Qu'est-ce que la force des choses?
C'est l'ensemble, c'est le composé de toutes les lois absolues dont le
Créateur de ce pauvre _embryon de Dieu_, nommé l'homme, a formé sa
courte et imparfaite créature, en le jetant, on ne sait pour quelle
fin (châtiment, expiation, germination, mais, en tout cas, misère),
sur ce petit globe misérable lui-même, composé d'un éclair de temps,
d'un atome d'espace, d'un nombre infinitésimal de jours, d'un éclair
de vie et d'une nuit de mort!
Trouvez-moi donc la place, la durée, les éléments d'une humanité
parfaite dans cet abrégé de brièveté, d'imperfections et de
souffrances inhérentes à notre condition _fatale_! Rêvez donc l'Éden
de vos songes avec ce chaos d'infirmités organiques! Faites donc des
dieux avec cette parcelle d'intelligence emprisonnée dans cette
pincée de boue, comme l'étincelle de la lampe du mineur dans son
cachot qu'il n'agrandit que pour voir plus de nuit autour de son être!
Voilà la FORCE DES CHOSES de notre organisation. Humanité, ton vrai
nom est Misère!
N'est-ce pas misère que de naître à l'heure et dans les conditions
qu'on n'a ni délibérées, ni choisies, pour subir tous les maux
inhérents à l'organisation imparfaite et périssable de cette créature
appelée l'homme? sans que toutes les utopies, révolutions, progrès,
puissent retrancher un nerf ou ajouter un cheveu à ce mécanisme de
notre corps?
N'est-ce pas misère que d'y naître et d'y végéter forcément, dépendant
de tous par l'enfance et par la vieillesse, ces deux maladies
organiques de l'homme, qui lui prennent les deux tiers de sa vie?
N'est-ce pas misère que vouloir et ne pas pouvoir?
N'est-ce pas misère que de naître forcément dans telle patrie ou dans
telle autre, soumis à des lois qu'on n'a pas faites et contre
lesquelles on ne peut que protester?
N'est-ce pas misère que d'être classé d'avance dans telle ou telle
catégorie supérieure, moyenne ou subalterne, parmi cette horde humaine
jetée dans un monde tout fait, où les uns s'appellent grands, les
autres petits, sans qu'aucune égalité y soit possible, si ce n'est
l'égalité du cercueil qui n'a que six pieds pour les uns comme pour
les autres?
N'est-ce pas misère que d'aspirer follement à une égalité impossible
des conditions, égalité tellement impraticable que, si l'utopiste la
créait un instant, tout mouvement, et par conséquent tout ce que
l'auteur appelle le progrès, s'arrêterait à l'instant, car le grand
ressort de l'horloge humaine, le désir, serait à l'instant brisé?
N'est-ce pas misère que la brièveté où mène la longue durée de
l'existence (car tout ce qui finit par la mort est court, la mort n'a
point d'âge; à la pensée de celui qui meurt, c'est un songe)?
N'est-ce pas misère que ces infirmités, ces maladies inévitables qui
nous privent, nous vivants, d'un de ces sens si bornés dont la nature
nous a si parcimonieusement doués en naissant, comme conditions
nécessaires à notre existence? Demandez aux grabats de nos hôpitaux le
secret de la panacée universelle! Demandez à l'impotent de marcher, à
l'aveugle de voir, au muet de parler, au vieillard de rajeunir!
Et les misères morales, demandez-en le terme à ces myriades de
douleurs qui poignent l'homme depuis qu'il a la puissance de sentir,
c'est-à-dire de souffrir!
Misère de l'être aimant qui s'attache et se déchire en emportant un
morceau de son coeur à chaque déchirement d'un autre coeur! Misère de
la femme qui adhère à l'homme comme la chair aux os! Misère de l'époux
qui voit sécher sur son sein la compagne dans laquelle il a mis toutes
ses complaisances! Misère de la mère qui voit son fruit d'amour se
flétrir sous sa mamelle pleine de lait qu'elle répand à terre parce
que la bouche mourante se détourne de la coupe d'amour! Misère des
fils qui se voient enlever, comme la racine nourricière de l'arbre, le
père fort, la mère jeune, qui les ont engendrés!
Misères du corps qui ont plus de noms que l'année n'a de jours!
Misères de la condition sociale, qui n'ont de remèdes pour l'un qu'en
les déplaçant pour l'autre! Misères d'un métier horrible, et cependant
nécessaire, pour ces milliers d'hommes mourant de faim, de froid, de
nudité, de défaillance, si le mineur, pour gagner sa vie et celle de
ses petits, ne s'enfermait pas, son pic à la main, dans ces
labyrinthes souterrains de la mine pour en rapporter le soir le
morceau de pain pour sa famille, le calorique pétrifié pour les
autres!
Misères du laboureur qui amollit le sol de ses sueurs, qui le sème par
la pluie, qui le moissonne sous les feux de la canicule! Misères du
pasteur qui engraisse l'agneau et qui le dépouille de sa laine, qui y
attache son coeur et qui vend au boucher la génisse qui a donné son
lait à sa famille! Misères du boucher qui l'assomme sans haine et qui
en dépèce les chairs palpitantes pour en vendre le coeur à ce
carnivore universel qui ne peut vivre sans dévorer, et que la nature
condamne par talion à être dévoré à son tour par le plus vil des
reptiles!
Misères de l'esprit condamné au doute et qui ne peut vivre que de
foi! Misères du crime qui se frappe lui-même, dont le remords est le
bourreau, et qui peut tuer des milliers de victimes, mais qui ne peut
tuer son propre supplice, le remords! Misère du vice qui se punit
lui-même en se satisfaisant! Misère de la vertu qui se sent honnie,
persécutée sur la terre, et qui n'a pour récompense que la calomnie,
et pour consolation que la voix faible et lointaine de la conscience,
qui lui parle bas, comme une voix qu'on discerne à peine, et qui lui
dit les secrets de Dieu!
Misère de l'âme, qui vit d'espérances et qui est obligée de passer par
les ténèbres de l'existence et par l'ombre du tombeau, entre
l'incertitude et le désespoir! Misère de l'espérance elle-même, qui se
bâtit, comme Victor Hugo, des palais de délices et de justice pour
l'humanité, et qui, en avançant dans la vie, voit s'écrouler, comme la
pierre du cercueil, ses propres rêves!
Enfin, tant et tant de misères, que la seule et la plus définitive
vertu que l'homme ait pu inventer pour l'homme ici-bas, c'est la
compassion réciproque, l'assistance mutuelle, la pitié active, la
charité de main et de coeur, et que, sans cette vertu, personnifiée
dans une femme d'abnégation, appelée _soeur_ de ceux qui n'ont pas de
frères, ce monde infernal serait inhabitable pour tant de misères!