XX.

«Cependant, en même temps que les cygnes, les deux petits errants

s'étaient approchés de la brioche. Elle flottait sur l'eau. Le plus

petit regardait le gâteau, le plus grand regardait le bourgeois qui

s'en allait.

«Le père et le fils entrèrent dans le labyrinthe d'allées qui mène au

grand escalier du massif d'arbres du côté de la rue Madame.

«Dès qu'ils ne furent plus en vue, l'aîné se coucha vivement à plat

ventre sur le rebord arrondi du bassin, et, s'y cramponnant de la main

gauche, penché sur l'eau, presque prêt à y tomber, étendit avec sa

main droite sa baguette vers le gâteau. Les cygnes, voyant l'ennemi,

se hâtèrent et en se hâtant firent un effet de poitrail utile au petit

pêcheur; l'eau devant les cygnes reflua, et l'une de ces molles

ondulations concentriques poussa doucement la brioche vers la

baguette de l'enfant. Comme les cygnes arrivaient, la baguette toucha

le gâteau. L'enfant donna un coup vif, ramena la brioche, effraya les

cygnes, saisit le gâteau, et se redressa. Le gâteau était mouillé;

mais ils avaient faim et soif. L'aîné fit deux parts de la brioche,

une grosse et une petite, prit la petite pour lui, donna la grosse à

son petit frère, et lui dit:

«--_Colle-toi ça dans le fusil._»

Nous négligeons ici quelques défauts de conception et de goût dans

l'oeuvre d'art de Victor Hugo, et nous disons en nous résumant:

Le livre est dangereux, parce que le danger suprême en fait de

sociabilité, l'excès séduisant l'idéal, le pervertit. Il passionne

l'homme peu intelligent pour l'impossible: la plus terrible et la plus

meurtrière des passions à donner aux masses, c'est la passion de

l'impossible! Presque tout est impossible dans les aspirations des

_Misérables_, et la première de ces impossibilités, c'est l'extinction

de toutes nos misères.

Ne trompez pas l'homme, vous le rendriez fou; et quand, de la folie

sacrée de votre idéal, vous le laisseriez retomber sur l'aridité et la

nudité de ses misères, vous le rendriez fou furieux.

Vous l'avez senti vous-même en excusant et en exaltant d'avance, dans

l'éloge de la Terreur, la frénésie de ses mécomptes en 1793. Votre

conventionnel, Marat, Danton, Robespierre, les hommes du Comité de

salut public, ne sont plus à vos yeux que des apôtres à tout prix de

l'idéal!

Vous êtes dans l'erreur: ils ont été des révoltés contre la nature.

Furieux de trouver la nature en opposition avec leur système

platonique de société, ils ont perdu la tête et ils ont fait le coup

d'État contre la nature. Pour avoir voulu être des dieux ils sont

devenus des radicaux, et pour avoir voulu être des radicaux ils sont

devenus des exterminateurs. Enfants des exterminés, brûlez donc votre

encens à l'ange exterminateur! Le faux idéal devient facilement

féroce. C'est la pente de cette critique radicale contre la société.

Qui est-ce qui cause les plus terribles tempêtes sur l'Océan? ce sont

ses limites; il veut les franchir, son poids s'y oppose, et il se

fond en écume en tentant follement de déraciner l'écueil.

Cours familier de Littérature - Volume 15 · 第 101 / 229 题