XV.

«Le 6 juin 1832, vers onze heures du matin, le Luxembourg, solitaire

et dépeuplé, était charmant. Les quinconces et les parterres

s'envoyaient dans la lumière des baumes et des éblouissements. Les

branches, folles à la clarté de midi, semblaient chercher à

s'embrasser. Il y avait dans les sycomores un tintamarre de fauvettes,

les passereaux triomphaient, les pique-bois grimpaient le long des

marronniers en donnant de petits coups de bec dans les trous de

l'écorce.

«Les plates-bandes acceptaient la royauté légitime des lis; le plus

auguste des parfums, c'est celui qui sort de la blancheur. On

respirait l'odeur poivrée des oeillets. Les vieilles corneilles de

Marie de Médicis étaient amoureuses dans les grands arbres. Le soleil

dorait, empourprait et allumait les tulipes, qui ne sont autre chose

que toutes les variétés de la flamme, faites fleurs. Tout autour des

bancs de tulipes tourbillonnaient les abeilles, étincelles de ces

fleurs-flammes. Tout était grâce et gaieté, même la pluie prochaine;

cette récidive, dont les muguets et les chèvrefeuilles devaient

profiter, n'avait rien d'inquiétant; les hirondelles faisaient la

charmante menace de voler bas. Qui était là aspirait bonheur; la vie

sentait bon; toute cette nature exhalait la candeur, le secours,

l'assistance, la paternité, la caresse, l'aurore. Les pensées qui

tombaient du ciel étaient douces comme une petite main d'enfant qu'on

baise.

«Les statues sous les arbres, nues et blanches, avaient des robes

d'ombre trouées de lumière; ces déesses étaient toutes déguenillées de

soleil, il leur pendait des rayons de tous les côtés. Autour du grand

bassin, la terre était déjà séchée au point d'être brûlée. Il faisait

assez de vent pour soulever çà et là de petites émeutes de poussière.

Quelques feuilles jaunes, restées du dernier automne, se poursuivaient

joyeusement, et semblaient gaminer.

«L'abondance de la clarté avait on ne sait quoi de rassurant. Vie,

sève, chaleur, effluves, débordaient; on sentait sous la création

l'énormité de la source; dans tous ces souffles pénétrés d'amour, dans

ce va-et-vient de réverbérations et de reflets, dans cette prodigieuse

dépense de rayons, dans ce versement indéfini d'or fluide, on sentait

la prodigalité de l'inépuisable; et derrière cette splendeur comme

derrière un rideau de flamme, on entrevoyait Dieu, ce millionnaire

d'étoiles.

«Grâce au sable, il n'y avait pas une tache de boue; grâce à la pluie,

il n'y avait pas un grain de cendre. Les bouquets venaient de se

laver; tous les velours, tous les satins, tous les vernis, tous les

ors, qui sortent de la terre sous forme de fleurs, étaient

irréprochables. Cette magnificence était propre. Le grand silence de

la nature heureuse emplissait le jardin. Silence céleste compatible

avec mille musiques, roucoulements de nids, bourdonnements d'essaims,

palpitations du vent. Toute l'harmonie de la saison s'accomplissait

dans un gracieux ensemble; les entrées et les sorties du printemps

avaient lieu dans l'ordre voulu; les lilas finissaient, les jasmins

commençaient; quelques fleurs étaient attardées, quelques insectes en

avance; l'avant-garde des papillons rouges de juin fraternisait avec

l'arrière-garde des papillons blancs de mai. Les platanes faisaient

peau neuve. La brise creusait des ondulations dans l'énormité

magnifique des marronniers. C'était splendide. Un vétéran de la

caserne voisine qui regardait à travers la grille disait:--Voilà le

printemps au port d'armes et en grande tenue.

«Toute la nature déjeunait; la création était à table; c'était

l'heure; la grande nappe bleue était mise au ciel et la grande nappe

verte sur la terre; le soleil éclairait _à giorno_. Dieu servait le

repas universel. Chaque être avait sa pâture ou sa pâtée. Le ramier

trouvait du chènevis, le pinson trouvait du millet, le chardonneret

trouvait du mouron, le rouge-gorge trouvait des vers, l'abeille

trouvait des fleurs, la mouche trouvait des infusoires, les verdiers

trouvaient des mouches. On se mangeait bien un peu les uns les

autres, ce qui est le mystère du mal mêlé au bien; mais pas une bête

n'avait l'estomac vide.

Cours familier de Littérature - Volume 15 · 第 96 / 229 题