XXII.

Qu'est-ce que la force des choses?

C'est l'ensemble, c'est le composé de toutes les lois absolues dont le

Créateur de ce pauvre _embryon de Dieu_, nommé l'homme, a formé sa

courte et imparfaite créature, en le jetant, on ne sait pour quelle

fin (châtiment, expiation, germination, mais, en tout cas, misère),

sur ce petit globe misérable lui-même, composé d'un éclair de temps,

d'un atome d'espace, d'un nombre infinitésimal de jours, d'un éclair

de vie et d'une nuit de mort!

Trouvez-moi donc la place, la durée, les éléments d'une humanité

parfaite dans cet abrégé de brièveté, d'imperfections et de

souffrances inhérentes à notre condition _fatale_! Rêvez donc l'Éden

de vos songes avec ce chaos d'infirmités organiques! Faites donc des

dieux avec cette parcelle d'intelligence emprisonnée dans cette

pincée de boue, comme l'étincelle de la lampe du mineur dans son

cachot qu'il n'agrandit que pour voir plus de nuit autour de son être!

Voilà la FORCE DES CHOSES de notre organisation. Humanité, ton vrai

nom est Misère!

N'est-ce pas misère que de naître à l'heure et dans les conditions

qu'on n'a ni délibérées, ni choisies, pour subir tous les maux

inhérents à l'organisation imparfaite et périssable de cette créature

appelée l'homme? sans que toutes les utopies, révolutions, progrès,

puissent retrancher un nerf ou ajouter un cheveu à ce mécanisme de

notre corps?

N'est-ce pas misère que d'y naître et d'y végéter forcément, dépendant

de tous par l'enfance et par la vieillesse, ces deux maladies

organiques de l'homme, qui lui prennent les deux tiers de sa vie?

N'est-ce pas misère que vouloir et ne pas pouvoir?

N'est-ce pas misère que de naître forcément dans telle patrie ou dans

telle autre, soumis à des lois qu'on n'a pas faites et contre

lesquelles on ne peut que protester?

N'est-ce pas misère que d'être classé d'avance dans telle ou telle

catégorie supérieure, moyenne ou subalterne, parmi cette horde humaine

jetée dans un monde tout fait, où les uns s'appellent grands, les

autres petits, sans qu'aucune égalité y soit possible, si ce n'est

l'égalité du cercueil qui n'a que six pieds pour les uns comme pour

les autres?

N'est-ce pas misère que d'aspirer follement à une égalité impossible

des conditions, égalité tellement impraticable que, si l'utopiste la

créait un instant, tout mouvement, et par conséquent tout ce que

l'auteur appelle le progrès, s'arrêterait à l'instant, car le grand

ressort de l'horloge humaine, le désir, serait à l'instant brisé?

N'est-ce pas misère que la brièveté où mène la longue durée de

l'existence (car tout ce qui finit par la mort est court, la mort n'a

point d'âge; à la pensée de celui qui meurt, c'est un songe)?

N'est-ce pas misère que ces infirmités, ces maladies inévitables qui

nous privent, nous vivants, d'un de ces sens si bornés dont la nature

nous a si parcimonieusement doués en naissant, comme conditions

nécessaires à notre existence? Demandez aux grabats de nos hôpitaux le

secret de la panacée universelle! Demandez à l'impotent de marcher, à

l'aveugle de voir, au muet de parler, au vieillard de rajeunir!

Et les misères morales, demandez-en le terme à ces myriades de

douleurs qui poignent l'homme depuis qu'il a la puissance de sentir,

c'est-à-dire de souffrir!

Misère de l'être aimant qui s'attache et se déchire en emportant un

morceau de son coeur à chaque déchirement d'un autre coeur! Misère de

la femme qui adhère à l'homme comme la chair aux os! Misère de l'époux

qui voit sécher sur son sein la compagne dans laquelle il a mis toutes

ses complaisances! Misère de la mère qui voit son fruit d'amour se

flétrir sous sa mamelle pleine de lait qu'elle répand à terre parce

que la bouche mourante se détourne de la coupe d'amour! Misère des

fils qui se voient enlever, comme la racine nourricière de l'arbre, le

père fort, la mère jeune, qui les ont engendrés!

Misères du corps qui ont plus de noms que l'année n'a de jours!

Misères de la condition sociale, qui n'ont de remèdes pour l'un qu'en

les déplaçant pour l'autre! Misères d'un métier horrible, et cependant

nécessaire, pour ces milliers d'hommes mourant de faim, de froid, de

nudité, de défaillance, si le mineur, pour gagner sa vie et celle de

ses petits, ne s'enfermait pas, son pic à la main, dans ces

labyrinthes souterrains de la mine pour en rapporter le soir le

morceau de pain pour sa famille, le calorique pétrifié pour les

autres!

Misères du laboureur qui amollit le sol de ses sueurs, qui le sème par

la pluie, qui le moissonne sous les feux de la canicule! Misères du

pasteur qui engraisse l'agneau et qui le dépouille de sa laine, qui y

attache son coeur et qui vend au boucher la génisse qui a donné son

lait à sa famille! Misères du boucher qui l'assomme sans haine et qui

en dépèce les chairs palpitantes pour en vendre le coeur à ce

carnivore universel qui ne peut vivre sans dévorer, et que la nature

condamne par talion à être dévoré à son tour par le plus vil des

reptiles!

Misères de l'esprit condamné au doute et qui ne peut vivre que de

foi! Misères du crime qui se frappe lui-même, dont le remords est le

bourreau, et qui peut tuer des milliers de victimes, mais qui ne peut

tuer son propre supplice, le remords! Misère du vice qui se punit

lui-même en se satisfaisant! Misère de la vertu qui se sent honnie,

persécutée sur la terre, et qui n'a pour récompense que la calomnie,

et pour consolation que la voix faible et lointaine de la conscience,

qui lui parle bas, comme une voix qu'on discerne à peine, et qui lui

dit les secrets de Dieu!

Misère de l'âme, qui vit d'espérances et qui est obligée de passer par

les ténèbres de l'existence et par l'ombre du tombeau, entre

l'incertitude et le désespoir! Misère de l'espérance elle-même, qui se

bâtit, comme Victor Hugo, des palais de délices et de justice pour

l'humanité, et qui, en avançant dans la vie, voit s'écrouler, comme la

pierre du cercueil, ses propres rêves!

Enfin, tant et tant de misères, que la seule et la plus définitive

vertu que l'homme ait pu inventer pour l'homme ici-bas, c'est la

compassion réciproque, l'assistance mutuelle, la pitié active, la

charité de main et de coeur, et que, sans cette vertu, personnifiée

dans une femme d'abnégation, appelée _soeur_ de ceux qui n'ont pas de

frères, ce monde infernal serait inhabitable pour tant de misères!

Cours familier de Littérature - Volume 15 · 第 104 / 229 题