«Cependant, en même temps que les cygnes, les deux petits errants
s'étaient approchés de la brioche. Elle flottait sur l'eau. Le plus
petit regardait le gâteau, le plus grand regardait le bourgeois qui
s'en allait.
«Le père et le fils entrèrent dans le labyrinthe d'allées qui mène au
grand escalier du massif d'arbres du côté de la rue Madame.
«Dès qu'ils ne furent plus en vue, l'aîné se coucha vivement à plat
ventre sur le rebord arrondi du bassin, et, s'y cramponnant de la main
gauche, penché sur l'eau, presque prêt à y tomber, étendit avec sa
main droite sa baguette vers le gâteau. Les cygnes, voyant l'ennemi,
se hâtèrent et en se hâtant firent un effet de poitrail utile au petit
pêcheur; l'eau devant les cygnes reflua, et l'une de ces molles
ondulations concentriques poussa doucement la brioche vers la
baguette de l'enfant. Comme les cygnes arrivaient, la baguette toucha
le gâteau. L'enfant donna un coup vif, ramena la brioche, effraya les
cygnes, saisit le gâteau, et se redressa. Le gâteau était mouillé;
mais ils avaient faim et soif. L'aîné fit deux parts de la brioche,
une grosse et une petite, prit la petite pour lui, donna la grosse à
son petit frère, et lui dit:
«--_Colle-toi ça dans le fusil._»
Nous négligeons ici quelques défauts de conception et de goût dans
l'oeuvre d'art de Victor Hugo, et nous disons en nous résumant:
Le livre est dangereux, parce que le danger suprême en fait de
sociabilité, l'excès séduisant l'idéal, le pervertit. Il passionne
l'homme peu intelligent pour l'impossible: la plus terrible et la plus
meurtrière des passions à donner aux masses, c'est la passion de
l'impossible! Presque tout est impossible dans les aspirations des
_Misérables_, et la première de ces impossibilités, c'est l'extinction
de toutes nos misères.
Ne trompez pas l'homme, vous le rendriez fou; et quand, de la folie
sacrée de votre idéal, vous le laisseriez retomber sur l'aridité et la
nudité de ses misères, vous le rendriez fou furieux.
Vous l'avez senti vous-même en excusant et en exaltant d'avance, dans
l'éloge de la Terreur, la frénésie de ses mécomptes en 1793. Votre
conventionnel, Marat, Danton, Robespierre, les hommes du Comité de
salut public, ne sont plus à vos yeux que des apôtres à tout prix de
l'idéal!
Vous êtes dans l'erreur: ils ont été des révoltés contre la nature.
Furieux de trouver la nature en opposition avec leur système
platonique de société, ils ont perdu la tête et ils ont fait le coup
d'État contre la nature. Pour avoir voulu être des dieux ils sont
devenus des radicaux, et pour avoir voulu être des radicaux ils sont
devenus des exterminateurs. Enfants des exterminés, brûlez donc votre
encens à l'ange exterminateur! Le faux idéal devient facilement
féroce. C'est la pente de cette critique radicale contre la société.
Qui est-ce qui cause les plus terribles tempêtes sur l'Océan? ce sont
ses limites; il veut les franchir, son poids s'y oppose, et il se
fond en écume en tentant follement de déraciner l'écueil.