Ai-je besoin de noter le sophisme au milieu de ce pêle-mêle
éblouissant de vérités et d'erreurs, où l'homme coupable se croit le
droit de conclure à la condamnation de cette pauvre société, et le
_droit de haïr_ l'homme social parce qu'il ne se sent pas capable
d'être assez libre si la société ne lui fait pas place pour le droit
qu'il rêve et pour l'indépendance qu'il convoite?
Il y aurait un chapitre par mot à écrire pour réfuter le forçat; M.
Hugo l'a réfuté, mais en l'exécutant. L'objection reste dans sa force
et surtout dans sa séduction par le talent du raisonnement. La société
baisse la tête devant l'audacieux forçat.
Mais ai-je besoin de noter surtout cette admirable page qui résume
tout dans ce chapitre: _Un homme à la mer?_ Ni J.-J. Rousseau, ni
Lamennais, n'ont jamais écrit de ce style.
Cette longue image de quatre pages vaut tout un livre. C'est la voix
de l'abîme! C'est l'agonie du désespoir sur qui pèse un monde, et à
qui un poëte sublime a donné une langue semblable à celle de Job
lui-même: la langue du grain de sable pensant perdu dans le monceau
des hommes, des déserts et des eaux. Il faut être poëte pour sentir ce
chapitre, mais il faut être plus que poëte pour l'avoir écrit. Ici et
ailleurs, lorsque Victor Hugo dépeint l'homme, il invente une langue
surhumaine pour hurler les lamentations de l'humanité.