cerda. Le roi avait bien jugé la
situation du pays en l’abandonnant à ses propres forces contre la levée
de boucliers tentée par ce chef audacieux. Après quelques ravages
exercés dans les environs de Gibraleon, sa place d’armes, La Cerda
livra bataille aux milices de Séville, soutenues par les hommes d’armes
de Perez Ponce, seigneur de Marchena, du Génois Gil de Boccanegra,
amiral de Castille, et de quelques riches-hommes andalous. Les rebelles
furent taillés en pièces, leur chef fut conduit prisonnier à Séville
et enfermé dans la tour del Oro. En annonçant cette victoire à don
Pèdre, on lui mandait de faire connaître ses intentions à l’égard du
captif. La réponse ne se fit pas attendre. Un arbalétrier de la garde
partit sur-le-champ de Tarazona pour Séville avec ordre de se faire
livrer Juan de La Cerda et de le mettre à mort. Presque en même temps,
la femme de ce seigneur, doña Maria Coronel, jeune dame aussi célèbre
par sa vertu que par sa rare beauté, accourait de Séville au camp du
roi, et se jetait à ses pieds demandant la grace du coupable. Touché
de ses larmes, don Pèdre lui accorda des lettres de pardon, incertain
toutefois si elles pourraient lui servir. En effet, quelque diligence
que fit l’infortunée, elle n’arriva à Séville que huit jours après
l’exécution de son mari.[278] On accusa le roi de n’avoir accordé la
grace du rebelle que parce qu’il savait qu’elle ne pouvait être connue
à Séville assez à temps pour prévenir sa mort. A mon sentiment, cette
supposition est injuste. La condamnation de Juan de La Cerda était
rigoureuse peut-être, mais assurément légale. Pris les armes à la main
et rebelle pour la seconde fois, pouvait-il espérer son pardon d’un
prince qui l’avait comblé de ses bienfaits ? Il n’avait pas même, pour
excuser sa révolte, le prétexte de la jalousie qui avait déterminé
la défection de don Alvar de Guzman, son beau-frère. L’arrêt de mort
expédié, le roi vit à ses genoux la malheureuse doña Maria, et n’eut
pas le courage de résister à ses supplications. Dès-lors, les deux
ordres contradictoires étant donnés presque en même temps, le sort du
prisonnier ne dépendait plus que d’une espèce de hasard, et le roi ne
pouvait retirer le peu d’heures d’avance qu’avait son arbalétrier sur
doña Maria Coronel. Au moins quelques jours d’espoir furent accordés
à la suppliante, et il est souverainement injuste de changer en un
raffinement de cruauté ce qui ne fut sans doute qu’un mouvement
généreux de compassion et de clémence. Veuve à vingt ans, doña Maria
se retira dans le couvent de Sainte-Claire à Séville, où elle fit
profession. Elle n’en sortit qu’en 1374 pour fonder le monastère de
Sainte-Inès dans la même ville, et c’est là qu’elle mourut vénérée
comme une sainte.
La tradition populaire en Espagne, et surtout en Andalousie, a conservé
le nom de Maria Coronel, et l’associe dans maint récit tragique à
celui de don Pèdre. Par une de ces confusions si fréquentes dans les
légendes héroïques, qui, transmises de bouche en bouche, s’embellissent
sans cesse par des additions romanesques, l’amour du roi pour Aldonza
Coronel, femme d’Alvar Perez de Guzman, a été transporté à sa sœur,
doña Maria, veuve de don Juan de La Cerda. Suivant une légende, qui
est devenue de l’histoire pour les habitants de Séville, doña Maria,
chaste autant que belle, repousse toujours avec indignation les
hommages de don Pèdre. C’est en vain qu’elle oppose les grilles du
couvent de Sainte-Claire, comme un rempart, à la passion impétueuse du
tyran. Avertie que ses satellites se disposent à l’arracher du saint
lieu, elle fait creuser à la hâte, dans le jardin du monastère, une
large fosse, dans laquelle elle se couche, et que par son ordre on
recouvre de branchages et de terre. Mais cette terre fraîchement remuée
la trahirait sans doute, quand un miracle survient fort à propos. A
peine est-elle descendue dans cette espèce de tombeau, que la fosse se
couvre d’herbes et de fleurs, et rien ne la distingue plus du gazon
d’alentour. Cependant l’amour du roi s’irrite par les obstacles. Il
soupçonne que la belle veuve a trompé la vigilance de ses ministres ;
il vient lui-même au couvent de Sainte-Claire pour l’enlever. Cette
fois, ce n’est plus un miracle, mais un stratagème héroïque qui
sauve la noble matrone. Détestant cette fatale beauté, qui l’expose
à d’indignes outrages, elle saisit d’une main assurée un vase rempli
d’huile bouillante, et le verse sur son visage et sur sa gorge ; puis,
couverte d’horribles brûlures, elle se présente au roi, et le fait fuir
épouvanté en lui déclarant qu’elle est atteinte de la lèpre. « Sur son
corps miraculeusement conservé, dit Zúñiga, on voit encore les traces
du liquide brûlant, et l’on peut à bon droit le tenir pour un corps
saint.[279] » J’ai rapporté longuement cette légende, inconnue aux
auteurs contemporains, pour donner une idée des transformations que
l’histoire de don Pèdre a subies par la tradition, et des couleurs
poétiques que lui a données la vive imagination du peuple espagnol.
Après le récit merveilleux, vient la simple vérité de l’histoire.
Aussitôt après la conclusion de la trêve avec l’Aragonais, don Pèdre
revint à Séville pour presser la construction et l’armement d’une
puissante flotte. Les insultes des corsaires catalans lui avaient fait
amèrement sentir l’infériorité de sa marine, et son esprit, toujours
séduit par les projets audacieux et gigantesques, aspirait à la gloire
de vaincre son ennemi sur un élément où jusqu’alors il dominait sans
rival. Il se proposait de porter la guerre au centre même des provinces
aragonaises, d’assiéger leur capitale aussitôt qu’il lui serait permis
de reprendre les hostilités. En même temps il essayait d’entraîner
le prince Louis de Navarre dans une coalition contre Pierre IV, lui
promettant en retour de _défier_ le roi de France, son ennemi, et
d’aller porter la guerre au-delà des Pyrénées.[280] Au milieu de ces
préparatifs et de ces négociations, c’est-à-dire au commencement de
l’année 1358, doña Aldonza Coronel vint à Séville pour demander, comme
avait fait sa sœur, la grace de son mari, Alvar de Guzman, réfugié en
Aragon.[281] D’abord elle demeura auprès de doña Maria dans le couvent
de Sainte-Claire, et quelque temps parut insensible aux marques d’amour
que lui donnait don Pèdre. Vaincue à la fin, elle quitta volontairement
le monastère, et accepta un logis préparé pour elle par le roi dans
la tour del Oro, située au bord du Guadalquivir. Là elle eut bientôt
une maison royale, une espèce de garde ; chevaliers, écuyers pour la
défendre au besoin ; en un mot elle devint à tous les yeux la maîtresse
préférée du roi de Castille. Ayala rapporte que don Pèdre, toujours
excessif dans ses amours, avait commandé à l’alguazil-mayor de Séville
d’obéir, comme à lui-même, aux ordres donnés pendant son absence par
doña Aldonza, et transmis par les chevaliers commis à sa garde ; car,
suivant toute apparence, la favorite était invisible comme une sultane
de l’Orient. Cependant Marie de Padilla occupait toujours dans la
même ville l’Alcazar ou le château royal ; elle avait sa maison de
reine, sa cour, sa garde de chevaliers. Imitateur du despotisme des
princes musulmans, don Pèdre tenait peut-être à honneur d’avoir, comme
eux, plusieurs femmes rivales de puissance et de faste. Tandis que
l’ancienne et la nouvelle maîtresse, chacune dans son château fort,
semblaient se défier, les fréquentes absences du roi, que son goût
pour la chasse éloignait de Séville, souvent pour plusieurs jours,
pouvaient donner lieu à de graves conflits entre ces femmes jalouses
qui partageaient la cour en deux camps ennemis.
Pendant une de ces absences du roi, Juan de Hinestrosa vint à Séville,
de retour d’une mission en Portugal, apportant la promesse d’Alphonse
IV de coopérer par l’envoi d’une escadre à l’expédition qui se
préparait contre l’Aragon. Don Pèdre, qui chassait aux environs de
Carmona, venait de mander auprès de lui doña Aldonza. Cette marque
de préférence fut aussitôt interprétée comme le signal de la complète
disgrâce de Marie de Padilla. Hinestrosa son oncle, considéré comme
le chef de sa famille, était haï par une partie de la cour. Confiants
dans la faveur éclatante d’Aldonza Coronel, les ennemis des Padilla
crurent sans doute prévenir les secrets desseins du prince en portant
un premier coup au ministre, parent de la maîtresse délaissée. Le
gouverneur de la tour del Oro, sans doute à l’instigation d’Aldonza,
complice peut-être ou instrument d’une intrigue de cour, montra le
blanc seing du roi à l’alguazil-mayor et le somma de faire arrêter
Juan de Hinestrosa. Sur-le-champ l’ordre fut exécuté, et le même
jour Diego de Padilla fut également jeté en prison. A la facilité
avec laquelle ces deux hommes, naguère si puissants, tombaient du
faîte des grandeurs dans un cachot, sans qu’une voix s’élevât pour
les défendre, à l’obéissance aveugle que trouvaient les ordres les
plus extraordinaires donnés au nom du roi, on reconnaît combien les
Padilla étaient détestés, et surtout combien don Pèdre était absolu et
redouté dans ses états, où deux ans auparavant il ne trouvait que des
rebelles. Mais, si Marie de Padilla ne pouvait prévenir les infidélités
de son amant, on vit bientôt que seule elle avait sa confiance, et
qu’il était dangereux de provoquer cette reine indulgente. Instruit
par elle de l’arrestation de Juan de Hinestrosa et de son neveu, le
roi fit éclater son indignation. Il s’empressa de retourner à Séville
auprès de Marie de Padilla et s’efforça de rassurer ses parents par
de nouvelles faveurs. Quant à doña Aldonza, brusquement abandonnée
à Carmona, elle fut bientôt obligée d’aller cacher sa honte dans le
couvent de Sainte-Claire, où sa vie s’acheva, dit-on, dans le repentir.
Il ne paraît pas que l’alguazil-mayor ait ressenti quelque effet de la
colère du roi. Il n’était coupable que par l’excès de son obéissance,
et c’est une faute que les despotes pardonnent facilement.[282]