On sortait de la cuisine par un long corridor enfumé qui conduisait à
la salle à manger, où la nappe n'était guère mise que les jours de
cérémonie et quand on avait des hôtes à la maison; les autres jours,
on prenait les repas avec les domestiques, qui dînaient debout ou à
l'extrémité de la nappe écrue.
Au-delà de la salle à manger, on montait par un escalier tournant de
quelques marches dans la chambre qui servait de salon à la famille, et
dont une grande fenêtre cintrée ouvrait sur les jardins, en plein
midi, un peu plus élevée que le côté des cuisines. Du salon on passait
dans la chambre conjugale, où couchait M. de Guérin le père, ouvrant
aussi sur le jardin.
On reconnaissait à un papier encore propre sur les murs, à quelques
meubles élégants et aux rideaux du vaste lit à colonnes, les
réparations que le maître de la maison avait fait faire à l'époque de
son mariage pour y recevoir sa charmante femme; hélas! elle y était
morte jeune encore, à son quatrième enfant, et entre le lit et la
cheminée un portrait d'un peintre ambulant y avait laissé sa douce et
mélancolique image. Le père et les enfants, à chaque anniversaire du
mariage ou de la mort, ornaient ce cadre unique, et pour ainsi dire
vivant, de branches de myrte, d'immortelles, et de quelques grappes de
houx tressées en couronnes.
M. de Guérin habitait seul cette chambre sanctifiée par son souvenir;
un prie-Dieu en noyer, recouvert de tapisserie sous les genoux et sous
les coudes par madame de Guérin, gisait devant son portrait et servait
maintenant à M. de Guérin et aux enfants pour prier en se remémorant
leur épouse et leur mère.
Une table couverte de poussière, et des fauteuils surchargés de livres
et de papiers, entouraient la chambre. On voyait que le père de
famille ne s'établissait pas d'une manière permanente dans le domicile
où la mort était venue lui ravir la meilleure moitié de lui-même,
mais qu'il se tenait prêt à partir aussitôt qu'il plairait à Dieu, et
que ses enfants, dont il était tout à la fois le père et la mère,
pourraient se passer de lui; son vrai séjour était au cimetière
d'Andillac, où il allait entendre la messe tous les matins, les genoux
sur la pierre de sa femme.