VIII.

«Jean Valjean n'était pas, on l'a vu, d'une nature mauvaise. Il était

encore bon quand il arriva au bagne. Il y condamna la société et

sentit qu'il devenait méchant; il y condamna la providence et sentit

qu'il devenait impie.

«Ici il est difficile de ne pas méditer un instant.

«La nature humaine se transforme-t-elle ainsi de fond en comble et

tout à fait? L'homme créé bon par Dieu peut-il être fait méchant par

l'homme? L'âme peut-elle être refaite tout d'une pièce par la

destinée, et devenir mauvaise, la destinée étant mauvaise? Le coeur

peut-il devenir difforme et contracter des laideurs et des infirmités

incurables sous la pression d'un malheur disproportionné, comme la

colonne vertébrale sous une voûte trop basse? N'y a-t-il pas dans

toute âme humaine, n'y avait-il pas dans l'âme de Jean Valjean en

particulier, une première étincelle, un élément divin, incorruptible

dans ce monde, immortel dans l'autre, que le bien peut développer,

attiser, allumer et faire rayonner splendidement, et que le mal ne

peut jamais entièrement éteindre?

«Questions graves et obscures, à la dernière desquelles tout

physiologiste eût probablement répondu _non_, et sans hésiter, s'il

eût vu à Toulon, aux heures de repos qui étaient pour Jean Valjean des

heures de rêverie, assis, les bras croisés, sur la barre de quelque

cabestan, le bout de sa chaîne enfoncé dans sa poche pour l'empêcher

de traîner, ce galérien morne, sérieux, silencieux et pensif, paria

des lois qui regardait l'homme avec colère, damné de la civilisation

qui regardait le ciel avec sévérité.

«Certes, et nous ne voulons pas le dissimuler, le physiologiste

observateur eût vu là une misère irrémédiable; il eût plaint peut-être

ce malade du fait de la loi, mais il n'eût pas même essayé de

traitement; il eût détourné le regard des cavernes qu'il aurait

entrevues dans cette âme; et, comme Dante de la porte de l'enfer, il

eût effacé de cette existence le mot que le doigt de Dieu a pourtant

écrit sur le front de tout homme: _Espérance!_

«Cet état de son âme que nous avons tenté d'analyser était-il aussi

parfaitement clair pour Jean Valjean que nous avons essayé de le

rendre pour ceux qui nous lisent? Jean Valjean voyait-il distinctement

après leur formation, et avait-il vu distinctement à mesure qu'ils se

formaient, tous les éléments dont se composait sa misère morale? Cet

homme rude et illettré s'était-il bien nettement rendu compte de la

succession d'idées par laquelle il était, degré à degré, monté et

descendu jusqu'aux lugubres aspects qui étaient depuis tant d'années

déjà l'horizon intérieur de son esprit? Avait-il bien conscience de

tout ce qui s'était passé en lui et de tout ce qui s'y remuait? C'est

ce que nous n'oserions dire; c'est même ce que nous ne croyons pas. Il

y avait trop d'ignorance dans ce Jean Valjean pour que, même après

tant de ce malheur, il n'y restât pas beaucoup de vague. Par moments

il ne savait pas même bien au juste ce qu'il éprouvait. Jean Valjean

était dans les ténèbres; il souffrait dans les ténèbres; il haïssait

dans les ténèbres; on eût pu dire qu'il naissait devant lui. Il vivait

habituellement dans cette ombre, tâtonnant comme un aveugle et comme

un rêveur. Seulement, par intervalles, il lui venait tout à coup, de

lui-même et du dehors, une secousse de colère, un surcroît de

souffrance, un pâle et rapide éclair qui illuminait toute son âme, et

faisait brusquement apparaître partout autour de lui, en avant et en

arrière, aux lueurs d'une lumière affreuse, les hideux précipices et

les sombres perspectives de sa destinée.

«L'éclair passé, la nuit retombait, et où était-il? Il ne le savait

plus.

«Le propre des peines de cette nature, dans lesquelles domine ce qui

est impitoyable, c'est-à-dire ce qui est abrutissant, c'est de

transformer peu à peu, par une sorte de transfiguration stupide, un

homme en bête fauve, quelquefois en bête féroce. Les tentatives

d'évasion de Jean Valjean, successives et obstinées, suffiraient à

prouver cet étrange travail fait par la loi sur l'âme humaine. Jean

Valjean eût renouvelé ces tentatives, si parfaitement inutiles et

folles, autant de fois que l'occasion s'en fût présentée, sans songer

un instant au résultat, ni aux expériences déjà faites. Il s'échappait

impétueusement comme le loup qui trouve la cage ouverte. L'instinct

lui disait: Sauve-toi! Le raisonnement lui eût dit: Reste! Mais,

devant une tentation si violente, le raisonnement avait disparu; il

n'y avait plus que l'instinct. La bête seule agissait. Quand il était

repris, les nouvelles sévérités qu'on lui infligeait ne servaient qu'à

l'effarer davantage.

Cours familier de Littérature - Volume 15 · 第 16 / 229 题