La pensée de l'état de son frère devenu sa propre pensée la suit
toujours. On assiste par ce journal à cette permanence du sentiment.
Le 22 mai.
«Si jamais tu lis ceci, mon ami, tu auras l'idée d'une affection
permanente, ce quelque chose pour quelqu'un qui vous occupe au
coucher, au lever, dans le jour et toujours, qui fait tristesse ou
joie, mobile et centre de l'âme.--En lisant un livre de géologie, j'ai
rencontré un éléphant fossile découvert dans la Laponie, et une
pirogue déterrée dans l'île des Cygnes, en creusant les fondations du
pont des Invalides. Me voilà sur l'éléphant, me voilà dans la
pirogue, faisant le tour des mers du Nord et de l'île des Cygnes,
voyant ces lieux du temps de ces choses: la Laponie chaude, verdoyante
et peuplée, non de nains, mais d'hommes beaux et grands, de femmes
s'en allant en promenade sur un éléphant, dans ces forêts, sous ces
monts pétrifiés aujourd'hui; et l'île des Cygnes, blanche de fleurs,
et de leur duvet, oh! que je la trouve belle! Et ses habitants, qui
sont-ils? que font-ils dans ce coin du globe? Descendant comme nous de
l'exilé d'Éden, connaissent-ils sa naissance, sa vie, sa chute, sa
lamentable et merveilleuse histoire; cette Ève pour laquelle il a
perdu le ciel, tant de malheur et de bonheur ensemble, tant
d'espérances dans la foi, tant de larmes sur leurs enfants, tant et
tant de choses que nous savons, que savait peut-être avant nous ce
peuple dont il ne reste qu'une planche? Naufrages de l'humanité que
Dieu seul connaît, dont il a caché les débris dans les profondeurs de
la terre, comme pour les dérober à notre curiosité! S'il en laisse
voir quelque chose, c'est pour nous apprendre que ce globe est un
abîme de malheurs, et que ce qu'on gagne à remuer ses entrailles,
c'est d'y découvrir plus de cimetières. La mort est au fond de tout,
et on creuse toujours comme qui cherche l'immortalité!»