DEMANDE IMPORTANTE.

«Un capitaine de navire fort avantageusement

connu dans tous les ports de mer

demanderait une jeune personne bien élevée,

de l'âge de dix-huit à vingt ans, qui

voulût bien se charger de la place de gouvernante

dans la maison du directeur d'un

riche établissement colonial à l'étranger.

Le prix du passage sera payé. Il y aura de

bons appointemens.

«S'adresser rue du Bouloy, grand hôtel

du roi de Prusse, à l'appartement numéro 3,

au premier.--1--6.»

L'annonce produisit un effet général sinon merveilleux.

L'appartement numéro 3 du grand hôtel du roi de Prusse ne se désemplit

pas de femmes de toutes les tailles, de toutes les couleurs et de toutes

les qualités. Les deux pacotilleurs, malgré tout leur zèle, pouvaient à

peine suffire à l'affluence toujours croissante des demandeuses. Tantôt

c'était une demoiselle de bonne famille ruinée par les malheurs de la

révolution, qui se présentait pour prendre des renseignemens sur la

place proposée. Tantôt c'était une bonne et joyeuse fille qui venait

s'offrir pour voyager où on voudrait, moyennant la conduite. Puis

arrivait une grosse servante, lassée du service de ses maîtres, et après

elle une jeune veuve sans contrat de mariage, qui ne demandait pas mieux

que de quitter le pays par suite de chagrins domestiques. Mais les

demoiselles de bonne famille, les joyeuses filles, les grosses servantes

et les jeunes veuves ne parlaient de contracter pour le voyage

d'outre-mer, qu'après s'être informées du montant des arrhes du marché

et des garanties de l'exécution des conditions annoncées. Or, cette

dernière clause allait assez peu à M. Laurenfuite, dont la défiance

avait été singulièrement excitée par la nymphe du Wauxhall, qui aussi

lui avait demandé quelles seraient les arrhes.

M. Laurenfuite cependant ne tarda pas à remarquer que les demoiselles

bien élevées qui s'étaient présentées à lui jusque-là paraissaient

s'exprimer peu grammaticalement; que les grosses servantes avaient l'air

un peu trop madré, et que les jeunes veuves semblaient être devenues

veuves de trop de maris pour l'usage auquel on destinait la future

compagne du gouverneur.

Nos chercheurs commençaient à désespérer du succès de leurs tentatives,

lorsque enfin il se présenta chez eux une jeune brune, jolie, belle

même, et de l'air le plus avenant et le plus doux qu'on puisse

s'imaginer. Sa mise, quoique fort simple, ne manquait pas d'une certaine

élégance, mais de cette élégance qui naît de la grâce et de la propreté,

plutôt que de l'art et de la coquetterie. Son maintien décent et ingénu

annonçait sinon une personne distinguée, au moins une fille modeste et

élevée dans de bons principes. Dès que sa petite bouche vermeille

s'ouvrit pour demander à qui il fallait s'adresser, il sortit des lèvres

de l'inconnue une voix si touchante et si suave, que M. Laurenfuite,

quelque fortement éprouvé qu'il fût contre toutes les émotions

inattendues, ne put se défendre d'un peu de trouble. Il ne répondit même

qu'en balbutiant à la nouvelle venue.

Quand au capitaine Sautard, la bouche béante et les yeux au grand

ouverts, il se contenta d'attendre, en se fourrant les mains dans les

pochettes de son pantalon, le résultat de l'entretien qui allait avoir

lieu entre la jeune beauté et monsieur son subrécargue.

Celui-ci, après un moment d'hésitation et d'étonnement, recouvra la

parole, qui lui manquait assez rarement, pour répondre à celle qui lui

arrivait si à propos pour prendre des informations:

--Mademoiselle, c'est bien nous en effet qui avons l'honneur d'être

chargés de trouver une jeune personne qui consente à se rendre à

Sierra-Leone pour y tenir la maison de monseigneur le gouverneur de

cette riche possession anglaise.

--Je désire savoir, monsieur, les avantages que l'on ferait à la

personne qui conviendrait pour cette place.

--Des avantages immenses, mademoiselle. La table, le logement, des

appointemens proportionnés au poste important que l'on occuperait, et à

la générosité de son excellence monsieur le gouverneur.

--Mais la personne qui se déciderait à aller si loin, car c'est en

Afrique qu'il faut aller, ne pourrait-elle pas obtenir quelques avances

sur ses gages à venir?

--Peste, dit _à part_ le subrécargue au capitaine, elle sait que c'est

en Afrique, et elle nous demande des arrhes comme toutes les autres.

C'est mauvais signe.

--Mademoiselle, ajouta-t-il après avoir fait cette remarque, on

donnerait des arrhes, mais il faudrait pour cela des répondans, car vous

sentez bien que.... Mais permettez-moi, avant d'aller plus loin, de vous

faire une question. Est-ce de vous ou d'une autre personne qu'il s'agit

dans le moment actuel?

--Hélas! oui, monsieur, c'est de moi! Seul appui d'un père et d'une mère

infirmes, j'avais eu jusqu'ici le bonheur de pourvoir à l'existence de

mes pauvres parens, mais depuis que sur leurs vieux jours leurs besoins

se sont augmentés et que l'ouvrage nous est payé moins cher, j'ai

éprouvé la douleur de ne pouvoir plus suffire aux petites dépenses qui

devenaient nécessaires à l'état de mon père surtout, car il est au lit

depuis huit mois, et il manque, sous mes yeux, des choses mêmes que le

médecin lui ordonne....

Ici la pauvre fille ne put cacher aux deux marins déjà un peu émus

quelques larmes qu'elle s'était efforcée, mais en vain, de retenir sous

ses longues paupières.

--Oserai-je vous demander quel était votre état, car ceci est plus

important pour nous que vous ne le pensez, et si vous connaissiez mes

motifs, vous excuseriez sans doute ma curiosité.

--Je suis teinturière, monsieur.

--Teinturière! Mais permettez-moi de vous faire observer que quelque

honorable que soit l'état que vous exercez pour vous procurer avec tant

de dévoûment les secours que réclame la position de vos parens, votre

manière de parler ne s'accorde guère avec votre profession, fort

honorable, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, mais peu élevée dans

la société. Ce que j'en dis ici n'est pas, je vous prie de le croire,

pour vous faire un compliment, c'est tout bonnement une information que

je désire prendre.

Ici le capitaine Sautard tira le subrécargue par la basque de son habit,

comme pour lui reprocher la question indiscrète qui venait de faire

rougir la pauvre fille. Le subrécargue ne répondit à la muette et

expressive observation du vieux loup de mer, que par un geste clandestin

qui semblait dire: Laissez-moi aller mon train, je sais ce que je fais.

La jeune personne répondit en baissant les yeux:

--Il est vrai, monsieur, que j'ai reçu un peu d'éducation, mais je ne le

dois qu'au hasard. Une vieille dame que la perte d'une grande fortune

avait rapprochée de ma famille, m'a donné quelques leçons dont j'ai

cherché à profiter, dans l'espoir de me rendre plus tard utile à mes

parens. Mais le peu d'instruction que j'ai reçue de la bonté de cette

vieille dame n'a pu m'élever au-dessus de l'état dans lequel mon père et

ma mère étaient nés, et si je me plains de mon sort, ce n'est pas par

orgueil, le ciel le sait bien!

--Et vous pourriez vous décider à partir, pour procurer un peu d'aisance

à votre famille?

--C'est la mon plus grand désir, et aucun sacrifice ne me coûtera pour

le réaliser. D'ailleurs je ne suis qu'une pauvre fille, et c'est à moi

qui suis jeune à me dévouer pour ceux qui sont infirmes et qui ont tout

sacrifié pour m'élever dans la crainte et l'amour de Dieu.

--Elle est dévote, se dit mentalement le capitaine; elle demandera des

arrhes et elle ne viendra pas.

--Eh bien! reprit M. Laurenfuite, votre dévoûment ne sera pas sans

récompense, c'est moi qui vous le promets, si vous vous décidez à vous

exiler pour quelque temps. Mais comme nous sommes des gens connus et qui

ne promettons rien en vain, vous ne trouverez pas mauvais que nous nous

assurions de la responsabilité que vous pouvez nous offrir. Nous verrons

vos parens.

--Bien volontiers, messieurs. Mais comme je veux leur cacher mon départ

dans le cas où je conviendrais à la place dont vous pouvez disposer, je

vous prierai en grâce de ne parler de l'emploi qui me serait destiné,

que comme s'il ne fallait pas quitter la France pour aller le remplir;

car si mes malheureux parens pouvaient se douter que je les quittasse,

peut-être pour ne plus les revoir, ils en mourraient.

--C'est entendu, mademoiselle; nous dirons au papa et à la maman que

c'est, par exemple, pour aller à... à... à.... Narbonne, que nous

voulons faire marché avec vous. Je vous dis Narbonne plutôt qu'une autre

ville, parce que, voyez-vous, Narbonne est mon pays, et qu'en outre vos

divins regards me rappellent la douceur du miel de ma patrie.

--A-t-il donc de l'esprit ce coquin-là! se dit en lui-même et presque

avec un certain dépit le capitaine Sautard, en entendant son galant ami

complimenter ainsi la belle teinturière.

--Mais à propos, demanda le subrécargue à la jeune personne toute

confuse du compliment qu'il venait de lui lancer à bout portant,

voudriez-vous bien me dire l'adresse de vos parens, mademoiselle, et

votre nom, pour que nous puissions prendre les renseignemens qui nous

sont nécessaires avant de conclure notre arrangement?

--Nous demeurons rue Saint-Jacques, numéro 98, messieurs, au cinquième

étage. Je me nomme Joséphine Renaud.

--C'est fort bien, nous nous rappellerons ce numéro-là, et surtout votre

joli nom, encore bien moins joli que celle qui le porte.... Rue

Saint-Jacques, numéro 98, au cinquième étage.... J'ai déjà tout cela

dans la tête, ou pour mieux dire dans le coeur.

Joséphine Renaud sortit en saluant modestement nos deux lurons qu'elle

laissa enchantés d'elle, et fort disposés à la revoir dans peu.

Scènes de mer, Tome I · 第 13 / 30 题