I.

Revenons à Jean Valjean.

Il avait caché vite dans la forêt de Montfermeil les 700,000 francs

déposés chez M. Laffitte; puis il était revenu se laisser arrêter par

l'agent de police Javert, et _condamner à mort_.

À mort! entendez-vous bien? D'abord à cinq ans pour un morceau de

pain, condamnation impossible, pour un morceau de pain origine de

tout, volé à bonne intention chez le boulanger de son village; ensuite

à mort après dix-neuf ans de sa peine accomplie!

Quelle société! et combien il est aisé à l'auteur d'avoir raison

contre elle!

Heureusement, le roi commue la peine sanglante contre une condamnation

à perpétuité au bagne. Jean Valjean ne veut pas s'y soustraire,

apparemment, sans accumuler l'indignation du peuple contre une telle

justice.

Quoi qu'il en soit, il s'évade encore en accomplissant un acte de

sauvetage sur un vaisseau de guerre; puis, se laissant en apparence

tomber à la mer et nageant entre deux eaux, il disparaît de nouveau.

On le croit noyé! pas du tout; il n'est que déguisé, et reparaît, pour

tenir parole à Fantine, à l'auberge des Thénardier, à Montfermeil.

Il commence par aller visiter son trésor enfoui sous l'arbre, et par

lui emprunter un bon viatique, jusqu'au moment de lui faire une visite

définitive.

En revenant, il trouve la pauvre petite Cosette, fille de Fantine, que

l'hôtesse impitoyable, la Thénardier, a envoyée chercher de l'eau dans

un seau plus grand qu'elle, à la fontaine du bois, dans la nuit. La

pauvre petite enfant plie et succombe. Valjean se montre à propos,

porte le seau de l'enfant, et rentre à l'auberge des Thénardier. C'est

un chef-d'oeuvre de compassion enfantine.

Il contemple Cosette; la description de l'enfant souffreteuse et

grelottante est d'une vérité et d'une sensibilité qui n'appartiennent

qu'au grand poëte des petits enfants, Victor Hugo. C'est là sa note de

prédilection; poëte toujours, père avant tout, c'est sa nature.

Valjean contemple avec une pitié équivoque les tortures de celle-là,

Cendrillon battue en cet infâme foyer, à côté des caresses des deux

enfants chéris de l'hôtesse.

Il risque plusieurs fois de se trahir en montrant plus de richesses

qu'il ne convient à une redingote râpée comme la sienne. N'importe,

il achète la petite, quinze cents francs, des mains de ses hôtes;

s'enfuit vers Paris avec l'enfant, et va se cacher dans une maison

réprouvée, dans les terrains vagues d'un faubourg, près du marché aux

chevaux. Il s'y attache de plus en plus à cette pauvre enfant. Une

vieille femme, façonnée à toute servitude, faisait le ménage et

allumait le feu. Cosette se développait de corps et d'âme, sous les

yeux de ce père inconnu, mais aussi tendre qu'une femme. Victor Hugo

lui prête sa tendresse pour les enfants.

Ici le romanesque du roman commence. Ce romanesque, qui sort des

événements arbitrairement inventés pour les besoins du drame, est la

partie faible du roman. Toutes les fois que l'auteur a besoin d'un

personnage, il l'appelle du fond du néant, comme dans les contes de

fées ou comme dans les contes de Voltaire, et le personnage obéit

contre toute vraisemblance au signe de l'écrivain.

Ces fantasmagories s'animent, disparaissent, reparaissent, comme si le

monde n'était peuplé que des sept à huit comparses de Valjean. Cela

détruirait l'intérêt comme cela détruit la vraisemblance, si

l'admirable don de peindre du poëte ne ressaisissait pas à l'instant

son lecteur par l'admiration et l'enthousiasme, et ne lui faisait en

quelques pages oublier le chemin pour le but.

Cours familier de Littérature - Volume 15 · 第 42 / 229 题