CHAPITRE VII.

La traversée.

Le trajet de Paris au port de mer fut assez triste, même pour les deux

marins qui croyaient tenir sous leur main la proie qu'ils s'étaient

promise en arrivant dans la capitale. Joséphine était silencieuse et

recueillie. Elle paraissait prier quand ses deux compagnons de route ne

songeaient qu'à l'égayer en lui adressant la parole ou en causant entre

eux. Elle n'avait emporté avec elle qu'une petite malle d'effets et

quelques volumes, parmi lesquels le capitaine avait remarqué un livre de

prières. Bon! s'était dit notre marin observateur, la jeune personne est

dévote, «nous lui soufflerons deux mots pour notre compte.» Le capitaine

se trompait, comme on le verra par la suite.

Il fallut passer quelques jours au Hâvre, en attendant que

_l'Aimable-Zéphyr_ se trouvât prêt à reprendre la mer. Pendant ce temps,

les pacotilleurs s'ingénièrent à rendre le séjour de la ville aussi

agréable que possible à leur future passagère. Ils lui proposèrent

d'abord le spectacle, et elle refusa obstinément de prendre les

distractions qu'on lui offrait. Renfermée dans le petit appartement

qu'on lui avait retenu dans un hôtel fort modeste, elle ne s'occupait

qu'à de petits ouvrages d'aiguille, ou à lire les livres qu'elle avait

eu soin d'emporter avec elle pour charmer les ennuis du long voyage

qu'elle se préparait à faire. Le jour du départ arriva enfin, et

Joséphine, transportée à bord du navire qui allait l'enlever si loin de

son pays, se vit bientôt exilée sur les flots au milieu d'une troupe de

marins qu'elle voyait pour la première fois, et entre un gros capitaine

et un fat de subrécargue qu'elle connaissait à peine.

Un petit espace environné d'une toile à voile lui avait été réservé à

bord, entre la cabane du capitaine et celle de M. Laurenfuite. C'était

là sa chambre, son boudoir. Une simple toile à voile pour toute barrière

contre l'audace ou les desseins de deux hommes, arbitres suprêmes sur

les mers du destin et de la vie des êtres rassemblés à bord de leur

navire.... Quelle situation que celle de la naïve Joséphine! Une

Lucrèce, armée de sa farouche vertu et de son poignard, en aurait frémi.

Mais la jeune fille pensait à peine qu'il y eût quelque danger pour

elle, si faible et pourtant si résignée, pour elle qui chaque soir et

chaque matin adressait son humble prière au ciel, pendant que M.

Laurenfuite grattait sa profane guitare, et que le capitaine Sautard

jurait à faire tomber le ciel sur sa tête impie!

Les premiers jours de mer se passèrent sans que les trois commensaux de

la chambre causassent beaucoup ensemble. A bord des navires, il faut que

quelque événement un peu important rapproche les individus les uns des

autres par le sentiment du danger commun, pour que la connaissance se

fasse vite entre gens que le hasard a réunis dans l'espace de quelques

pieds carrés. Mais aucun événement grave n'était arrivé à

_l'Aimable-Zéphyr_ depuis son départ du Hâvre. Le vent d'est avait

continué à souffler avec régularité et sans violence, jusque sur les

côtes du Portugal. La mer n'avait pas cessé d'être belle et le ciel

serein. A midi, le capitaine descendait pour faire son point avec une

certaine solennité, afin d'essayer à intéresser la passagère au travail

important à la suite duquel il pouvait dire avec un air d'importance:

_Aujourd'hui nous sommes là. Depuis notre départ nous avons fait tant de

lieues, et dans tant de jours, si la brise continue, nous serons à

Sierra-Leone._ Mais la discrète Joséphine, pénétrant mal les intentions

coquettes du capitaine, le laissait faire le savant sans lui offrir

l'occasion désirée de déployer sa science ou de signaler sa galanterie.

Le séducteur Laurenfuite, croyant avancer ses affaires personnelles par

des moyens plus victorieux que ceux dont pouvait disposer son émule en

bonnes fortunes, avait déjà fait grincer sa guitare, comme on le pense

bien. Les romances tendres et passionnées avaient même été assez bon

train. Mais quelque bonne opinion qu'eût le traître sur l'infaillibilité

de son art et sur l'effet irrésistible de son amabilité, il avait été

forcé de convenir que jusque-là la petite passagère n'avait donné aucun

signe de sensibilité qui l'autorisât à penser qu'elle dût le traiter

plus favorablement que le capitaine. Un siége en règle sera peut-être

nécessaire pour la réduire, dit-il un soir à son ami en faisant le quart

avec lui, et je crains bien d'être obligé de faire jouer la mine et

sauter la place.

--Comment! jouer la mine? s'était écrié vivement le capitaine; est-ce

que par hasard vous voudriez employer la force?

--Non pas du tout, j'en suis incapable, et jamais, Dieu merci, je n'ai

eu besoin de recourir à cette extrémité. Vous avez mal compris la

métaphore; je voulais dire que, nous assiégeans, nous serons peut-être

forcés de nous entendre pour triompher loyalement de la beauté.

--A la bonne heure, et je ne demande pas mieux que de m'y prendre

loyalement; car, voyez-vous bien, malgré ma chose pour le sexe, je ne

voudrais pas qu'il fût dit que j'aie employé près de cette jeunesse, que

nous avons embarquée en pacotille, un procédé qui ne fût _pas loyal et

marchand_.

--Je suis là-dessus entièrement de votre avis, mon cher capitaine, et

j'oserais même dire qu'à cet égard je me ferai gloire de pousser le

scrupule aussi loin que vous. D'ailleurs, il y a dans un opéra une

ariette qui dit que pour triompher de la beauté, il faut faire la guerre

avec franchise; et les chansons, comme vous le savez, ont toujours fait

la règle de ma conduite. Un couplet, pour un chanteur de ma façon, c'est

le meilleur précepte de morale que l'on puisse suivre. Mais ne serait-il

pas déshonorant pour nous, et pour moi surtout qui ai quelque raison

peut-être d'avoir certain amour-propre en fait de femmes, que le morceau

de prince que nous avons été chercher à Paris pour réchauffer les pieds

d'un gouverneur anglais, nous passât raide comme balle à deux doigts du

nez?

--Déshonorant, non, ce n'est pas le mot; mais un peu _marronant_, oui.

--Est-ce à nous, marins et négocians, condamnés par état à tant de

privations à la mer, de nous montrer abstinens comme des chartreux,

quand nous tenons là, sous notre main, la plus jolie petite femme, qui

ne demande pas mieux peut-être que d'être séduite?

--Oui, je sais bien que nous ne sommes pas des chartreux, et je crois

même sentir le contraire, pour ma part du moins. Mais sans faire ici _la

bégueule_, je vous dirai que j'ai, non pas des scrupules, Dieu m'en

préserve! mais un certain éloignement pour tout ce qui nous ferait

oublier ce que nous devons à une jeune fille faisant partie de notre

chargement.

--A cette petite brune? nous lui devons, je le sais, des égards en

premier lieu, et en second lieu de l'amour, et puis voilà tout. Oh!

l'amour, l'amour! Dieu de Dieu!

--De quelque manière que vous envisagiez la chose, notre passagère, au

bout du compte, doit être au moins regardée comme une marchandise en

commission, qu'il est de notre devoir de rendre à bon port, _bien

ficelée et bien conditionnée_, telle enfin que nous l'avons reçue et

telle qu'elle est portée sur le _connaissement_.

--Eh bien! pensez-vous donc qu'en faisant la cour à notre pacotille de

dix-huit ans, nous risquions de l'_avarier_ et de nuire à la livraison

que nous nous sommes engagés à faire au gouverneur?

--Non; mais selon moi, le plus sûr est de ne pas toucher à la

marchandise, quelle qu'elle soit, pendant la traversée.

--Et selon moi, le plus sûr est d'y toucher pour mieux en connaître la

qualité. Au surplus, mon cher capitaine, vous me permettrez de vous

faire remarquer que vos scrupules arrivent un peu tard et dans une

occasion où je dirai même qu'ils doivent me paraître hors de saison. Ne

vous souvient-il donc plus de ces douze pipes de Ténériffe dont vous

fîtes si simplement, il n'y a encore que quelques mois, quinze bonnes

pipes de Madère, et de ces barils de boeuf salé que nous sûmes si bien

dédoubler pour remplir, disiez-vous, la moitié de ce précepte de

l'Évangile, que vous arrangiez pour la circonstance en me répétant à

chaque baril: _décroissez_ et _multipliez_?

--Pardieu, je sais peut-être aussi bien que vous ce que j'ai fait dans

les temps, mais la circonstance n'est plus la même. Une jeune innocente

n'est pas une pipe de Ténériffe, et encore moins un baril de boeuf salé.

On dédouble le baril sans s'exposer à perdre la marchandise, au lieu

qu'avec une passagère, on s'expose....

--Je vous entends; vous voulez vous sanctifier sur vos vieux jours?

--Me sanctifier!... que le diable m'emporte si jamais j'en ai eu l'idée!

--Eh bien! pourquoi vous refuser à tenter l'abordage quand vous vous

trouvez par le travers de cette jolie corvette?

--Pourquoi? pourquoi?... Avec vous il semblerait qu'il n'y eût qu'à se

baisser pour en prendre. Et, si cette jolie corvette refusait

l'abordage?

--Bah! laissez-moi donc, avec un vieux manoeuvrier comme vous....

--C'est justement parce que je suis _un vieux manoeuvrier_ que je

désespérerais de réussir à jeter mes grappins à bord.

--Vous vous trompez. La plupart des femmes préfèrent les hommes d'un

certain âge aux jeunes et indiscrets étourneaux.

--Oui, je sais bien; les femmes disent qu'elles n'aiment que les hommes

d'un certain âge, pour mieux détourner l'attention que l'on porterait

aux jeunes gens qu'elles aiment en cachette. Mais quand on arrive au

fait avec elles, elles repoussent les vieux pour se faire une réputation

de vertu à bon marché. Il y a long-temps, monsieur Laurenfuite, que nous

connaissons ces couleurs-là.

--Allons, je vois décidément que vous caponnez.

--Que je caponne, moi!

--Oui, que vous caponnez.

--Apprenez que jamais je n'ai caponné devant qui ou quoi que ce soit,

pas même devant une femme, si bien élevée qu'elle pût être!

--Oh! sans doute, devant un boulet de canon ou sous le coup d'une hache

d'abordage; mais devant la beauté, c'est un cas différent, les moyens

n'y sont plus.

--C'est justement ce qui vous trompe; les moyens y sont encore comme si

je n'avais que vingt ans, et c'est moi qui vous le dis.

--Oui, mais le difficile serait de le prouver.

--Et que faudrait-il donc faire pour vous le prouver, s'il vous plaît?

--Parbleu! ce qu'il faudrait faire? Il me semble vous avoir mis assez

sur la voie. Il faudrait....

--Attaquer cette jeune fille, peut-être.

--Et mais, sans doute!

--Et vous voulez que ce soit moi qui commence le feu?

--N'est-ce pas à vous qu'appartient l'honneur du premier pas, en votre

qualité de capitaine?

--Et vous essaierez ensuite, si je suis obligé d'amener mon pavillon

dans l'engagement?

--Je ferai plus que d'essayer: je serai là pour vous venger ou me faire

couler à fond, bord à bord avec l'ennemi.

--L'ennemi! Ce n'est pas là un ennemi bien redoutable. Voyez plutôt

comme elle est jolie, avec son petit bonnet et sa colerette si propre et

si bien repassée! A-t-elle donc du talent au bout des doigts, cette

chère petite.... D'abord, moi, je vous préviens qu'une fois lancé,

j'irai de suite au positif, comme c'est ma maxime et mon habitude.

--Justement, c'est ce qu'il faut avec les innocentes. Quand on est

assez bon pour leur laisser entrevoir le danger, elles se regimbent

comme des petites lionnes; mais quand elles ne s'aperçoivent du péril

que lorsqu'il est passé, elles pleurent comme des Madeleines, mais elles

pardonnent, ou bien elles ne pardonnent pas, mais le plus fort est fait

du moins, et l'on n'a plus de reproches à se faire....

Tenez, je crois que le moment est favorable pour l'attaque, et

l'occasion est une chose qu'il ne faut jamais laisser échapper.... Elle

est justement seule dans la chambre.... Le timonnier qui se trouve à la

barre et qui pourrait vous entendre est sourd comme un pot: c'est le

gros Pieril.... Tout vous sourit et semble vous inviter à livrer

l'assaut. Moi, pour plus de sûreté pendant le colloque, je me promènerai

sur les passavans, en faisant le quart et en veillant avec attention à

ce que le mousse et le cuisinier ne descendent pas dans la chambre au

moment du coup de feu.... Allons, mon capitaine, voici l'instant de

montrer du courage, descendez.

--Descendez! descendez! C'est bien facile à dire cela.... mais si vous

étiez à ma place, les jarrets vous trembleraient peut-être aussi

joliment qu'à moi.

--Eh! que diable, mon tour ne viendra-t-il pas aussi bientôt! Allons

donc, voyons, affalez-vous dans l'escalier, et bonne chance!

--Ah! si vous ne m'aviez pas dit que je _caponnais_, je vous donne bien

ma parole que jamais je n'aurais eu l'idée de faire le galant avec aussi

peu de goût que j'en ai aujourd'hui pour la faribole!

Le capitaine, en prononçant ces derniers mots du haut de l'escalier, se

laissa doucement glisser dans la chambre par l'effet de son propre

poids, beaucoup plus que par suite d'une volonté bien arrêtée; et il

disparut bientôt aux yeux de Laurenfuite, qui se réjouit de savoir

enfin son gros séducteur lancé sur le théâtre de ses exploits futurs.

Notre subrécargue, tout en se promenant à grands pas entre le grand mât

et le mât de misaine, s'attendait à voir bientôt reparaître le capitaine

un peu déconcerté de l'accueil que, selon toute apparence, devait lui

faire la jeune passagère. M. Laurenfuite, en Céladon expérimenté, avait

compté sur la gaucherie de son rival pour former un contraste avantageux

avec la manière galante dont il se proposait d'aborder sa victime, quand

arriverait l'instant de l'immoler. Il n'avait d'ailleurs engagé le

capitaine à tenter quelque chose auprès de Joséphine, que pour le

couvrir de ridicule aux yeux de l'aimable fille, et pour faire briller

plus sûrement les avantages qu'il croyait posséder sur le pauvre

Sautard. Mais à son grand étonnement et contre son attente, il s'aperçut

que celui-ci tardait un peu à revenir sur le pont, et la peur de voir

l'événement tromper ses prévisions commença à l'agiter tout de bon.

Que dois-je penser, se dit-il en prêtant inutilement l'oreille à ce qui

se passait en bas, que dois-je penser du retard de ce vieux loup de mer?

Voilà bientôt un quart d'heure qu'il s'est laissé tomber dans la

chambre, et rien n'annonce encore qu'il ait été mal accueilli par cette

petite grisette.... J'ai beau chercher à saisir quelque chose de leur

conversation, et je n'entends que le murmure confus de leurs voix....

Est-ce que par hasard...! Oh! non, la chose est impossible!... Mais il y

a si peu de choses impossibles avec les femmes, qu'il ne faudrait pas

trop s'étonner peut-être.... Et moi encore, qui croyais plaisanter en

promettant à Sautard un plein succès auprès de cette innocente de la

rue Saint-Jacques!... Allons, s'il en est ainsi, il faudra bien s'en

consoler et attendre mon tour, ce qui ne sera pas difficile, il est

vrai. Mais qui aurait jamais cru qu'un Joconde de cette trempe, et une

Agnès de cette façon!...

Notre galant désappointé en était rendu à cet endroit de ses

calomnieuses réflexions, lorsqu'il entendit dans l'escalier de la

chambre un bruit qui lui annonça l'apparition prochaine de son rival.

Aussitôt, en effet, il entrevit la tête du capitaine sortant comme d'une

trappe, du capot de l'arrière. La physionomie de Sautard lui parut avoir

pris une expression toute particulière: ses yeux étaient rouges comme

s'ils avaient pleuré, sa bouche, contractée dans sa partie inférieure,

semblait encore offrir l'indice d'une vive et récente émotion, et son

front cependant portait plutôt l'empreinte d'un sentiment de

satisfaction, que l'apparence d'une impression pénible. En le voyant

avec un air si équivoque et une figure si étrange, le subrécargue

impatient crut devoir l'interroger sur le résultat d'une tentative qui

l'intéressait si fort....

--Eh bien! lui dit-il à demi-voix en s'approchant du capot dont le brave

homme semblait avoir oublié de dégager ses jambes, quoi de nouveau,

capitaine?

--Repoussé avec perte, mon ami!

--Et comment donc cela?

--Comment? ma foi je serais bien embarrassé de vous le dire, tant je

suis encore étourdi de ce qui s'est passé en bas entre cette jeune fille

et moi. Je ne sais en vérité pas où j'en suis. Tout ce que je crois

savoir de certain, c'est que j'ai été obligé de mettre mon grand hunier

sur le mât et de me laisser culer pour éviter des avaries.

--Mais encore, comment se fait-il que vous soyez resté aussi long-temps

dans la chambre pour si peu de chose?

--Je n'en sais ma foi rien.

--Lui avez-vous parlé?

--Parbleu, si je lui ai parlé! la belle question! Elle aussi m'a parlé,

et du bon coin encore.

--Et que vous a-t-elle dit?

--Elle m'a dit les choses les plus touchantes du monde, avec un air, oh!

avec un air que je n'oublierai jamais, quand bien même je vivrais cent

ans. Mon ami, c'est une fille qui a bien des moyens!

--Et quelles choses si touchantes a-t-elle pu vous dire?

--Ah! attendez donc! ces choses-là se comprennent bien, mais on ne les

retient pas dans sa tête comme une règle d'arithmétique.... Autant que

je puis cependant m'en rappeler, elle m'a dit, en se jetant presque à

mes pieds.... Oh! monsieur! vous ne voudriez pas perdre une pauvre fille

qui n'a que son honneur pour tout bien, et qui s'est confiée à vous

comme à un père!

--Et qu'avez-vous fait alors?

--Ce que j'ai fait?... Ma foi! je crois que je me suis mis à pleurer

aussi.

--A pleurer, en voilà bien d'une autre à présent! Vous avez pleuré,

vous?

--Et pourquoi pas? Parbleu, j'aurais bien voulu vous y voir, vous qui

faites tant le crâne!

--Je n'aurais toujours pas pleuré, je vous en donne bien ma parole.

--Vous n'auriez pas pleuré! C'est bien facile à dire; mais si vous aviez

vu ses beaux grands yeux si supplians et ses jolies petites mains si

gentiment jointes vers moi.... Non, le diable m'emporte, je crois qu'il

est impossible de repousser le _compliment_ avec plus de dignité et de

gentillesse que cette gaillarde-là. J'en suis encore tout sens dessus

dessous et tout enchanté à la fois, tel que vous me voyez....

--C'est ma foi bien la peine.... Mais enfin, pour qu'elle se soit

exprimée de la sorte avec vous, il faut nécessairement que vous ayez

tenté quelque chose, quelque petite chose au moins, auprès d'elle.

--Sans doute que j'ai tenté quelque chose! Elle travaillait à la couture

quand je suis descendu. C'était justement un de mes gilets qu'elle me

raccommodait par complaisance, mon grand gilet jaune gaufré, vous savez

bien?

--Oui, très-bien, et après?

--Après j'ai commencé, en lui parlant de l'aiguille qu'elle maniait avec

tant d'élégance, à lui prendre le genou. Elle a d'abord souri, en me

repoussant la main avec un air qui m'a fait peine, car elle souriait

d'une façon qui m'a donné à penser qu'elle allait pleurer.

--Et puis après?

--Après, j'ai voulu aller au positif, et j'ai cherché à l'embrasser à la

bonne matelote. C'est alors qu'elle s'est levée la larme à l'oeil, comme

j'avais déjà cru m'en apercevoir, et qu'elle m'a dit avec le ton que je

vous ai raconté: _Oh! monsieur! vous ne voudriez pas perdre une pauvre

fille qui n'a que son honneur pour tout bien, et qui s'est confiée à

vous comme à un père!_

--Oui, je sais, vous l'avez déjà dit. Et ensuite?

--Ensuite?... Ma foi, je l'ai embrassée de tout mon coeur, mais pas

comme je voulais le faire la première fois, au moins.... Alors, la

pauvre petite voyant mon air tout bonasse, et s'apercevant que j'avais

aussi la larme à l'oeil, m'a serré la main et m'a sauté au cou, comme si

j'avais été son père.... Moi qui n'y entends pas plus malice que cela,

je lui ai crié:

Morbleu! vous êtes une brave fille, et celui qui vous insultera aura

affaire à moi!

En sorte que de fil en aiguille la conversation s'est établie entre

nous, mais sur le pied le plus honnête.... Si bien que contens l'un de

l'autre à la suite de cet entretien, je suis monté sur le pont pour

prendre l'air, car je sens que j'en avais fièrement besoin.

--Eh bien, mon pauvre capitaine, vous pouvez vous vanter d'avoir fait là

une jolie besogne!

--Mais pas si mauvaise, peut-être. Je suis plus satisfait de moi dans le

moment actuel que si j'avais trouvé auprès de cette petite _le positif_

que vous m'aviez envoyé y chercher.

--Vous avez gâté entièrement votre affaire, et peut-être bien la mienne

par dessus le marché.

--Peu m'importe! je n'ai pas du moins attenté à l'honneur de cette

pauvre enfant.

--Oui, mais à présent vous ne pourrez plus vous vanter de n'avoir jamais

eu des scrupules.

--C'est vrai: je m'en suis senti, des scrupules, pour la première fois

de ma vie. Que voulez-vous? on n'est pas toujours maître de soi. Ça vous

arrive souvent à bord, comme un boulet de trente-six, sans crier _gare_

ni _veille au grain_! Au surplus, voyez-vous, je ne me repens pas de ce

que j'ai fait, au contraire même, je m'en félicite, et si j'étais à

recommencer, je recommencerais, et rondement encore!

--Parbleu, je le crois bien. Il ne manquerait plus que cela à présent!

Vous n'avez rien fait!

--Eh bien! c'est justement ce dont je suis tout glorieux; c'est de

n'avoir rien fait que je me trouve ravi.

--Demain, ou après-demain au plus tard, je réparerai votre gaucherie

auprès de la beauté. Vous m'avez rendu, il est vrai, mon rôle un peu

difficile; mais c'est égal. En laissant passer le temps nécessaire pour

effacer la mauvaise impression qu'a dû laisser votre malheureuse

tentative, je trouverai peut-être encore la place bonne. Et d'ailleurs,

avec de l'audace et toujours de l'audace, on raccommode bien des choses

auprès des femmes. C'est près d'elles surtout que le proverbe latin est

vrai et trouve admirablement son application avec des variantes:

_Audaces FEMINA juvat._

--Oh! si vous vous lancez dans le latin, je n'en suis plus, et je vous

laisse, tout à votre aise, filer votre noeud. Mais cependant je mets une

petite condition à la liberté entière que je dois vous accorder dans

cette affaire, qui me regarde un peu en ma qualité de capitaine et de

maître, après Dieu, à bord de ce navire.

--Et quelle condition, s'il vous plaît?

--C'est que vous ne pousserez pas cette innocente jusque dans ses

derniers retranchemens.

--De quels retranchemens voulez-vous parler?

--Mais des retranchemens ordinaires en pareille circonstance; cela

s'entend.

--C'est que cela ne s'entend pas du tout, au contraire.

--Quand je dis _dans ses derniers retranchemens_, je veux dire que vous

ne pousserez pas les choses _in extremis_.

--Ah! voilà que vous parlez latin aussi?

--Et morbleu oui, puisque vous faites semblant aujourd'hui de ne pas

entendre le français. En vérité, je crois que vous finiriez par me

faire dire des bêtises, tant vous paraissez vouloir me taquiner depuis

une heure!

--Voyons, mon brave capitaine, ne nous fâchons pas pour si peu de chose.

Vous paraissez maintenant craindre que je ne pousse les choses trop

loin. Eh bien! je me sens de si bonne composition, que, par déférence

pour vous, je vous promets de ne pas employer les grands moyens auprès

de la petite, et de ne me laisser aller qu'à la plus simple séduction.

Car vous entendez bien que si elle se montre favorable à mes petites

avances, je ne pourrai pas, en bonne conscience, faire ce qui s'appelle

le cruel; ce serait ridicule.

--Si ce n'est que cela, je suis tranquille et complètement rassuré sur

les suites de l'action.

--Rassuré! rassuré! Il faudra voir si vous aurez eu sujet de l'être.

--J'en mettrais certes déjà ma main au feu.

--Et moi, à votre place, je ne voudrais même pas risquer un de mes

doigts à la chandelle. Oh! les femmes, les femmes, mon cher

capitaine!...

--Les femmes! les femmes! tant qu'il vous plaira, et ce n'est pas une

raison ça! car je pourrais bien vous répondre aussi en parlant des gens

qui ne doutent de rien: Oh! les hommes, les hommes, mon cher

subrécargue!

--Eh bien! nous verrons! et puisque vous mettez mon amour-propre en

jeu....

--Votre amour-propre perdra la partie. C'est moi qui vous le cautionne.

--C'est ce que la suite nous apprendra, et la suite va venir.

--Oui, c'est ce que la suite nous apprendra, comme vous le dites. Mais

chut, voici la pauvre innocente qui monte sur le pont. Il ne faut pas

que nous ayons l'air de nous être entretenus d'elle, cela

l'embarrasserait et moi aussi, car je me sens encore tout embarbouillé

de la scène désagréable qui vient d'avoir lieu.

Deux jours se passèrent avant que le séduisant subrécargue crût devoir

livrer l'assaut à la beauté qu'il voulait réduire. L'affaire, selon lui,

quelque bonne opinion qu'il eût de son amabilité et de son expérience,

devait être vive, et il jugea à propos de bien combiner son plan pour

être plus sûr de réussir dans l'application des moyens qu'il se

proposait de mettre en oeuvre dans cette occasion.

Le matin du jour fatal, Laurenfuite se toiletta un peu plus que de

coutume. Dès la veille, il avait pris un air mélancolique et sombre,

destiné à produire sur le coeur de la jolie passagère un effet

préliminaire favorable à ses projets. A déjeûner et à dîner il avait

peu mangé devant elle, croyant l'amener à lui faire demander des

nouvelles de sa santé; mais Joséphine, très-peu inquiète de l'état

d'abattement que feignait le troubadour, n'avait seulement pas songé à

remarquer l'altération que paraissaient avoir subie sa physionomie et

son appétit. La guitare même du subrécargue était restée suspendue sur

la cloison de sa chambre, sans qu'il pensât à la faire gémir comme

d'ordinaire, et sans que sa future victime se plaignît du silence de

l'impitoyable musicien.

Quant au capitaine Sautard, plus attentif que Joséphine à tout ce qui se

tramait contre elle, il s'alarmait tout de bon des préparatifs de

l'attaque que son ami se disposait à livrer à l'inexpérience de la jeune

personne. Vingt fois il avait été sur le point de lui révéler en secret

les projets formés contre son repos; mais vingt fois aussi un motif de

loyauté et de délicatesse l'avait retenu dans les bornes de la

discrétion qu'il avait promise à son rival. Il se résigna à attendre le

moment du péril, en faisant des voeux pour celle qui était bien loin de

se croire exposée à tomber dans le piége que la fatuité voulait tendre à

son ingénuité.

Quand le beau subrécargue jugea que le moment d'entrer en campagne était

arrivé, il réclama du capitaine le service qu'il lui avait rendu en se

tenant en sentinelle sur le pont pendant sa conversation avec la

passagère. Le capitaine, quelque désagréable que fût devenu pour lui le

rôle qu'il avait à remplir, ne put rien refuser, et il s'engagea à

éloigner du gaillard-d'arrière les importuns qui pourraient venir

troubler le tête-à-tête qu'il redoutait tant pour la petite. Laurenfuite

descendit donc à son tour dans la chambre d'où le pauvre Sautard était

revenu si troublé et avec une si drôle de mine deux jours auparavant.

Joséphine lisait attentivement un petit livre lorsque notre séducteur

s'avança vers elle, l'air toujours abattu, la physionomie toujours

altérée. Il débuta par un gros soupir, sans que les yeux de la petite

quittassent la page sur laquelle ils étaient fixés. Le galant toussa

deux ou trois fois sans pouvoir arracher la liseuse à la préoccupation à

laquelle elle paraissait livrée. Pour attirer enfin son attention sur

lui, il tomba à ses pieds avec tous les signes visibles d'un désespoir

amoureux. Plus surprise que troublée de ce mouvement imprévu, Joséphine

allait demander à Laurenfuite la raison d'une façon aussi singulière de

l'aborder, lorsqu'un coup de roulis dérangea tellement la pose

sentimentale de l'amant désespéré, que le pauvre diable alla heurter

avec violence sur une des cloisons de la chambre. Force lui fut de

reprendre son attitude ordinaire, et de renoncer à attendrir la beauté

en se prosternant de nouveau à ses genoux. Mais supérieur au petit

contre-temps qu'il venait d'éprouver, il ne perdit pas un instant, et

d'une main tremblante il remet à la belle une déclaration en forme,

qu'il avait passé une partie de la nuit à composer avec le secours de

_la Nouvelle-Héloïse_. Joséphine, sans attacher à cet acte si étrange

pour elle plus d'importance qu'il ne paraissait en mériter, s'empare du

tendre poulet, qu'elle lit à haute voix et en riant comme une folle de

l'effet du coup de roulis. Le subrécargue, un peu démonté de cette

manière inusitée d'accueillir l'aveu sur lequel il avait fondé les plus

flatteuses espérances, demande à la jeune rieuse le motif qui peut ainsi

exciter son hilarité.

--Je ris, lui répond-elle en partant d'un éclat de rire plus fort que

les précédens, non pas de l'honneur que vous voulez sans doute me faire,

monsieur, en me déclarant votre amour, mais du rapport étonnant qui

existe entre ce que je lisais et ce qui m'arrive aujourd'hui....

--Ce que vous lisiez, mademoiselle, est donc bien gai, ou peut-être

trouvez-vous ce que j'ai fait bien ridicule!

--Ridicule! oh! non, monsieur, ce n'est pas le mot.... Mais c'est

que.... Excusez-moi, je vous en prie, si je ne puis m'empêcher encore de

rire....

--Tant qu'il vous plaira, pour peu que cela vous fasse plaisir. Mais y

aurait-il de l'indiscrétion à vous demander ce que vous lisiez?

--De l'indiscrétion? aucune, je vous assure; je vous demanderai même la

permission de mettre sous vos yeux le passage qui m'occupait lorsque

vous êtes....

--Oui, achevez, lorsque je me suis mis à vos genoux.... n'est-ce pas...?

Ne vous gênez pas, le plus fort est fait....

--Non pas, je voulais dire lorsque vous êtes tombé....

--Eh bien oui! lorsque je suis tombé par terre au coup de roulis....

Mais voyons donc ce passage, puisque vous voulez bien permettre....

L'amoureux prit le livre et parcourut des yeux la page que Joséphine lui

indiquait du bout du doigt; il lut:

«La rudesse et la colère ne sont pas toujours, pour les femmes honnêtes,

le moyen le plus sûr et le plus victorieux de repousser les tentatives

qui offensent leur vertu ou leur pudeur. Il est souvent plus facile de

s'indigner contre l'audace des séducteurs que de les déconcerter de

manière à leur ôter l'envie de renouveler leurs attaques imprudentes.

J'ai connu une femme très-sensée qui se débarrassa des importunités d'un

fat que toutes ses rigueurs n'avaient pu rebuter jusque-là, en prenant

le parti de rire comme une folle à chaque déclaration que le galant

renouvelait. Une autre dame du monde trouvait que que la recette la plus

merveilleuse pour se préserver des attaques de ces insectes de la

société qui veulent flétrir toutes les réputations, était de bâiller

quand ils osaient parler trop ouvertement de leur amour ou de leur

insolent martyre. Les hommes qui font métier de triompher de toutes les

femmes sont cuirassés d'avance contre l'indignation qu'ils allument

quelquefois dans l'âme de celles qu'ils veulent déshonorer; mais ce

qu'ils ne dédaignent jamais, c'est le ridicule qu'ils excitent, et le

mépris qu'ils inspirent aux honnêtes personnes du sexe.»

--Et vous lisez des livres comme cela? s'écria le vainqueur humilié en

rendant le volume à Joséphine.

--Mais il me semble, répondit-elle, qu'on peut y trouver d'utiles

leçons.

--Et voilà donc le motif pour lequel vous avez ri aux éclats en recevant

ma déclaration?

--Le livre conseille de rire ou de bâiller.

--Et vous avez ri.

--Auriez-vous mieux aimé que j'eusse bâillé?

--Allons, mademoiselle, restons-en là, je vous prie. Je vois maintenant

à qui je m'adressais. Des innocentes de votre façon, on en trouve

partout. Vous avez pleuré avec le capitaine Sautard, et vous riez comme

une idiote avec moi.

--Oui, j'en conviens, j'ai pleuré avec le capitaine, car lui, il

m'affligeait....

--Et moi, n'est-ce pas, j'ai eu l'avantage de vous égayer?

--Mais à vous dire vrai, un peu.

--C'est fort heureux, ma foi, et j'en suis enchanté; mais au moins, je

sais maintenant à quoi m'en tenir. A propos, ne perdons pas la tête.

Faites-moi le plaisir de me rendre la déclaration écrite que j'ai eu la

sottise de vous faire.

--Mais, monsieur, je crois vous l'avoir rendue à l'instant même où vous

m'avez fait l'honneur de me la remettre.

--Où donc est-elle?

--Encore entre vos mains, si je ne me trompe.

--Ah! c'est vrai, la voici, et voilà le cas que j'en fais.

--Eh bien! mon ami, s'écria par le capot le capitaine ennuyé d'attendre

sur le pont; aurons-nous bientôt fini?

--Ah! vous aussi, vous étiez du complot, lui répondit Laurenfuite en

remontant furieux les escaliers de la chambre.

--Du complot? Non pas, je vous jure. Il n'y a pas de complot dans tout

cela; mais voilà, si je sais bien compter, plus d'une demi-heure que

vous me faites faire le quart. Eh bien! comment vous êtes-vous tiré de

l'abordage?

--Comment? Faites donc l'ignorant maintenant, comme si vous n'étiez pas

convenu avec cette petite folle de me mystifier?

--De vous mystifier? Ah! Dieu soit loué! Votre mauvaise humeur et vos

soupçons sur ma connivence avec notre passagère me prouvent que vous

n'avez pu réussir à rien. N'est-ce pas que cette luronne-là a bien des

moyens?

--Laissez-moi donc tranquille avec vos moyens, c'est une vraie rouée ou

une bégueule.

--Bravo! l'amoureux! Repoussé comme moi avec perte, et de deux!

Le subrécargue, livré au dépit d'avoir échoué dans une tentative dont il

espérait le succès le plus complet, laissa rire, tant qu'il voulut,

notre gros capitaine qui ne se tenait pas de joie. Résolu à ne plus

adresser un mot à la victime qui venait de lui échapper, il se promena

jusqu'au soir sur le pont, sans vouloir même se trouver à dîner en face

d'elle. Mais pour mieux se venger de ses rigueurs et du singulier

accueil qu'elle avait fait à sa déclaration, il reprit sa guitare comme

de plus belle, et pendant toute la nuit il ne cessa de chanter et de

râcler. Le capitaine Sautard, de son côté, pour dédommager la pauvre

Joséphine de la persécution à laquelle sa cruauté envers Laurenfuite

venait de la mettre en butte, redoubla avec elle de soins respectueux

et de prévenances délicates. Il fit tant enfin que la pauvre fille finit

par l'aimer, non pas comme un amant, mais comme un ami sincère et

affectueux. Ce fut entre ces deux hommes si diversement disposés à son

égard, qu'elle acheva la longue traversée du Hâvre à Sierra-Leone.

Scènes de mer, Tome I · 第 15 / 30 题