XXII.

Mais d'où vient ce style simple, pur et expressif comme l'émotion

elle-même? il vient comme il est venu à Mme de Sévigné, à Gerson; il

vient, sans art, du coeur écouté seul par la jeune fille qui s'écrit

elle-même devant le miroir de ses pensées. Nous avons vu souvent de

grands peintres faire leur propre portrait en se contemplant devant

une glace: mais la peinture ne peut rendre l'image du peintre que dans

une seule expression, une seule attitude, tandis que la plume peint la

nature morale dans toute sa mobilité, dans les mille émotions secrètes

que la vie donne à ceux qui pensent, qui sentent, qui jouissent, qui

souffrent, qui pleurent ou qui prient. Quelle différence! Le portrait

par la peinture, c'est un seul jour; le portrait par la plume, c'est

la vie entière! Mlle de Guérin, c'est l'enfance et la maturité, la

solitude et le monde, la vitalité et la mort, et après la mort

l'espérance immortelle qui ressuscite tout! Son livre est le voile

pudique de l'âme, levé en présence de son Créateur par la sainte

impudeur de la confession. Cela devait être brûlé: un heureux oubli de

la mourante a tout laissé, l'amitié édifiée a tout trahi. Prêtez

l'oreille et écoutez ces mystères de l'âme. Rien ne vous

scandalisera; c'était une femme, mais c'était une sainte! Vous vous

sanctifierez en la lisant.

Quant au style, après ce que nous vous avons si abondamment cité, nous

n'avons rien à vous dire. C'est la nature elle-même! Figurez-vous tout

ce qu'il y a de naïf dans l'enfant, d'aimant dans la jeune vierge, de

tendre dans la fille, de dévoué dans la soeur, d'affectueux dans

l'amie, de religieux dans le sentiment, de pittoresque dans le coup

d'oeil, de délicat dans la perception, de nouveau dans le sens des

choses morales et des paysages, sortant sans prétention, sans étude et

sans effort, pendant vingt ans, d'une âme qui s'oublie elle-même pour

se révéler à son Dieu, et qui trouve des accents, des images, des

soupirs, des hymnes, comme l'éclair trouve son chemin dans les nuages,

et comme l'abeille trouve son parfum dans les bouquets du printemps

sur l'océan de fleurs de la prairie: voilà ce style!

Ce n'est pas une forme de l'art, c'est une émanation de la vie qui

monte à l'âme et qui l'enivre de charme et de sainteté, d'un charme et

d'une sainteté tellement fondus ensemble qu'on ne peut pas discerner

ce qui est amour divin de ce qui serait amour terrestre, ce qui serait

délire de ce qui est édification, et qu'en fermant un moment le livre

pour le rouvrir bientôt après à une autre note, on ne peut en détacher

ni son coeur ni son imagination: oui, voilà ce style! Mille fois

au-dessus de l'admiration, ce qu'il provoque, c'est l'étonnement

d'abord, puis c'est l'amitié. Il est impossible de lire Mlle de Guérin

sans se dire à soi-même: «C'est mon amie!» Son âme est de même famille

que la mienne, et, puisque Dieu m'a permis de la connaître dans cette

confidence, cette âme ne me quittera plus jusqu'à mon dernier jour.

Cours familier de Littérature - Volume 15 · 第 228 / 229 题