Mais d'où vient ce style simple, pur et expressif comme l'émotion
elle-même? il vient comme il est venu à Mme de Sévigné, à Gerson; il
vient, sans art, du coeur écouté seul par la jeune fille qui s'écrit
elle-même devant le miroir de ses pensées. Nous avons vu souvent de
grands peintres faire leur propre portrait en se contemplant devant
une glace: mais la peinture ne peut rendre l'image du peintre que dans
une seule expression, une seule attitude, tandis que la plume peint la
nature morale dans toute sa mobilité, dans les mille émotions secrètes
que la vie donne à ceux qui pensent, qui sentent, qui jouissent, qui
souffrent, qui pleurent ou qui prient. Quelle différence! Le portrait
par la peinture, c'est un seul jour; le portrait par la plume, c'est
la vie entière! Mlle de Guérin, c'est l'enfance et la maturité, la
solitude et le monde, la vitalité et la mort, et après la mort
l'espérance immortelle qui ressuscite tout! Son livre est le voile
pudique de l'âme, levé en présence de son Créateur par la sainte
impudeur de la confession. Cela devait être brûlé: un heureux oubli de
la mourante a tout laissé, l'amitié édifiée a tout trahi. Prêtez
l'oreille et écoutez ces mystères de l'âme. Rien ne vous
scandalisera; c'était une femme, mais c'était une sainte! Vous vous
sanctifierez en la lisant.
Quant au style, après ce que nous vous avons si abondamment cité, nous
n'avons rien à vous dire. C'est la nature elle-même! Figurez-vous tout
ce qu'il y a de naïf dans l'enfant, d'aimant dans la jeune vierge, de
tendre dans la fille, de dévoué dans la soeur, d'affectueux dans
l'amie, de religieux dans le sentiment, de pittoresque dans le coup
d'oeil, de délicat dans la perception, de nouveau dans le sens des
choses morales et des paysages, sortant sans prétention, sans étude et
sans effort, pendant vingt ans, d'une âme qui s'oublie elle-même pour
se révéler à son Dieu, et qui trouve des accents, des images, des
soupirs, des hymnes, comme l'éclair trouve son chemin dans les nuages,
et comme l'abeille trouve son parfum dans les bouquets du printemps
sur l'océan de fleurs de la prairie: voilà ce style!
Ce n'est pas une forme de l'art, c'est une émanation de la vie qui
monte à l'âme et qui l'enivre de charme et de sainteté, d'un charme et
d'une sainteté tellement fondus ensemble qu'on ne peut pas discerner
ce qui est amour divin de ce qui serait amour terrestre, ce qui serait
délire de ce qui est édification, et qu'en fermant un moment le livre
pour le rouvrir bientôt après à une autre note, on ne peut en détacher
ni son coeur ni son imagination: oui, voilà ce style! Mille fois
au-dessus de l'admiration, ce qu'il provoque, c'est l'étonnement
d'abord, puis c'est l'amitié. Il est impossible de lire Mlle de Guérin
sans se dire à soi-même: «C'est mon amie!» Son âme est de même famille
que la mienne, et, puisque Dieu m'a permis de la connaître dans cette
confidence, cette âme ne me quittera plus jusqu'à mon dernier jour.