VI.

On sortait de la cuisine par un long corridor enfumé qui conduisait à

la salle à manger, où la nappe n'était guère mise que les jours de

cérémonie et quand on avait des hôtes à la maison; les autres jours,

on prenait les repas avec les domestiques, qui dînaient debout ou à

l'extrémité de la nappe écrue.

Au-delà de la salle à manger, on montait par un escalier tournant de

quelques marches dans la chambre qui servait de salon à la famille, et

dont une grande fenêtre cintrée ouvrait sur les jardins, en plein

midi, un peu plus élevée que le côté des cuisines. Du salon on passait

dans la chambre conjugale, où couchait M. de Guérin le père, ouvrant

aussi sur le jardin.

On reconnaissait à un papier encore propre sur les murs, à quelques

meubles élégants et aux rideaux du vaste lit à colonnes, les

réparations que le maître de la maison avait fait faire à l'époque de

son mariage pour y recevoir sa charmante femme; hélas! elle y était

morte jeune encore, à son quatrième enfant, et entre le lit et la

cheminée un portrait d'un peintre ambulant y avait laissé sa douce et

mélancolique image. Le père et les enfants, à chaque anniversaire du

mariage ou de la mort, ornaient ce cadre unique, et pour ainsi dire

vivant, de branches de myrte, d'immortelles, et de quelques grappes de

houx tressées en couronnes.

M. de Guérin habitait seul cette chambre sanctifiée par son souvenir;

un prie-Dieu en noyer, recouvert de tapisserie sous les genoux et sous

les coudes par madame de Guérin, gisait devant son portrait et servait

maintenant à M. de Guérin et aux enfants pour prier en se remémorant

leur épouse et leur mère.

Une table couverte de poussière, et des fauteuils surchargés de livres

et de papiers, entouraient la chambre. On voyait que le père de

famille ne s'établissait pas d'une manière permanente dans le domicile

où la mort était venue lui ravir la meilleure moitié de lui-même,

mais qu'il se tenait prêt à partir aussitôt qu'il plairait à Dieu, et

que ses enfants, dont il était tout à la fois le père et la mère,

pourraient se passer de lui; son vrai séjour était au cimetière

d'Andillac, où il allait entendre la messe tous les matins, les genoux

sur la pierre de sa femme.

Cours familier de Littérature - Volume 15 · 第 125 / 229 题