IX

On répétait aux Variétés la _Petite Duchesse_. Le premier acte

venait d'être débrouillé, et l'on allait commencer le second. A

l'avant-scène, dans de vieux fauteuils, Fauchery et Bordenave

discutaient, tandis que le souffleur, le père Cossard, un petit

bossu, assis sur une chaise de paille, feuilletait le manuscrit,

un crayon aux lèvres.

-- Eh bien! qu'est-ce qu'on attend? cria tout à coup Bordenave,

en tapant furieusement les planches du bout de sa grosse canne.

Barillot, pourquoi ne commence-t-on pas?

-- C'est monsieur Bosc, il a disparu, répondit Barillot, qui

faisait fonction de deuxième régisseur.

Alors, ce fut une tempête. Tout le monde appelait Bosc.

Bordenave jurait.

-- Nom de Dieu! c'est toujours la même chose. On a beau sonner,

ils sont toujours où il ne faut pas... Et puis, ils grognent,

quand on les retient après quatre heures.

Mais Bosc arrivait avec une belle tranquillité.

-- Hein? quoi? que me veut-on? Ah! c'est à moi! Il fallait le

dire... Bon! Simonne donne la réplique: «Voilà les invités qui

arrivent», et j'entre... Par où dois-je entrer?

-- Par la porte, bien sûr, déclara Fauchery agacé.

-- Oui, mais où est-elle, la porte?

Cette fois, Bordenave tomba sur Barillot, se remettant à jurer et

à enfoncer les planches à coups de canne.

-- Nom de Dieu! j'avais dit de poser là une chaise pour figurer

la porte. Tous les jours, il faut recommencer la plantation...

Barillot? où est Barillot? Encore un! ils filent tous!

Pourtant, Barillot vint lui-même placer la chaise, muet, le dos

rond sous l'orage. Et la répétition commença. Simonne, en

chapeau, couverte de sa fourrure, prenait des airs de servante

qui range des meubles. Elle s'interrompit pour dire:

-- Vous savez, je n'ai pas chaud, je laisse mes mains dans mon

manchon.

Puis, la voix changée, elle accueillit Bosc d'un léger cri:

-- «Tiens! c'est monsieur le comte. Vous êtes le premier,

monsieur le comte, et madame va être bien contente.»

Bosc avait un pantalon boueux, un grand pardessus jaune, avec un

immense cache-nez roulé autour du collet. Les mains dans les

poches, un vieux chapeau sur la tête, il dit d'une voix sourde,

ne jouant pas, se traînant:

-- «Ne dérangez pas votre maîtresse, Isabelle; je veux la

surprendre.» La répétition continua. Bordenave, renfrogné,

glissé au fond de son fauteuil, écoutait d'un air de lassitude.

Fauchery, nerveux, changeait de position, avait à chaque minute

des démangeaisons d'interrompre, qu'il réprimait. Mais, derrière

lui, dans la salle noire et vide, il entendit un chuchotement.

-- Est-ce qu'elle est là? demanda-t-il en se penchant vers

Bordenave.

Celui-ci répondit affirmativement, d'un signe de tête. Avant

d'accepter le rôle de Géraldine qu'il lui offrait, Nana avait

voulu voir la pièce, car elle hésitait à jouer encore un rôle de

cocotte. C'était un rôle d'honnête femme qu'elle rêvait. Elle

se cachait dans l'ombre d'une baignoire avec Labordette, qui

s'employait pour elle auprès de Bordenave. Fauchery la chercha

d'un coup d'oeil, et se remit à suivre la répétition.

Seule, l'avant-scène était éclairée. Une servante, une flamme de

gaz prise à l'embranchement de la rampe, et dont un réflecteur

jetait toute la clarté sur les premiers plans, semblait un grand

oeil jaune ouvert dans la demi-obscurité, où il flambait avec une

tristesse louche. Contre la mince tige de la servante, Cossard

levait le manuscrit, pour voir clair, en plein sous le coup de

lumière qui accusait le relief de sa bosse. Puis, Bordenave et

Fauchery déjà se noyaient. C'était, au milieu de l'énorme

vaisseau, et sur quelques mètres seulement, une lueur de falot,

cloué au poteau d'une gare, dans laquelle les acteurs prenaient

des airs de visions baroques, avec leurs ombres dansant derrière

eux. Le reste de la scène s'emplissait d'une fumée, pareil à un

chantier de démolitions, à une nef éventrée, encombrée

d'échelles, de châssis, de décors, dont les peintures déteintes

faisaient comme des entassements de décombres; et, en l'air, les

toiles de fond qui pendaient avaient une apparence de guenilles

accrochées aux poutres de quelque vaste magasin de chiffons.

Tout en haut, un rayon de clair soleil, tombé d'une fenêtre,

coupait d'une barre d'or la nuit du cintre.

Cependant, au fond de la scène, des acteurs causaient en

attendant leurs répliques. Peu à peu, ils avaient élevé la voix.

-- Ah ça! voulez-vous vous taire! hurla Bordenave, qui sauta

rageusement dans son fauteuil. Je n'entends pas un mot... Allez

dehors, si vous avez à causer; nous autres, nous travaillons...

Barillot, si l'on parle encore, je flanque tout le monde à

l'amende!

Ils se turent un instant. Ils formaient un petit groupe, assis

sur un banc et des chaises rustiques, dans un coin de jardin, le

premier décor du soir qui était là, prêt à être planté. Fontan

et Prullière écoutaient Rose Mignon, à laquelle le directeur des

Folies-Dramatiques venait de faire des offres superbes. Mais une

voix cria:

-- La duchesse!... Saint-Firmin!... Allons, la duchesse et

Saint-Firmin!

Au second appel seulement, Prullière se rappela qu'il était

Saint-Firmin. Rose, qui jouait la duchesse Hélène, l'attendait

déjà pour leur entrée. Lentement, traînant les pieds sur les

planches vides et sonores, le vieux Bosc retournait s'asseoir.

Alors, Clarisse lui offrit la moitié du banc.

-- Qu'a-t-il donc à gueuler comme ça? dit-elle en parlant de

Bordenave. Ça va être gentil tout à l'heure... On ne peut plus

monter une pièce, sans qu'il ait ses nerfs, maintenant.

Bosc haussa les épaules. Il était au-dessus de tous les orages.

Fontan murmurait:

-- Il flaire un four. Ça m'a l'air idiot, cette pièce.

Puis, s'adressant à Clarisse, revenant à l'histoire de Rose:

-- Hein? tu crois aux offres des Folies, toi?... Trois cents

francs par soir, et pendant cent représentations. Pourquoi pas

une maison de campagne avec!... Si l'on donnait trois cents

francs à sa femme, Mignon lâcherait mon Bordenave, et raide!

Clarisse croyait aux trois cents francs. Ce Fontan cassait

toujours du sucre sur la tête des camarades! Mais Simonne les

interrompit. Elle grelottait. Tous, boutonnés et des foulards

au cou, regardèrent en l'air le rayon de soleil qui luisait, sans

descendre dans le froid morne de la scène. Dehors, il gelait,

par un ciel clair de novembre.

-- Et il n'y a pas de feu au foyer! dit Simonne. C'est

dégoûtant, il devient d'un rat!... Moi, j'ai envie de partir, je

ne veux pas attraper du mal.

-- Silence donc! cria de nouveau Bordenave d'une voix de

tonnerre.

Alors, pendant quelques minutes, on n'entendit plus que la

récitation confuse des acteurs. Ils indiquaient à peine les

gestes. Ils gardaient une voix blanche pour ne pas se fatiguer.

Cependant, lorsqu'ils marquaient une intention, ils adressaient

des coups d'oeil à la salle. C'était, devant eux, un trou béant

où flottait une ombre vague, comme une fine poussière enfermée

dans un haut grenier sans fenêtre. La salle éteinte, éclairée

seulement par le demi-jour de la scène, avait un sommeil, un

effacement mélancolique et troublant. Au plafond, une nuit

opaque noyait les peintures. Du haut en bas des avant-scènes, à

droite et à gauche, tombaient d'immenses lés de toile grise, pour

protéger les tentures; et les housses continuaient, des bandes de

toile étaient jetées sur le velours des rampes, ceignant les

galeries d'un double linceul, salissant les ténèbres de leur ton

blafard. On ne distinguait, dans la décoloration générale, que

les enfoncements plus sombres des loges, qui dessinaient la

carcasse des étages, avec les taches des fauteuils, dont le

velours rouge tournait au noir. Le lustre, complètement

descendu, emplissait l'orchestre de ses pendeloques, faisait

songer à un déménagement, à un départ du public pour un voyage

dont il ne reviendrait pas.

Et justement Rose, dans son rôle de petite duchesse égarée chez

une fille, s'avançait vers la rampe, à ce moment. Elle leva les

mains, fit une moue adorable à cette salle vide et obscure, d'une

tristesse de maison en deuil.

-- «Mon Dieu! quel drôle de monde!» dit-elle, soulignant la

phrase, certaine d'un effet.

Au fond de la baignoire où elle se cachait, Nana, enveloppée dans

un grand châle, écoutait la pièce, en mangeant Rose des yeux.

Elle se tourna vers Labordette et lui demanda tout bas:

-- Tu es sûr qu'il va venir?

-- Tout à fait sûr. Sans doute il arrivera avec Mignon, pour

avoir un prétexte... Dès qu'il paraîtra, tu monteras dans la

loge de Mathilde, où je te le conduirai.

Ils parlaient du comte Muffat. C'était une entrevue ménagée par

Labordette sur un terrain neutre. Il avait eu une conversation

sérieuse avec Bordenave, que deux échecs successifs venaient de

mettre très mal dans ses affaires. Aussi, Bordenave s'était-il

hâté de prêter son théâtre et d'offrir un rôle à Nana, désirant

se rendre le comte favorable, rêvant un emprunt.

-- Et ce rôle de Géraldine, qu'en dis-tu? reprit Labordette.

Mais Nana, immobile, ne répondit pas. Après un premier acte, où

l'auteur posait comme quoi le duc de Beaurivage trompait sa femme

avec la blonde Géraldine, une étoile d'opérettes, on voyait, au

second acte, la duchesse Hélène venir chez l'actrice, un soir de

bal masqué, pour apprendre par quel magique pouvoir ces dames

conquéraient et retenaient leurs maris. C'était un cousin, le

bel Oscar de Saint-Firmin, qui l'introduisait, espérant la

débaucher. Et, comme première leçon, à sa grande surprise, elle

entendait Géraldine faire une querelle de charretier au duc, très

souple, l'air enchanté; ce qui lui arrachait ce cri: «Ah bien!

si c'est ainsi qu'il faut parler aux hommes!» Géraldine n'avait

guère que cette scène dans l'acte. Quant à la duchesse, elle ne

tardait pas à être punie de sa curiosité: un vieux beau, le baron

de Tardiveau, la prenait pour une cocotte et se montrait très

vif; tandis que, de l'autre côté, sur une chaise longue,

Beaurivage faisait la paix avec Géraldine en l'embrassant. Comme

le rôle de cette dernière n'était pas distribué, le père Cossard

s'était levé pour le lire, et il y mettait des intentions malgré

lui, il figurait, dans les bras de Bosc. On en était à cette

scène, la répétition traînait sur un ton maussade, lorsque

Fauchery tout d'un coup sauta de son fauteuil. Il s'était

contenu jusque-là, mais ses nerfs l'emportaient.

-- Ce n'est pas ça! cria-t-il.

Les acteurs s'arrêtèrent, les mains ballantes. Fontan demanda,

le nez pincé, avec son air de se ficher du monde:

-- Quoi? qu'est-ce qui n'est pas ça?

-- Personne n'y est! mais pas du tout, pas du tout! reprit

Fauchery, qui, lui-même, gesticulant, arpentant les planches, se

mit à mimer la scène. Voyons, vous, Fontan, comprenez bien

l'emballement de Tardiveau; il faut vous pencher, avec ce geste,

pour saisir la duchesse... Et toi, Rose, c'est alors que tu fais

ta passade, vivement, comme ça; mais pas trop tôt, seulement

quand tu entends le baiser...

Il s'interrompit, il cria à Cossard, dans le feu de ses

explications:

-- Géraldine, donnez le baiser... Fort! pour qu'on entende bien!

Le père Cossard, se tournant vers Bosc, fit claquer

vigoureusement les lèvres.

-- Bon! voilà le baiser, dit Fauchery triomphant. Encore une

fois, le baiser... Vois-tu, Rose, j'ai eu le temps de passer, et

je jette alors un léger cri: «Ah! elle l'a embrassé.» Mais, pour

cela, il faut que Tardiveau remonte... Entendez-vous, Fontan,

vous remontez... Allons, essayez ça, et de l'ensemble.

Les acteurs reprirent la scène; mais Fontan y mettait une telle

mauvaise volonté, que ça ne marcha pas du tout. A deux reprises,

Fauchery dut revenir sur ses indications, mimant chaque fois avec

plus de chaleur. Tous l'écoutaient d'un air morne, se

regardaient un instant comme s'il leur eût demandé de marcher la

tête en bas, puis gauchement essayaient, pour s'arrêter aussitôt,

avec des rigidités de pantins dont on vient de casser les fils.

-- Non, c'est trop fort pour moi, je ne comprends pas, finit par

dire Fontan, de sa voix insolente.

Bordenave n'avait pas desserré les lèvres. Glissé complètement

au fond de son fauteuil, il ne montrait plus, dans la lueur

louche de la servante, que le haut de son chapeau, rabattu sur

ses yeux, tandis que sa canne, abandonnée, lui barrait le ventre;

et l'on aurait pu croire qu'il dormait. Brusquement, il se

redressa.

-- Mon petit, c'est idiot, déclara-t-il à Fauchery, d'un air

tranquille.

-- Comment! idiot! s'écria l'auteur devenu très pâle. Idiot

vous-même, mon cher!

Du coup, Bordenave commença à se fâcher. Il répéta le mot idiot,

chercha quelque chose de plus fort, trouva imbécile et crétin.

On sifflerait, l'acte ne finirait pas. Et comme Fauchery,

exaspéré, sans d'ailleurs se blesser autrement de ces gros mots

qui revenaient entre eux à chaque pièce nouvelle, le traitait

carrément de brute, Bordenave perdit toute mesure. Il faisait le

moulinet avec sa canne, il soufflait comme un boeuf, criant:

-- Nom de Dieu! foutez-moi la paix... Voilà un quart d'heure

perdu à des stupidités... Oui, des stupidités... Ça n'a pas le

sens commun... Et c'est si simple pourtant! Toi, Fontan, tu ne

bouges pas. Toi, Rose, tu as ce petit mouvement, vois-tu, pas

davantage, et tu descends... Allons, marchez, cette fois.

Donnez le baiser, Cossard.

Alors, ce fut une confusion. La scène n'allait pas mieux. A son

tour, Bordenave mimait, avec des grâces d'éléphant; pendant que

Fauchery ricanait, en haussant les épaules de pitié. Puis,

Fontan voulut s'en mêler, Bosc lui-même se permit des conseils.

Éreintée, Rose avait fini par s'asseoir sur la chaise qui

marquait la porte. On ne savait plus où l'on en était. Pour

comble, Simonne, ayant cru entendre sa réplique, fit trop tôt son

entrée, au milieu du désordre; ce qui enragea Bordenave à un tel

point, que, la canne lancée dans un moulinet terrible, il lui en

allongea un grand coup sur le derrière. Souvent, il battait les

femmes aux répétitions, quand il avait couché avec elles. Elle

se sauva, poursuivie par ce cri furieux:

-- Mets ça dans ta poche, et, nom de Dieu! je ferme la baraque,

si l'on m'embête encore!

Fauchery venait d'enfoncer son chapeau sur sa tête, en faisant

mine de quitter le théâtre; mais il demeura au fond de la scène,

et redescendit, lorsqu'il vit Bordenave se rasseoir, en nage.

Lui-même reprit sa place dans l'autre fauteuil. Ils restèrent un

moment côte à côte, sans bouger, tandis qu'un lourd silence

tombait dans l'ombre de la salle. Les acteurs attendirent près

de deux minutes. Tous avaient un accablement, comme s'ils

sortaient d'une besogne écrasante.

-- Eh bien! continuons, dit enfin Bordenave de sa voix ordinaire,

parfaitement calme.

-- Oui, continuons, répéta Fauchery, nous réglerons la scène

demain.

Et ils s'allongèrent, la répétition reprenait son train d'ennui

et de belle indifférence. Durant l'attrapage entre le directeur

et l'auteur, Fontan et les autres s'étaient fait du bon sang, au

fond, sur le banc et les chaises rustiques. Ils avaient de

petits rires, des grognements, des mots féroces. Mais, quand

Simonne revint, avec son coup de canne sur le derrière, la voix

coupée de larmes, ils tournèrent au drame, ils dirent qu'à sa

place ils auraient étranglé ce cochon-là. Elle s'essuyait les

yeux, en approuvant de la tête; c'était fini, elle le lâchait,

d'autant plus que Steiner, la veille, lui avait offert de la

lancer. Clarisse resta surprise, le banquier n'avait plus un

sou; mais Prullière se mit à rire et rappela le tour de ce sacré

juif, lorsqu'il s'était affiché avec Rose, pour poser à la Bourse

son affaire des Salines des Landes. Justement il promenait un

nouveau projet, un tunnel sous le Bosphore. Simonne écoutait,

très intéressée. Quant à Clarisse, elle ne dérageait pas depuis

une semaine. Est-ce que cet animal de la Faloise, qu'elle avait

balancé en le collant dans les bras vénérables de Gaga, n'allait

pas hériter d'un oncle très riche! C'était fait pour elle,

toujours elle avait essuyé les plâtres. Puis, cette saleté de

Bordenave lui donnait encore une panne, un rôle de cinquante

lignes, comme si elle n'aurait pas pu jouer Géraldine! Elle

rêvait de ce rôle, elle espérait bien que Nana refuserait.

-- Eh bien! et moi? dit Prullière très pincé, je n'ai pas deux

cents lignes. Je voulais rendre le rôle... C'est indigne de me

faire jouer ce Saint-Firmin, une vraie veste. Et quel style, mes

enfants! Vous savez que ça va tomber à plat.

Mais Simonne, qui causait avec le père Barillot, revint dire,

essoufflée:

-- A propos de Nana, elle est dans la salle.

-- Où donc? demanda vivement Clarisse, en se levant pour voir.

Le bruit courut tout de suite. Chacun se penchait. La

répétition fut un instant comme interrompue. Mais Bordenave

sortit de son immobilité, criant:

-- Quoi? qu'arrive-t-il? Finissez donc l'acte... Et silence

là-bas, c'est insupportable!

Dans la baignoire, Nana suivait toujours la pièce. Deux fois,

Labordette avait voulu causer; mais elle s'était impatientée, en

le poussant du coude pour le faire taire. On achevait le second

acte, lorsque deux ombres parurent, au fond du théâtre. Comme

elles descendaient sur la pointe des pieds, évitant le bruit,

Nana reconnut Mignon et le comte Muffat, qui vinrent saluer

silencieusement Bordenave.

-- Ah! les voilà, murmura-t-elle, avec un soupir de soulagement.

Rose Mignon donna la dernière réplique. Alors, Bordenave dit

qu'il fallait recommencer ce deuxième acte, avant de passer au

troisième; et, lâchant la répétition, il accueillit le comte d'un

air de politesse exagérée, pendant que Fauchery affectait d'être

tout à ses acteurs, groupés autour de lui. Mignon sifflotait,

les mains derrière le dos, couvrant des yeux sa femme, qui

paraissait nerveuse.

-- Eh bien! montons-nous? demanda Labordette à Nana. Je

t'installe dans la loge, et je redescends le prendre.

Nana quitta tout de suite la baignoire. Elle dut suivre à tâtons

le couloir des fauteuils d'orchestre. Mais Bordenave la devina,

comme elle filait dans l'ombre, et il la rattrapa au bout du

corridor qui passait derrière la scène, un étroit boyau où le gaz

brûlait nuit et jour. Là, pour brusquer l'affaire, il s'emballa

sur le rôle de la cocotte.

-- Hein? quel rôle! quel chien! C'est fait pour toi... Viens

répéter demain.

Nana restait froide. Elle voulait connaître le troisième acte.

-- Oh! superbe, le troisième!... La duchesse fait la cocotte

chez elle, ce qui dégoûte Beaurivage et le corrige. Avec ça, un

quiproquo très drôle, Tardiveau arrivant et se croyant chez une

danseuse...

-- Et Géraldine là-dedans? interrompit Nana.

-- Géraldine? répéta Bordenave un peu gêné. Elle a une scène,

pas longue, mais très réussie... C'est fait pour toi, je te dis!

Signes-tu?

Elle le regardait fixement. Enfin, elle répondit:

-- Tout à l'heure, nous verrons ça.

Et elle rejoignit Labordette qui l'attendait dans l'escalier.

Tout le théâtre l'avait reconnue. On chuchotait, Prullière

scandalisé de cette rentrée, Clarisse très inquiète pour le rôle.

Quant à Fontan, il jouait l'indifférence, l'air froid, car ce

n'était pas à lui de taper sur une femme qu'il avait aimée; au

fond, dans son ancienne toquade tournée à la haine, il lui

gardait une rancune féroce de ses dévouements, de sa beauté, de

cette vie à deux dont il n'avait plus voulu, par une perversion

de ses goûts de monstre.

Cependant, lorsque Labordette reparut et qu'il s'approcha du

comte, Rose Mignon, mise en éveil par la présence de Nana,

comprit tout d'un coup. Muffat l'assommait, mais la pensée

d'être lâchée ainsi la jeta hors d'elle. Elle sortit du silence

qu'elle gardait d'ordinaire sur ces choses avec son mari, elle

lui dit crûment:

-- Tu vois ce qui se passe?... Ma parole, si elle recommence le

tour de Steiner, je lui arrache les yeux!

Mignon, tranquille et superbe, haussa les épaules en homme qui

voit tout.

-- Tais-toi donc! murmura-t-il. Hein? fais-moi le plaisir de te

taire!

Lui, savait à quoi s'en tenir. Il avait vidé son Muffat, il le

sentait, sur un signe de Nana, prêt à s'allonger pour lui servir

de tapis. On ne lutte pas contre des passions pareilles. Aussi,

connaissant les hommes, ne songeait-il plus qu'à tirer le

meilleur parti possible de la situation. Il fallait voir. Et il

attendait.

-- Rose, en scène! cria Bordenave, on recommence le deux.

-- Allons, va! reprit Mignon. Laisse-moi faire.

Puis, goguenard quand même, il trouva drôle de complimenter

Fauchery sur sa pièce. Très forte, cette pièce-là; seulement,

pourquoi sa grande dame était-elle si honnête? Ce n'était pas

nature. Et il ricanait, en demandant qui avait posé pour le duc

de Beaurivage, le ramolli de Géraldine. Fauchery, loin de se

fâcher, eut un sourire. Mais Bordenave, jetant un regard du côté

de Muffat, parut contrarié, ce qui frappa Mignon, redevenu grave.

-- Commençons-nous, nom de Dieu! gueulait le directeur. Allons

donc, Barillot!... Hein? Bosc n'est pas là? Est-ce qu'il se

fout de moi, à la fin!

Pourtant, Bosc arrivait paisiblement. La répétition recommença,

au moment où Labordette emmenait le comte. Celui-ci était

tremblant, à l'idée de revoir Nana. Après leur rupture, il avait

éprouvé un grand vide, il s'était laissé conduire chez Rose,

désoeuvré, croyant souffrir du dérangement de ses habitudes.

D'ailleurs, dans l'étourdissement où il vivait, il voulut tout

ignorer, se défendant de chercher Nana, fuyant une explication

avec la comtesse. Il lui semblait devoir cet oubli à sa dignité.

Mais un sourd travail s'opérait, et Nana le reconquérait

lentement, par les souvenirs, par les lâchetés de sa chair, par

des sentiments nouveaux, exclusifs, attendris, presque paternels.

La scène abominable s'effaçait; il ne voyait plus Fontan, il

n'entendait plus Nana le jeter dehors, en le souffletant de

l'adultère de sa femme. Tout cela, c'étaient des mots qui

s'envolaient; tandis qu'il lui restait au coeur une étreinte

poignante, dont la douceur le serrait toujours plus fort, jusqu'à

l'étouffer. Des naïvetés lui venaient, il s'accusait,

s'imaginant qu'elle ne l'aurait pas trahi, s'il l'avait aimée

réellement. Son angoisse devint intolérable, il fut très

malheureux. C'était comme la cuisson d'une blessure ancienne,

non plus ce désir aveugle et immédiat, s'accommodant de tout,

mais une passion jalouse de cette femme, un besoin d'elle seule,

de ses cheveux, de sa bouche, de son corps qui le hantait.

Lorsqu'il se rappelait le son de sa voix, un frisson courait ses

membres. Il la désirait avec des exigences d'avare et d'infinies

délicatesses. Et cet amour l'avait envahi si douloureusement,

que, dès les premiers mots de Labordette maquignonnant un

rendez-vous, il s'était jeté dans ses bras, d'un mouvement

irrésistible, honteux ensuite d'un abandon si ridicule chez un

homme de son rang. Mais Labordette savait tout voir. Il donna

encore une preuve de son tact, en quittant le comte devant

l'escalier, avec ces simples paroles, coulées légèrement:

-- Au deuxième, le corridor à droite, la porte n'est que poussée.

Muffat était seul, dans le silence de ce coin de maison. Comme

il passait devant le foyer des artistes, il avait aperçu, par les

portes ouvertes, le délabrement de la vaste pièce, honteuse de

taches et d'usure au grand jour. Mais ce qui le surprenait, en

sortant de l'obscurité et du tumulte de la scène, c'étaient la

clarté blanche, le calme profond de cette cage d'escalier, qu'il

avait vue, un soir, enfumée de gaz, sonore d'un galop de femmes

lâchées à travers les étages. On sentait les loges désertes, les

corridors vides, pas une âme, pas un bruit; tandis que, par les

fenêtres carrées, au ras des marches, le pâle soleil de novembre

entrait, jetant des nappes jaunes où dansaient des poussières,

dans la paix morte qui tombait d'en haut. Il fut heureux de ce

calme et de ce silence, il monta lentement, tâchant de reprendre

haleine; son coeur battait à grands coups, une peur lui venait de

se conduire comme un enfant, avec des soupirs et des larmes.

Alors, sur le palier du premier étage, il s'adossa contre le mur,

certain de n'être pas vu; et, son mouchoir aux lèvres, il

regardait les marches déjetées, la rampe de fer polie par le

frottement des mains, le badigeon éraflé, toute cette misère de

maison de tolérance, étalée crûment à cette heure blafarde de

l'après-midi, où les filles dorment. Pourtant, comme il arrivait

au second, il dut enjamber un gros chat rouge, couché en rond sur

une marche. Les yeux à demi clos, ce chat gardait seul la

maison, pris de somnolence dans les odeurs enfermées et

refroidies que les femmes laissaient là chaque soir.

Dans le corridor de droite, en effet, la porte de la loge se

trouvait simplement poussée. Nana attendait. Cette petite

Mathilde, un souillon d'ingénue, tenait sa loge très sale, avec

une débandade de pots ébréchés, une toilette grasse, une chaise

tachée de rouge, comme si on avait saigné sur la paille. Le

papier, collé aux murs et au plafond, était éclaboussé jusqu'en

haut de gouttes d'eau savonneuse. Cela sentait si mauvais, un

parfum de lavande tourné à l'aigre, que Nana ouvrit la fenêtre.

Et elle resta accoudée une minute, respirant, se penchant pour

voir, au-dessous, madame Bron, dont elle entendait le balai

s'acharner sur les dalles verdies de l'étroite cour, enfoncée

dans l'ombre. Un serin, accroché contre une persienne, jetait

des roulades perçantes. On n'entendait point les voitures du

boulevard ni des rues voisines, il y avait là une paix de

province, un large espace où le soleil dormait. En levant les

yeux, elle apercevait les petits bâtiments et les vitrages

luisants des galeries du passage, puis au-delà, en face d'elle,

les hautes maisons de la rue Vivienne, dont les façades de

derrière se dressaient, muettes et comme vides. Des terrasses

s'étageaient, un photographe avait perché sur un toit une grande

cage en verre bleu. C'était très gai. Nana s'oubliait,

lorsqu'il lui sembla qu'on avait frappé. Elle se tourna, elle

cria:

-- Entrez!

En voyant le comte, elle referma la fenêtre. Il ne faisait pas

chaud, et cette curieuse de madame Bron n'avait pas besoin

d'entendre. Tous deux se regardèrent, sérieusement. Puis, comme

il demeurait très raide, l'air étranglé, elle se mit à rire, elle

dit:

-- Eh bien! te voilà donc, grosse bête!

Son émotion était si forte, qu'il semblait glacé. Il l'appela

madame; il s'estimait heureux de la revoir. Alors, pour brusquer

les choses, elle se montra plus familière encore.

-- Ne la fais pas à la dignité. Puisque tu as désiré me voir,

hein? ce n'est pas pour nous regarder comme deux chiens de

faïence... Nous avons eu des torts tous les deux. Oh! moi, je

te pardonne!

Et il fut convenu qu'on ne parlerait plus de ça. Lui, approuvait

de la tête. Il se calmait, ne trouvait encore rien à dire, dans

le flot tumultueux qui lui montait aux lèvres. Surprise de cette

froideur, elle joua le grand jeu.

-- Allons, tu es raisonnable, reprit-elle avec un mince sourire.

Maintenant que nous avons fait la paix, donnons-nous une poignée

de main, et restons bons amis.

-- Comment, bons amis? murmura-t-il, subitement inquiet.

-- Oui, c'est peut-être idiot, mais je tenais à ton estime... A

cette heure, nous nous sommes expliqués, et au moins, si l'on se

rencontre, on n'aura pas l'air de deux cruches...

Il eut un geste pour l'interrompre.

-- Laisse-moi finir... Pas un homme, entends-tu, n'a une

cochonnerie à me reprocher. Eh bien! ça m'ennuyait de commencer

par toi... Chacun son honneur, mon cher.

-- Mais ce n'est pas ça! cria-t-il violemment. Assieds-toi,

écoute-moi.

Et, comme s'il eût craint de la voir partir, il la poussa sur

l'unique chaise. Lui, marchait, dans une agitation croissante.

La petite loge, close et pleine de soleil, avait une douceur

tiède, une paix moite, que nul bruit du dehors ne troublait.

Dans les moments de silence, on entendait seulement les roulades

aiguës du serin, pareilles aux trilles d'une flûte lointaine.

-- Écoute, dit-il en se plantant devant elle, je suis venu pour te

reprendre... Oui, je veux recommencer. Tu le sais bien,

pourquoi me parles-tu comme tu le fais?... Réponds. Tu consens?

Elle avait baissé la tête, elle grattait de l'ongle la paille

rouge, qui saignait sous elle. Et, le voyant anxieux, elle ne se

pressait pas. Enfin, elle leva sa face devenue grave, ses beaux

yeux où elle avait réussi à mettre de la tristesse.

-- Oh! impossible, mon petit. Jamais je ne me recollerai avec

toi.

-- Pourquoi? bégaya-t-il, tandis qu'une contraction d'indicible

souffrance passait sur son visage.

-- Pourquoi?... dame! parce que... C'est impossible, voilà

tout. Je ne veux pas.

Il la regarda quelques secondes encore, ardemment. Puis, les

jambes coupées, il s'abattit sur le carreau. Elle, d'un air

d'ennui, se contenta d'ajouter:

-- Ah! ne fais pas l'enfant!

Mais il le faisait déjà. Tombé à ses pieds, il l'avait prise par

la taille, il la serrait étroitement, la face entre ses genoux,

qu'il s'enfonçait dans la chair. Quand il la sentit ainsi, quand

il la retrouva avec le velours de ses membres, sous l'étoffe

mince de sa robe, une convulsion le secoua; et il grelottait la

fièvre, éperdu, se meurtrissant davantage contre ses jambes,

comme s'il avait voulu entrer en elle. La vieille chaise

craquait. Des sanglots de désir s'étouffaient sous le plafond

bas, dans l'air aigri par d'anciens parfums.

-- Eh bien! après? disait Nana, en le laissant faire. Tout ça

ne t'avance à rien. Puisque ce n'est pas possible... Mon Dieu!

que tu es jeune!

Il s'apaisa. Mais il restait par terre, il ne la lâchait pas,

disant d'une voix entrecoupée:

-- Écoute au moins ce que je venais t'offrir... Déjà, j'ai vu un

hôtel, près du parc Monceau. Je réaliserais tous tes désirs.

Pour t'avoir sans partage, je donnerais ma fortune... Oui! ce

serait l'unique condition: sans partage, entends-tu! Et si tu

consentais à n'être qu'à moi, oh! je te voudrais la plus belle,

la plus riche, voitures, diamants, toilettes...

Nana, à chaque offre, disait non de la tête, superbement. Puis,

comme il continuait, comme il parlait de placer de l'argent sur

elle, ne sachant plus quoi mettre à ses pieds, elle parut perdre

patience.

-- Voyons, as-tu fini de me tripoter?... Je suis bonne fille, je

veux bien un moment, puisque ça te rend si malade; mais en voilà

assez, n'est-ce pas?... Laisse-moi me lever. Tu me fatigues.

Elle se dégagea. Quand elle fut debout:

-- Non, non, non... Je ne veux pas.

Alors, il se ramassa, péniblement; et, sans force, il tomba sur

la chaise, accoudé au dossier, le visage entre les mains. Nana

marchait à son tour. Un moment, elle regarda le papier taché, la

toilette grasse, ce trou sale qui baignait dans un soleil pâle.

Puis, s'arrêtant devant le comte, elle parla avec une carrure

tranquille.

-- C'est drôle, les hommes riches s'imaginent qu'ils peuvent tout

avoir pour leur argent... Eh bien! et si je ne veux pas?... Je

me fiche de tes cadeaux. Tu me donnerais Paris, ce serait non,

toujours non... Vois-tu, ce n'est guère propre, ici. Eh bien!

je trouverais ça très gentil, si ça me plaisait d'y vivre avec

toi; tandis qu'on crève dans tes palais, si le coeur n'y est

pas... Ah! l'argent! mon pauvre chien, je l'ai quelque part!

Vois-tu, je danse dessus, l'argent! je crache dessus!

Et elle prenait une mine de dégoût. Puis, elle tourna au

sentiment, elle ajouta sur un ton mélancolique:

-- Je sais quelque chose qui vaut mieux que l'argent... Ah! si

l'on me donnait ce que je désire...

Il releva lentement la tête, ses yeux eurent une lueur d'espoir.

-- Oh! tu ne peux pas me le donner, reprit-elle; ça ne dépend pas

de toi, et c'est pour ça que je t'en parle... Enfin, nous

causons... Je voudrais avoir le rôle de la femme honnête, dans

leur machine.

-- Quelle femme honnête? murmura-t-il étonné.

-- Leur duchesse Hélène, donc!... S'ils croient que je vais jouer

Géraldine, plus souvent! Un rôle de rien du tout, une scène, et

encore!... D'ailleurs, ce n'est pas ça. J'ai assez des

cocottes. Toujours des cocottes, on dirait vraiment que j'ai

seulement des cocottes dans le ventre. A la fin, c'est vexant,

car je vois clair, ils ont l'air de me croire mal élevée... Ah

bien! mon petit, en voilà qui se fourrent le doigt dans l'oeil!

Quand je veux être distinguée, je suis d'un chic!... Tiens!

regarde un peu ça.

Et elle recula jusqu'à la fenêtre, puis revint en se rengorgeant,

en mesurant ses enjambées, avec des airs circonspects de grosse

poule hésitant à se salir les pattes. Lui, la suivait, les yeux

encore pleins de larmes, hébété par cette brusque scène de

comédie qui traversait sa douleur. Elle se promena un instant,

pour bien se montrer dans tout son jeu, avec des sourires fins,

des battements de paupière, des balancements de jupe; et, plantée

de nouveau devant lui:

-- Hein? ça y est, je crois!

-- Oh! tout à fait, balbutia-t-il, étranglé encore, les regards

troubles.

-- Quand je te dis que je tiens la femme honnête! J'ai essayé

chez moi, pas une n'a mon petit air de duchesse qui se fiche des

hommes; as-tu remarqué, lorsque j'ai passé devant toi, en te

lorgnant? On a cet air-là dans les veines... Et puis, je veux

jouer une femme honnête; j'en rêve, j'en suis malheureuse, il me

faut le rôle, tu entends!

Elle était devenue sérieuse, la voix dure, très émue, souffrant

réellement de son bête de désir. Muffat, toujours sous le coup

de ses refus, attendait, sans comprendre. Il y eut un silence.

Pas un vol de mouche ne troublait la paix de la maison vide.

-- Tu ne sais pas, reprit-elle carrément, tu vas me faire donner

le rôle.

Il resta stupéfait. Puis, avec un geste désespéré:

-- Mais c'est impossible! Tu disais toi-même que ça ne dépendait

pas de moi.

Elle l'interrompit d'un haussement d'épaules.

-- Tu vas descendre et tu diras à Bordenave que tu veux le rôle...

Ne sois donc pas si naïf! Bordenave a besoin d'argent. Eh bien!

tu lui en prêteras, puisque tu en as à jeter par les fenêtres.

Et, comme il se débattait encore, elle se fâcha.

-- C'est bien, je comprends: tu crains de fâcher Rose... Je ne

t'en ai pas parlé, de celle-là, lorsque tu pleurais par terre;

j'aurais trop long à en dire... Oui, quand on a juré à une femme

de l'aimer toujours, on ne prend pas le lendemain la première

venue. Oh! la blessure est là, je me souviens!... D'ailleurs,

mon cher, ça n'a rien de ragoûtant, le reste des Mignon! Est-ce

qu'avant de faire la bête sur mes genoux, tu n'aurais pas dû

rompre avec ce sale monde!

Il se récriait, il finit par pouvoir placer une phrase.

-- Eh! je me moque de Rose, je vais la lâcher tout de suite.

Nana parut satisfaite sur ce point. Elle reprit:

-- Alors, qu'est-ce qui te gêne? Bordenave est le maître... Tu

me diras qu'il y a Fauchery, après Bordenave...

Elle avait ralenti la voix, elle arrivait au point délicat de

l'affaire. Muffat, les yeux baissés, se taisait. Il était resté

dans une ignorance volontaire sur les assiduités de Fauchery

auprès de la comtesse, se tranquillisant à la longue, espérant

s'être trompé, pendant cette nuit affreuse passée sous une porte

de la rue Taitbout. Mais il gardait contre l'homme une

répugnance, une colère sourdes.

-- Eh bien! quoi, Fauchery, ce n'est pas le diable! répétait

Nana, tâtant le terrain, voulant savoir où en étaient les choses

entre le mari et l'amant. On en viendra à bout, de Fauchery. Au

fond, je t'assure, il est bon garçon... Hein? c'est entendu, tu

lui diras que c'est pour moi.

L'idée d'une pareille démarche révolta le comte.

-- Non, non, jamais! cria-t-il.

Elle attendit. Cette phrase lui montait aux lèvres: «Fauchery

n'a rien à te refuser»; mais elle sentit que ce serait un peu

raide comme argument. Seulement, elle eut un sourire, et ce

sourire, qui était drôle, disait la phrase. Muffat, ayant levé

les yeux sur elle, les baissa de nouveau, gêné et pâle.

-- Ah! tu n'es pas complaisant, murmura-t-elle enfin.

-- Je ne peux pas! dit-il, plein d'angoisse. Tout ce que tu

voudras, mais pas ça, mon amour, oh! je t'en prie!

Alors, elle ne s'attarda pas à discuter. De ses petites mains,

elle lui renversa la tête, puis, se penchant, colla sa bouche sur

sa bouche, dans un long baiser. Un frisson le secoua, il

tressaillait sous elle, éperdu, les yeux clos. Et elle le mit

debout.

-- Va, dit-elle, simplement.

Il marcha, il se dirigea vers la porte. Mais, comme il sortait,

elle le reprit dans ses bras, en se faisant humble et câline, la

face levée, frottant son menton de chatte sur son gilet.

-- Où est l'hôtel? demanda-t-elle très bas, de l'air confus et

rieur d'une enfant qui revient à de bonnes choses dont elle n'a

pas voulu.

-- Avenue de Villiers.

-- Et il y a des voitures?

-- Oui.

-- Des dentelles? des diamants?

-- Oui.

-- Oh! que tu es bon, mon chat! Tu sais, tout à l'heure, c'était

par jalousie... Et cette fois, je te jure, ce ne sera pas comme

la première, puisque maintenant tu comprends ce qu'il faut à une

femme. Tu donnes tout, n'est-ce pas? alors je n'ai besoin de

personne... Tiens! il n'y en a plus que pour toi! Ça, et ça,

et encore ça!

Quand elle l'eut poussé dehors, après l'avoir chauffé d'une pluie

de baisers sur les mains et sur la figure, elle souffla un

moment. Mon Dieu! qu'il y avait donc une mauvaise odeur, dans

la loge de cette sans soin de Mathilde! Il y faisait bon, une de

ces tranquilles chaleurs des chambres de Provence, au soleil

d'hiver; mais, vraiment, ça sentait trop l'eau de lavande gâtée,

avec d'autres choses pas propres. Elle ouvrit la fenêtre, elle

s'y accouda de nouveau, examinant les vitrages du passage pour

tromper son attente.

Dans l'escalier, Muffat descendait en chancelant, la tête

bourdonnante. Qu'allait-il dire? de quelle façon entamerait-il

cette affaire qui ne le regardait pas? Il arrivait sur la scène,

lorsqu'il entendit une querelle. On achevait le second acte,

Prullière s'emportait, Fauchery ayant voulu couper une de ses

répliques.

-- Coupez tout alors, criait-il, j'aime mieux ça!... Comment! je

n'ai pas deux cents lignes, et on m'en coupe encore!... Non,

j'en ai assez, je rends le rôle.

Il sortit de sa poche un petit cahier froissé, le tourna dans ses

mains fiévreuses, en faisant mine de le jeter sur les genoux de

Cossard. Sa vanité souffrante convulsait sa face blême, les

lèvres amincies, les yeux enflammés, sans qu'il pût cacher cette

révolution intérieure. Lui, Prullière, l'idole du public, jouer

un rôle de deux cents lignes!

-- Pourquoi pas me faire apporter des lettres sur un plateau?

reprit-il avec amertume.

-- Voyons, Prullière, soyez gentil, dit Bordenave qui le

ménageait, à cause de son action sur les loges. Ne commencez pas

vos histoires... On vous trouvera des effets. N'est-ce pas?

Fauchery, vous ajouterez des effets... Au troisième acte, on

pourrait même allonger une scène.

-- Alors, déclara le comédien, je veux le mot du baisser du

rideau... On me doit bien ça.

Fauchery eut l'air de consentir par son silence, et Prullière

remit le rôle dans sa poche, secoué encore, mécontent quand même.

Bosc et Fontan, durant l'explication, avaient pris une mine de

profonde indifférence: chacun pour soi, ça ne les regardait pas,

ils se désintéressaient. Et tous les acteurs entourèrent

Fauchery, le questionnant, quêtant des éloges, pendant que Mignon

écoutait les dernières plaintes de Prullière, sans perdre de vue

le comte Muffat, dont il avait guetté le retour.

Le comte, dans cette obscurité où il rentrait, s'était arrêté au

fond de la scène, hésitant à tomber dans la querelle. Mais

Bordenave l'aperçut et se précipita.

-- Hein? quel monde! murmura-t-il. Vous ne vous imaginez pas,

monsieur le comte, le mal que j'ai avec ce monde-là. Tous plus

vaniteux les uns que les autres; et carotteurs avec ça, mauvais

comme la gale, toujours dans de sales histoires, ravis si je me

cassais les reins... Pardon, je m'emporte.

Il se tut, un silence régna. Muffat cherchait une transition.

Mais il ne trouva rien, il finit par dire carrément, pour en

sortir plus vite:

-- Nana veut le rôle de la duchesse.

Bordenave eut un soubresaut, en criant:

-- Allons donc! c'est fou!

Puis, comme il regardait le comte, il le trouva si pâle, si

bouleversé, qu'il se calma aussitôt.

-- Diable! dit-il simplement.

Et le silence recommença. Au fond, lui, s'en moquait. Ce serait

peut-être drôle, cette grosse Nana dans le rôle de la duchesse.

D'ailleurs, avec cette histoire, il tenait Muffat solidement.

Aussi sa décision fut-elle bientôt prise. Il se tourna et

appela:

-- Fauchery!

Le comte avait eu un geste pour l'arrêter. Fauchery n'entendait

pas. Poussé contre le manteau d'arlequin par Fontan, il devait

subir des explications sur la façon dont le comédien comprenait

Tardiveau. Fontan voyait Tardiveau en Marseillais, avec de

l'accent; et il imitait l'accent. Des répliques entières y

passaient; était-ce bien ainsi? Il ne semblait que soumettre des

idées, dont il doutait lui-même. Mais Fauchery se montrant froid

et faisant des objections, il se vexa tout de suite. Très bien!

Du moment où l'esprit du rôle lui échappait, il vaudrait mieux

pour tout le monde qu'il ne le jouât pas.

-- Fauchery! cria de nouveau Bordenave.

Alors, le jeune homme se sauva, heureux d'échapper à l'acteur,

qui demeura blessé d'une retraite si prompte.

-- Ne restons pas là, reprit Bordenave. Venez, messieurs.

Pour se garer des oreilles curieuses, il les mena dans le magasin

des accessoires, derrière la scène. Mignon, surpris, les regarda

disparaître. On descendait quelques marches. C'était une pièce

carrée, dont les deux fenêtres donnaient sur la cour. Un jour de

cave entrait par les vitres sales, blafard sous le plafond bas.

Là, dans des casiers, qui encombraient la pièce, traînait un

bric-à-brac d'objets de toutes sortes, le déballage d'un

revendeur de la rue de Lappe qui liquide, un pêle-mêle sans nom

d'assiettes, de coupes en carton doré, de vieux parapluies

rouges, de cruches italiennes, de pendules de tous les styles, de

plateaux et d'encriers, d'armes à feu et de seringues; le tout

sous une couche de poussière d'un pouce, méconnaissable, ébréché,

cassé, entassé. Et une insupportable odeur de ferraille, de

chiffons, de cartonnages humides, montait de ces tas, où les

débris des pièces jouées s'amoncelaient depuis cinquante ans.

-- Entrez, répétait Bordenave. Nous serons seuls au moins.

Le comte, très gêné, fit quelques pas pour laisser le directeur

risquer seul la proposition. Fauchery s'étonnait.

-- Quoi donc? demanda-t-il.

-- Voilà, dit enfin Bordenave. Une idée nous est venue...

Surtout, ne sautez pas. C'est très sérieux... Qu'est-ce que

vous pensez de Nana dans le rôle de la duchesse?

L'auteur resta effaré. Puis il éclata.

-- Ah! non, n'est-ce pas? c'est une plaisanterie... On rirait

trop.

-- Eh bien! ce n'est déjà pas si mauvais, quand on rit!...

Réfléchissez, mon cher... L'idée plaît beaucoup à monsieur le

comte.

Muffat, par contenance, venait de prendre sur une planche, dans

la poussière, un objet qu'il ne semblait pas reconnaître.

C'était un coquetier dont on avait refait le pied en plâtre. Il

le garda, sans en avoir conscience, et s'avança pour murmurer:

-- Oui, oui, ce serait très bien.

Fauchery se tourna vers lui, avec un geste de brusque impatience.

Le comte n'avait rien à voir dans sa pièce. Et il dit nettement:

-- Jamais!... Nana en cocotte, tant qu'on voudra, mais en femme

du monde, non, par exemple!

-- Vous vous trompez, je vous assure, reprit Muffat qui

s'enhardissait. Justement, elle vient de me faire la femme

honnête...

-- Où donc? demanda Fauchery, dont la surprise augmentait.

-- Là-haut, dans une loge... Eh bien! c'était ça. Oh! une

distinction! Elle a surtout un coup d'oeil... Vous savez, en

passant, dans ce genre...

Et, son coquetier à la main, il voulut imiter Nana, s'oubliant

dans un besoin passionné de convaincre ces messieurs. Fauchery

le regardait, stupéfait. Il avait compris, il ne se fâchait

plus. Le comte, qui sentit son regard, où il y avait de la

moquerie et de la pitié, s'arrêta, pris d'une faible rougeur.

-- Mon Dieu! c'est possible, murmura l'auteur par complaisance.

Elle serait peut-être très bien... Seulement, le rôle est donné.

Nous ne pouvons le reprendre à Rose.

-- Oh! s'il n'y a que ça, dit Bordenave, je me charge d'arranger

l'affaire.

Mais alors, les voyant tous les deux contre lui, comprenant que

Bordenave avait un intérêt caché, le jeune homme, pour ne pas

faiblir, se révolta avec un redoublement de violence, de façon à

rompre l'entretien.

-- Eh! non, eh! non! Quand même le rôle serait libre, jamais je

ne le lui donnerais... Là, est-ce clair? Laissez-moi

tranquille... Je n'ai pas envie de tuer ma pièce.

Il se fit un silence embarrassé. Bordenave, jugeant qu'il était

de trop, s'éloigna. Le comte restait la tête basse. Il la

releva avec effort, il dit d'une voix qui s'altérait:

-- Mon cher, si je vous demandais cela comme un service?

-- Je ne puis pas, je ne puis pas, répétait Fauchery en se

débattant.

La voix de Muffat devint plus dure.

-- Je vous en prie... Je le veux!

Et il le regardait fixement. Devant ce regard noir, où il lut

une menace, le jeune homme céda tout d'un coup, balbutiant des

paroles confuses:

-- Faites, après tout, je m'en moque... Ah! vous abusez. Vous

verrez, vous verrez...

L'embarras fut alors plus grand. Fauchery s'était adossé à un

casier, tapant nerveusement du pied. Muffat paraissait examiner

avec attention le coquetier, qu'il tournait toujours.

-- C'est un coquetier, vint dire Bordenave obligeamment.

-- Tiens! oui, c'est un coquetier, répéta le comte.

-- Excusez, vous vous êtes empli de poussière, continua le

directeur en replaçant l'objet sur une planche. Vous comprenez,

s'il fallait épousseter tous les jours, on n'en finirait plus...

Aussi n'est-ce guère propre. Hein? quel fouillis!... Eh bien!

vous me croirez si vous voulez, il y en a encore pour de

l'argent. Regardez, regardez tout ça.

Il promena Muffat devant les casiers, dans le jour verdâtre qui

venait de la cour, lui nommant des ustensiles, voulant

l'intéresser à son inventaire de chiffonnier, comme il disait en

riant. Puis, d'un ton léger, quand ils furent revenus près de

Fauchery:

-- Écoutez, puisque nous sommes tous d'accord, nous allons

terminer cette affaire... Justement, voilà Mignon.

Depuis un instant, Mignon rôdait dans le couloir. Aux premiers

mots de Bordenave, parlant de modifier leur traité, il s'emporta;

c'était une infamie, on voulait briser l'avenir de sa femme, il

plaiderait. Cependant, Bordenave, très calme, donnait des

raisons: le rôle ne lui semblait pas digne de Rose, il préférait

la garder pour une opérette qui passerait après la Petite

Duchesse. Mais, comme le mari criait toujours, il offrit

brusquement de résilier, parlant des offres faites à la chanteuse

par les Folies-Dramatiques. Alors, Mignon, un moment démonté,

sans nier ces offres, afficha un grand dédain de l'argent; on

avait engagé sa femme pour jouer la duchesse Hélène, elle la

jouerait, quand il devrait, lui, Mignon, y perdre sa fortune;

c'était affaire de dignité, d'honneur. Engagée sur ce terrain,

la discussion fut interminable. Le directeur en revenait

toujours à ce raisonnement: puisque les Folies offraient trois

cents francs par soirée à Rose pendant cent représentations,

lorsqu'elle en touchait seulement cent cinquante chez lui,

c'était quinze mille francs de gain pour elle, du moment où il la

laissait partir. Le mari ne lâchait pas non plus le terrain de

l'art: que dirait-on, si l'on voyait enlever le rôle à sa femme?

qu'elle n'était pas suffisante, qu'on avait dû la remplacer; de

là un tort considérable, une diminution pour l'artiste. Non,

non, jamais! la gloire avant la richesse! Et, tout d'un coup,

il indiqua une transaction: Rose, par son traité, avait à payer

un dédit de dix mille francs, si elle se retirait; eh bien!

qu'on lui donnât dix mille francs, et elle irait aux

Folies-Dramatiques. Bordenave resta étourdi, pendant que Mignon,

qui n'avait pas quitté le comte des yeux, attendait

tranquillement.

-- Alors, tout s'arrange, murmura Muffat soulagé; on peut

s'entendre.

-- Ah! non, par exemple! ce serait trop bête! cria Bordenave,

emporté par ses instincts d'homme d'affaires. Dix mille francs

pour lâcher Rose! on se ficherait de moi!

Mais le comte lui ordonnait d'accepter, en multipliant les signes

de tête. Il hésita encore. Enfin, grognant, regrettant les dix

mille francs, bien qu'ils ne dussent pas sortir de sa poche, il

reprit avec brutalité:

-- Après tout, je veux bien. Au moins, je serai débarrassé de

vous.

Depuis un quart d'heure, Fontan écoutait dans la cour. Très

intrigué, il était descendu se poster à cette place. Quand il

eut compris, il remonta et se donna le régal d'avertir Rose. Ah

bien! on en faisait un potin sur son compte, elle était rasée.

Rose courut au magasin des accessoires. Tous se turent. Elle

regarda les quatre hommes. Muffat baissa la tête, Fauchery

répondit par un haussement d'épaules désespéré au regard dont

elle l'interrogea. Quant à Mignon, il discutait avec Bordenave

les termes du traité.

-- Qu'y a-t-il? demanda-t-elle d'une voix brève.

-- Rien, dit son mari. C'est Bordenave qui donne dix mille francs

pour ravoir ton rôle.

Elle tremblait, très pâle, ses petits poings serrés. Un moment,

elle le dévisagea, dans une révolte de tout son être, elle qui

d'habitude s'abandonnait docilement, pour les questions

d'affaires, lui laissant la signature des traités avec ses

directeurs et ses amants. Et elle ne trouva que ce cri, dont

elle lui cingla la face comme d'un coup de fouet:

-- Ah! tiens! tu es trop lâche!

Puis, elle se sauva. Mignon, stupéfait, courut derrière elle.

Quoi donc? elle devenait folle? Il lui expliquait à demi-voix

que dix mille francs d'un côté et quinze mille francs de l'autre,

ça faisait vingt-cinq mille. Une affaire superbe! De toutes les

façons, Muffat la lâchait; c'était un joli tour de force, d'avoir

tiré cette dernière plume de son aile. Mais Rose ne répondait

pas, enragée. Alors, Mignon, dédaigneux, la laissa à son dépit

de femme. Il dit à Bordenave, qui revenait sur la scène avec

Fauchery et Muffat:

-- Nous signerons demain matin. Ayez l'argent.

Justement, Nana, prévenue par Labordette, descendait,

triomphante. Elle faisait la femme honnête, avec des airs de

distinction, pour épater son monde et prouver à ces idiots que,

lorsqu'elle voulait, pas une n'avait son chic. Mais elle faillit

se compromettre. Rose, en l'apercevant, s'était jetée sur elle,

étranglée, balbutiant:

-- Toi, je te retrouverai... Il faut que ça finisse entre nous,

entends-tu!

Nana, s'oubliant devant cette brusque attaque, allait se mettre

les poings aux hanches et la traiter de salope. Elle se retint,

elle exagéra le ton flûté de sa voix, avec un geste de marquise

qui va marcher sur une pelure d'orange.

-- Hein? quoi? dit-elle. Vous êtes folle, ma chère!

Puis, elle continua ses grâces, pendant que Rose partait, suivie

de Mignon, qui ne la reconnaissait plus. Clarisse, enchantée,

venait d'obtenir de Bordenave le rôle de Géraldine. Fauchery,

très sombre, piétinait, sans pouvoir se décider à quitter le

théâtre; sa pièce était fichue, il cherchait comment la

rattraper. Mais Nana vint le saisir par les poignets, l'approcha

tout près d'elle, en demandant s'il la trouvait si atroce. Elle

ne la lui mangerait pas, sa pièce; et elle le fit rire, elle

laissa entendre qu'il serait bête de se fâcher avec elle, dans sa

position chez les Muffat. Si elle manquait de mémoire, elle

prendrait du souffleur; on ferait la salle; d'ailleurs, il se

trompait sur son compte, il verrait comme elle brûlerait les

planches. Alors, on convint que l'auteur remanierait un peu le

rôle de la duchesse, pour donner davantage à Prullière. Celui-ci

fut ravi. Dans cette joie que Nana apportait naturellement avec

elle, Fontan seul restait froid. Planté au milieu du rayon jaune

de la servante, il s'étalait, découpant l'arête vive de son

profil de bouc, affectant une pose abandonnée. Et Nana,

tranquillement, s'approcha, lui donna une poignée de main.

-- Tu vas bien?

-- Mais oui, pas mal. Et toi?

-- Très bien, merci.

Ce fut tout. Ils semblaient s'être quittés la veille, à la porte

du théâtre. Cependant, les acteurs attendaient; mais Bordenave

dit qu'on ne répéterait pas le troisième acte. Exact par hasard,

le vieux Bosc s'en alla en grognant: on les retenait sans

nécessité, on leur faisait perdre des après-midi entiers. Tout

le monde partit. En bas, sur le trottoir, ils battaient des

paupières, aveuglés par le plein jour, avec l'ahurissement de

gens qui ont passé trois heures au fond d'une cave, à se

quereller, dans une tension continuelle des nerfs. Le comte, les

muscles brisés, la tête vide, monta en voiture avec Nana, tandis

que Labordette emmenait Fauchery, qu'il réconfortait.

Un mois plus tard, la première représentation de la Petite

Duchesse fut, pour Nana, un grand désastre. Elle s'y montra

atrocement mauvaise, elle eut des prétentions à la haute comédie,

qui mirent le public en gaieté. On ne siffla pas, tant on

s'amusait. Dans une avant-scène, Rose Mignon accueillait d'un

rire aigu chaque entrée de sa rivale, allumant ainsi la salle

entière. C'était une première vengeance. Aussi, lorsque Nana,

le soir, se retrouva seule avec Muffat, très chagrin, lui

dit-elle furieusement:

-- Hein! quelle cabale! Tout ça, c'est de la jalousie... Ah!

s'ils savaient comme je m'en fiche! Est-ce que j'ai besoin

d'eux, maintenant!... Tiens! cent louis que tous ceux qui ont

rigolé, je les amène là, à lécher la terre devant moi!... Oui,

je vais lui en donner de la grande dame, à ton Paris!

X

Alors, Nana devint une femme chic, rentière de la bêtise et de

l'ordure des mâles, marquise des hauts trottoirs. Ce fut un

lançage brusque et définitif, une montée dans la célébrité de la

galanterie, dans le plein jour des folies de l'argent et des

audaces gâcheuses de la beauté. Elle régna tout de suite parmi

les plus chères. Ses photographies s'étalaient aux vitrines, on

la citait dans les journaux. Quand elle passait en voiture sur

les boulevards, la foule se retournait et la nommait, avec

l'émotion d'un peuple saluant sa souveraine; tandis que,

familière, allongée dans ses toilettes flottantes, elle souriait

d'un air gai, sous la pluie de petites frisures blondes, qui

noyaient le bleu cerné de ses yeux et le rouge peint de ses

lèvres. Et le prodige fut que cette grosse fille, si gauche à la

scène, si drôle dès qu'elle voulait faire la femme honnête,

jouait à la ville les rôles de charmeuse, sans un effort.

C'étaient des souplesses de couleuvre, un déshabillé savant,

comme involontaire, exquis d'élégance, une distinction nerveuse

de chatte de race, une aristocratie du vice, superbe, révoltée,

mettant le pied sur Paris, en maîtresse toute-puissante. Elle

donnait le ton, de grandes dames l'imitaient.

L'hôtel de Nana se trouvait avenue de Villiers, à l'encoignure de

la rue Cardinet, dans ce quartier de luxe, en train de pousser au

milieu des terrains vagues de l'ancienne plaine Monceau. Bâti

par un jeune peintre, grisé d'un premier succès et qui avait dû

le revendre, à peine les plâtres essuyés, il était de style

Renaissance, avec un air de palais, une fantaisie de distribution

intérieure, des commodités modernes dans un cadre d'une

originalité un peu voulue. Le comte Muffat avait acheté l'hôtel

tout meublé, empli d'un monde de bibelots, de fort belles

tentures d'Orient, de vieilles crédences, de grands fauteuils

Louis XIII; et Nana était ainsi tombée sur un fonds de mobilier

artistique, d'un choix très fin, dans le tohu-bohu des époques.

Mais, comme l'atelier, qui occupait le centre de la maison, ne

pouvait lui servir, elle avait bouleversé les étages, laissant au

rez-de-chaussée une serre, un grand salon et la salle à manger,

établissant au premier un petit salon, près de sa chambre et de

son cabinet de toilette. Elle étonnait l'architecte par les

idées qu'elle lui donnait, née d'un coup aux raffinements du

luxe, en fille du pavé de Paris ayant d'instinct toutes les

élégances. Enfin, elle ne gâta pas trop l'hôtel, elle ajouta

même aux richesses du mobilier, sauf quelques traces de bêtise

tendre et de splendeur criarde, où l'on retrouvait l'ancienne

fleuriste qui avait rêvé devant les vitrines des passages.

Dans la cour, sous la grande marquise, un tapis montait le

perron; et c'était, dès le vestibule, une odeur de violette, un

air tiède enfermé dans d'épaisses tentures. Un vitrail aux

verres jaunes et roses, d'une pâleur blonde de chair, éclairait

le large escalier. En bas, un nègre de bois sculpté tendait un

plateau d'argent, plein de cartes de visite; quatre femmes de

marbre blanc, les seins nus, haussaient des lampadaires; tandis

que des bronzes et des cloisonnés chinois emplis de fleurs, des

divans recouverts d'anciens tapis persans, des fauteuils aux

vieilles tapisseries meublaient le vestibule, garnissaient les

paliers, faisaient au premier étage comme une antichambre, où

traînaient toujours des pardessus et des chapeaux d'homme. Les

étoffes étouffaient les bruits, un recueillement tombait, on

aurait cru entrer dans une chapelle traversée d'un frisson dévot,

et dont le silence, derrière les portes closes, gardait un

mystère.

Nana n'ouvrait le grand salon, du Louis XVI trop riche, que les

soirs de gala, quand elle recevait le monde des Tuileries ou des

personnages étrangers. D'habitude, elle descendait simplement

aux heures des repas, un peu perdue les jours où elle déjeunait

seule dans la salle à manger, très haute, garnie de Gobelins,

avec une crédence monumentale, égayée de vieilles faïences et de

merveilleuses pièces d'argenterie ancienne. Elle remontait vite,

elle vivait au premier étage, dans ses trois pièces, la chambre,

le cabinet et le petit salon. Deux fois déjà, elle avait refait

la chambre, la première en satin mauve, la seconde en application

de dentelle sur soie bleue; et elle n'était pas satisfaite, elle

trouvait ça fade, cherchant encore, sans pouvoir trouver. Il y

avait pour vingt mille francs de point de Venise au lit

capitonné, bas comme un sopha. Les meubles étaient de laque

blanche et bleue, incrustée de filets d'argent; partout, des

peaux d'ours blancs traînaient, si nombreuses, qu'elles

couvraient le tapis; un caprice, un raffinement de Nana, qui

n'avait pu se déshabituer de s'asseoir à terre pour ôter ses bas.

A côté de la chambre, le petit salon offrait un pêle-mêle

amusant, d'un art exquis; contre la tenture de soie rose pâle, un

rose turc fané, broché de fils d'or, se détachaient un monde

d'objets de tous les pays et de tous les styles, des cabinets

italiens, des coffres espagnols et portugais, des pagodes

chinoises, un paravent japonais d'un fini précieux, puis des

faïences, des bronzes, des soies brodées, des tapisseries au

petit point; tandis que des fauteuils larges comme des lits, et

des canapés profonds comme des alcôves, mettaient là une paresse

molle, une vie somnolente de sérail. La pièce gardait le ton du

vieil or, fondu de vert et de rouge, sans que rien marquât trop

la fille, en dehors de la volupté des sièges; seules, deux

statuettes de biscuit, une femme en chemise cherchant ses puces,

et une autre absolument nue, marchant sur les mains, les jambes

en l'air, suffisaient à salir le salon d'une tache de bêtise

originelle. Et, par une porte presque toujours ouverte, on

apercevait le cabinet de toilette, tout en marbre et en glace,

avec la vasque blanche de sa baignoire, ses pots et ses cuvettes

d'argent, ses garnitures de cristal et d'ivoire. Un rideau fermé

y faisait un petit jour blanc, qui semblait dormir, comme chauffé

d'un parfum de violette, ce parfum troublant de Nana dont l'hôtel

entier, jusqu'à la cour, était pénétré.

La grosse affaire fut de monter la maison. Nana avait bien Zoé,

cette fille dévouée à sa fortune, qui depuis des mois attendait

tranquillement ce brusque lançage, certaine de son flair.

Maintenant, Zoé triomphait, maîtresse de l'hôtel, faisant sa

pelote, tout en servant madame le plus honnêtement possible.

Mais une femme de chambre ne suffisait plus. Il fallait un

maître d'hôtel, un cocher, un concierge, une cuisinière. D'autre

part il s'agissait d'installer les écuries. Alors, Labordette se

rendit fort utile, en se chargeant des courses qui ennuyaient le

comte. Il maquignonna l'achat des chevaux, il courut les

carrossiers, guida les choix de la jeune femme, qu'on rencontrait

à son bras chez les fournisseurs. Même Labordette amena les

domestiques: Charles, un grand gaillard de cocher, qui sortait de

chez le duc de Corbreuse; Julien, un petit maître d'hôtel tout

frisé, l'air souriant; et un ménage, dont la femme, Victorine,

était cuisinière, et dont l'homme, François, fut pris comme

concierge et valet de pied. Ce dernier, en culotte courte,

poudré, portant la livrée de Nana, bleu clair et galon d'argent,

recevait les visiteurs dans le vestibule. C'était d'une tenue et

d'une correction princières.

Dès le second mois, la maison fut montée. Le train dépassait

trois cent mille francs. Il y avait huit chevaux dans les

écuries, et cinq voitures dans les remises, dont un landau garni

d'argent, qui occupa un instant tout Paris. Et Nana, au milieu

de cette fortune, se casait, faisait son trou. Elle avait quitté

le théâtre, dès la troisième représentation de la Petite

Duchesse, laissant Bordenave se débattre sous une menace de

faillite, malgré l'argent du comte. Pourtant, elle gardait une

amertume de son insuccès. Cela s'ajoutait à la leçon de Fontan,

une saleté dont elle rendait tous les hommes responsables.

Aussi, maintenant, se disait-elle très forte, à l'épreuve des

toquades. Mais les idées de vengeance ne tenaient guère, avec sa

cervelle d'oiseau. Ce qui demeurait, en dehors des heures de

colère, était, chez elle, un appétit de dépense toujours éveillé,

un dédain naturel de l'homme qui payait, un continuel caprice de

mangeuse et de gâcheuse, fière de la ruine de ses amants.

D'abord, Nana mit le comte sur un bon pied. Elle établit

nettement le programme de leurs relations. Lui, donnait douze

mille francs par mois, sans compter les cadeaux, et ne demandait

en retour qu'une fidélité absolue. Elle, jura la fidélité. Mais

elle exigea des égards, une liberté entière de maîtresse de

maison, un respect complet de ses volontés. Ainsi, elle

recevrait tous les jours ses amis; il viendrait seulement à des

heures réglées; enfin, sur toutes choses, il aurait une foi

aveugle en elle. Et, quand il hésitait, pris d'une inquiétude

jalouse, elle faisait de la dignité, en menaçant de lui tout

rendre, ou bien elle jurait sur la tête du petit Louis. Ça

devait suffire. Il n'y avait pas d'amour où il n'y avait pas

d'estime. Au bout du premier mois, Muffat la respectait.

Mais elle voulut et elle obtint davantage. Bientôt elle prit sur

lui une influence de bonne fille. Quand il arrivait maussade,

elle l'égayait, puis le conseillait, après l'avoir confessé. Peu

à peu, elle s'occupa des ennuis de son intérieur, de sa femme, de

sa fille, de ses affaires de coeur et d'argent, très raisonnable,

pleine de justice et d'honnêteté. Une seule fois, elle se laissa

emporter par la passion, le jour où il lui confia que Daguenet

allait sans doute demander en mariage sa fille Estelle. Depuis

que le comte s'affichait, Daguenet avait cru habile de rompre, de

la traiter en coquine, jurant d'arracher son futur beau-père des

griffes de cette créature. Aussi habilla-t-elle d'une jolie

manière son ancien Mimi: c'était un coureur qui avait mangé sa

fortune avec de vilaines femmes; il manquait de sens moral, il ne

se faisait pas donner d'argent, mais il profitait de l'argent des

autres, en payant seulement de loin en loin un bouquet ou un

dîner; et, comme le comte semblait excuser ces faiblesses, elle

lui apprit crûment que Daguenet l'avait eue, elle donna des

détails dégoûtants. Muffat était devenu très pâle. Il ne fut

plus question du jeune homme. Ça lui apprendrait à manquer de

reconnaissance.

Cependant, l'hôtel n'était pas entièrement meublé, que Nana, un

soir où elle avait prodigué à Muffat les serments de fidélité les

plus énergiques, retint le comte Xavier de Vandeuvres, qui,

depuis quinze jours, lui faisait une cour assidue de visites et

de fleurs. Elle céda, non par toquade, plutôt pour se prouver

qu'elle était libre. L'idée d'intérêt vint ensuite, lorsque

Vandeuvres, le lendemain, l'aida à payer une note, dont elle ne

voulait pas parler à l'autre. Elle lui tirerait bien huit à dix

mille francs par mois; ce serait là de l'argent de poche très

utile. Il achevait alors sa fortune dans un coup de fièvre

chaude. Ses chevaux et Lucy lui avaient mangé trois fermes, Nana

allait d'une bouchée avaler son dernier château, près d'Amiens;

et il avait comme une hâte de tout balayer, jusqu'aux décombres

de la vieille tour bâtie par un Vandeuvres sous Philippe Auguste,

enragé d'un appétit de ruines, trouvant beau de laisser les

derniers besants d'or de son blason aux mains de cette fille, que

Paris désirait. Lui aussi accepta les conditions de Nana, une

liberté entière, des tendresses à jours fixes, sans même avoir la

naïveté passionnée d'exiger des serments. Muffat ne se doutait

de rien. Quant à Vandeuvres, il savait à coup sûr; mais jamais

il ne faisait la moindre allusion, il affectait d'ignorer, avec

son fin sourire de viveur sceptique, qui ne demande pas

l'impossible, pourvu qu'il ait son heure et que Paris le sache.

Dès lors, Nana eut réellement sa maison montée. Le personnel

était complet, à l'écurie, à l'office et dans la chambre de

madame. Zoé organisait tout, sortait des complications les plus

imprévues; c'était machiné comme un théâtre, réglé comme une

grande administration; et cela fonctionnait avec une précision

telle, que, pendant les premiers mois, il n'y eut pas de heurts

ni de détraquements. Seulement, madame donnait trop de mal à

Zoé, par des imprudences, des coups de tête, des bravades folles.

Aussi la femme de chambre se relâchait-elle peu à peu, ayant

remarqué d'ailleurs qu'elle tirait de plus gros profits des

heures de gâchis, quand madame avait fait une bêtise qu'il

fallait réparer. Alors, les cadeaux pleuvaient, elle pêchait des

louis dans l'eau trouble.

Un matin, comme Muffat n'était pas encore sorti de la chambre,

Zoé introduisit un monsieur tout tremblant dans le cabinet de

toilette, où Nana changeait de linge.

-- Tiens! Zizi! dit la jeune femme stupéfaite.

C'était Georges, en effet. Mais, en la voyant en chemise, avec

ses cheveux d'or sur ses épaules nues, il s'était jeté à son cou,

l'avait prise et la baisait partout. Elle se débattait,

effrayée, étouffant sa voix, balbutiant:

-- Finis donc, il est là! C'est stupide... Et vous, Zoé,

êtes-vous folle? Emmenez-le! Gardez-le en bas, je vais tâcher

de descendre.

Zoé dut le pousser devant elle. En bas, dans la salle à manger,

lorsque Nana put les rejoindre, elle les gronda tous les deux.

Zoé pinçait les lèvres; et elle se retira, l'air vexé, en disant

qu'elle avait pensé faire plaisir à madame. Georges regardait

Nana avec un tel bonheur de la revoir, que ses beaux yeux

s'emplissaient de larmes. Maintenant, les mauvais jours étaient

passés, sa mère le croyait raisonnable et lui avait permis de

quitter les Fondettes; aussi, en débarquant à la gare, venait-il

de prendre une voiture pour embrasser plus vite sa bonne chérie.

Il parlait de vivre désormais près d'elle, comme là-bas, quand il

l'attendait pieds nus, dans la chambre de la Mignotte. Et, tout

en contant son histoire, il avançait les doigts, par un besoin de

la toucher, après cette cruelle année de séparation; il

s'emparait de ses mains, fouillait dans les larges manches du

peignoir, remontait jusqu'aux épaules.

-- Tu aimes toujours ton bébé? demanda-t-il de sa voix d'enfant.

-- Bien sûr que je l'aime! répondit Nana, qui se dégagea d'un

mouvement brusque. Mais tu tombes sans crier gare... Tu sais,

mon petit, je ne suis pas libre. Il faut être sage.

Georges, descendu de voiture dans l'éblouissement d'un long désir

enfin contenté, n'avait pas même vu les lieux où il entrait.

Alors, il eut conscience d'un changement autour de lui. Il

examina la riche salle à manger, avec son haut plafond décoré,

ses Gobelins, son dressoir éblouissant d'argenterie.

-- Ah! oui, dit-il tristement.

Et elle lui fit entendre qu'il ne devait jamais venir le matin.

L'après-midi, s'il voulait, de quatre à six; c'était l'heure où

elle recevait. Puis, comme il la regardait d'un air suppliant

d'interrogation, sans rien demander, elle le baisa à son tour sur

le front, en se montrant très bonne.

-- Sois bien sage, je ferai mon possible, murmura-t-elle.

Mais la vérité était que ça ne lui disait plus rien. Elle

trouvait Georges très gentil, elle aurait voulu l'avoir pour

camarade, pas davantage. Cependant, quand il arrivait tous les

jours à quatre heures, il semblait si malheureux, qu'elle cédait

souvent encore, le gardait dans ses armoires, lui laissait

continuellement ramasser les miettes de sa beauté. Il ne

quittait plus l'hôtel, familier comme le petit chien Bijou, l'un

et l'autre dans les jupes de maîtresse, ayant un peu d'elle, même

lorsqu'elle était avec un autre, attrapant des aubaines de sucre

et de caresses, aux heures d'ennui solitaire.

Sans doute madame Hugon apprit la rechute du petit entre les bras

de cette mauvaise femme, car elle accourut à Paris, elle vint

réclamer l'aide de son autre fils, le lieutenant Philippe, alors

en garnison à Vincennes. Georges, qui se cachait de son frère

aîné, fut pris de désespoir, craignant quelque coup de force; et,

comme il ne pouvait rien garder, dans l'expansion nerveuse de sa

tendresse, il n'entretint bientôt plus Nana que de son grand

frère, un gaillard solide qui oserait tout.

-- Tu comprends, expliquait-il, maman ne viendra pas chez toi,

tandis qu'elle peut envoyer mon frère... Bien sûr, elle va

envoyer Philippe me chercher.

La première fois, Nana fut très blessée. Elle dit sèchement:

-- Je voudrais voir ça, par exemple! Il a beau être lieutenant,

François te le flanquera à la porte, et raide!

Puis, le petit revenant toujours sur son frère, elle finit par

s'occuper de Philippe. Au bout d'une semaine, elle le connut des

pieds à la tête, très grand, très fort, gai, un peu brutal; et,

avec ça, des détails intimes, des poils sur les bras, un signe à

l'épaule. Si bien qu'un jour, toute pleine de l'image de cet

homme qu'elle devait faire jeter à la porte, elle s'écria:

-- Dis donc, Zizi, il ne vient pas, ton frère... C'est donc un

lâcheur!

Le lendemain, comme Georges se trouvait seul avec Nana, François

monta pour demander si madame recevrait le lieutenant Philippe

Hugon. Il devint tout pâle, il murmura:

-- Je m'en doutais, maman m'a parlé ce matin.

Et il suppliait la jeune femme de faire répondre qu'elle ne

pouvait recevoir. Mais elle se levait déjà, tout enflammée, en

disant:

-- Pourquoi donc? il croirait que j'ai peur. Ah bien! nous

allons rire... François, laissez ce monsieur un quart d'heure

dans le salon. Ensuite, vous me l'amènerez.

Elle ne se rassit pas, elle marchait, fiévreuse, allant de la

glace de la cheminée à un miroir de Venise, pendu au-dessus d'un

coffret italien; et, chaque fois, elle donnait un coup d'oeil,

essayait un sourire, tandis que Georges, sans force sur un

canapé, tremblait, à l'idée de la scène qui se préparait. Tout

en se promenant, elle lâchait des phrases courtes.

-- Ça le calmera, ce garçon, d'attendre un quart d'heure... Et

puis, s'il croit venir chez une fille, le salon va l'épater...

Oui, oui, regarde bien tout, mon bonhomme. Ce n'est pas du toc,

ça t'apprendra à respecter la bourgeoise. Il n'y a encore que le

respect, pour les hommes... Hein? le quart d'heure est écoulé?

Non, à peine dix minutes. Oh! nous avons le temps.

Elle ne tenait pas en place. Au quart, elle renvoya Georges, en

lui faisant jurer de ne pas écouter à la porte, car ce serait

inconvenant, si les domestiques le voyaient. Comme il passait

dans la chambre, Zizi risqua d'une voix étranglée:

-- Tu sais, c'est mon frère...

-- N'aie pas peur, dit-elle avec dignité, s'il est poli, je serai

polie.

François introduisait Philippe Hugon, qui était en redingote.

D'abord, Georges traversa la chambre sur la pointe des pieds,

pour obéir à la jeune femme. Mais les voix le retinrent,

hésitant, si plein d'angoisse, que ses jambes mollissaient. Il

s'imaginait des catastrophes, des gifles, quelque chose

d'abominable qui le fâcherait pour toujours avec Nana. Aussi ne

put-il résister au besoin de revenir coller son oreille contre la

porte. Il entendait très mal, l'épaisseur des portières

étouffait les bruits. Pourtant, il attrapait quelques mots

prononcés par Philippe, des phrases dures où sonnaient les mots

d'enfant, de famille, d'honneur. Dans l'anxiété de ce que sa

chérie allait répondre, son coeur battait, l'étourdissait d'un

bourdonnement confus. A coup sûr, elle lâcherait un «sale mufe!»

ou un «foutez-moi la paix, je suis chez moi!» Et rien ne venait,

pas un souffle; Nana était comme morte, là-dedans. Bientôt même,

la voix de son frère s'adoucit. Il ne comprenait plus, lorsqu'un

murmure étrange acheva de le stupéfier. C'était Nana qui

sanglotait. Pendant un instant, il fut en proie à des sentiments

contraires, se sauver, tomber sur Philippe. Mais, juste à cette

minute, Zoé entra dans la chambre, et il s'éloigna de la porte,

honteux d'être surpris.

Tranquillement, elle rangeait du linge dans une armoire; tandis

que, muet, immobile, il appuyait le front contre une vitre,

dévoré d'incertitude. Elle demanda au bout d'un silence:

-- C'est votre frère qui est chez madame?

-- Oui, répondit l'enfant d'une voix étranglée.

Il y eut un nouveau silence.

-- Et ça vous inquiète, n'est-ce pas? monsieur Georges.

-- Oui, répéta-t-il avec la même difficulté souffrante.

Zoé ne se pressait pas. Elle plia des dentelles, elle dit

lentement:

-- Vous avez tort... Madame va arranger ça.

Et ce fut tout, ils ne parlèrent plus. Mais elle ne quittait pas

la chambre. Un grand quart d'heure encore, elle tourna, sans

voir monter l'exaspération de l'enfant, qui blêmissait de

contrainte et de doute. Il jetait des coups d'oeil obliques sur

le salon. Que pouvaient-ils faire, pendant si longtemps?

Peut-être Nana pleurait-elle toujours. L'autre brutal devait lui

avoir fichu des calottes. Aussi, lorsque Zoé s'en alla enfin,

courut-il à la porte, collant de nouveau son oreille. Et il

resta effaré, la tête décidément perdue, car il entendait une

brusque envolée de gaieté, des voix tendres qui chuchotaient, des

rires étouffés de femme qu'on chatouille. D'ailleurs, presque

aussitôt, Nana reconduisit Philippe jusqu'à l'escalier, avec un

échange de paroles cordiales et familières.

Quand Georges osa rentrer dans le salon, la jeune femme, debout

devant la glace, se regardait.

-- Eh bien? demanda-t-il, ahuri.

-- Eh bien, quoi? dit-elle sans se retourner.

Puis, négligemment:

-- Que disais-tu donc? il est très gentil, ton frère!

-- Alors, c'est arrangé?

-- Bien sûr, c'est arrangé... Ah! ça, que te prend-il? On

croirait que nous allions nous battre.

Georges ne comprenait toujours pas. Il balbutia:

-- Il m'avait semblé entendre... Tu n'as pas pleuré?

-- Pleuré, moi! cria-t-elle, en le regardant fixement, tu rêves!

Pourquoi veux-tu que j'aie pleuré?

Et ce fut l'enfant qui se troubla, quand elle lui fit une scène,

pour avoir désobéi et s'être arrêté derrière la porte, à

moucharder. Comme elle le boudait, il revint, avec une

soumission câline, voulant savoir.

-- Alors, mon frère...?

-- Ton frère a vu tout de suite où il était... Tu comprends,

j'aurais pu être une fille, et dans ce cas son intervention

s'expliquait, à cause de ton âge et de l'honneur de ta famille.

Oh! moi, je comprends ces sentiments... Mais un coup d'oeil lui

a suffi, il s'est conduit en homme du monde... Ainsi, ne

t'inquiète plus, tout est fini, il va tranquilliser ta maman.

Et elle continua avec un rire:

-- D'ailleurs, tu verras ton frère ici... Je l'ai invité, il

reviendra.

-- Ah! il reviendra, dit le petit en pâlissant.

Il n'ajouta rien, on ne causa plus de Philippe. Elle s'habillait

pour sortir, et il la regardait de ses grands yeux tristes. Sans

doute il était bien content que les choses se fussent arrangées,

car il aurait préféré la mort à une rupture; mais, au fond de

lui, il y avait une angoisse sourde, une douleur profonde, qu'il

ne connaissait pas et dont il n'osait parler. Jamais il ne sut

de quelle façon Philippe rassura leur mère. Trois jours plus

tard, elle retournait aux Fondettes, l'air satisfait. Le soir

même, chez Nana, il tressaillit, lorsque François annonça le

lieutenant. Celui-ci, gaiement, plaisanta, le traita en galopin

dont il avait favorisé une escapade, qui ne tirait pas à

conséquence. Lui, restait le coeur serré, n'osant plus bouger,

ayant des rougeurs de fille, aux moindres mots. Il avait peu

vécu dans la camaraderie de Philippe, son aîné de dix ans; il le

redoutait à l'égal d'un père, auquel on cache les histoires de

femme. Aussi éprouvait-il une honte pleine de malaise, en le

voyant si libre près de Nana, riant très haut, lâché dans le

plaisir, avec sa belle santé. Cependant, comme son frère se

présenta bientôt tous les jours, Georges finit par s'accoutumer

un peu. Nana rayonnait. C'était un dernier emménagement en

plein gâchis de la vie galante, une crémaillère pendue

insolemment dans un hôtel qui crevait d'hommes et de meubles.

Une après-midi que les fils Hugon se trouvaient là, le comte

Muffat vint en dehors des heures réglées. Mais Zoé lui ayant

répondu que madame était avec des amis, il se retira sans vouloir

entrer, affectant une discrétion de galant homme. Lorsqu'il

reparut le soir, Nana l'accueillit avec la froide colère d'une

femme outragée.

-- Monsieur, dit-elle, je ne vous ai donné aucune raison de

m'insulter... Entendez-vous! quand je serai chez moi, je vous

prie d'entrer comme tout le monde.

Le comte restait béant.

-- Mais, ma chère..., tâcha-t-il d'expliquer.

-- Parce que j'avais des visites peut-être! Oui, il y avait des

hommes. Que croyez-vous donc que je fasse avec ces hommes?...

On affiche une femme en prenant de ces airs d'amant discret, et

je ne veux pas être affichée, moi!

Il obtint difficilement son pardon. Au fond, il était ravi.

C'était par des scènes pareilles qu'elle le tenait souple et

convaincu. Depuis longtemps, elle lui avait imposé Georges, un

gamin qui l'amusait, disait-elle. Elle le fit dîner avec

Philippe, et le comte se montra très aimable; au sortir de table,

il prit le jeune homme à part, il lui demanda des nouvelles de sa

mère. Dès lors, les fils Hugon, Vandeuvres et Muffat furent

ouvertement de la maison, où ils se serraient la main en intimes.

C'était plus commode. Seul Muffat mettait encore de la

discrétion à venir trop souvent, gardant le ton de cérémonie d'un

étranger en visite. La nuit, quand Nana, assise à terre, sur ses

peaux d'ours, retirait ses bas, il parlait amicalement de ces

messieurs, de Philippe surtout, qui était la loyauté même.

-- Ça, c'est bien vrai, ils sont gentils, disait Nana, restée par

terre à changer de chemise. Seulement, tu sais, ils voient qui

je suis... Un mot, et je te les flanquerais à la porte!

Cependant, dans son luxe, au milieu de cette cour, Nana

s'ennuyait à crever. Elle avait des hommes pour toutes les

minutes de la nuit, et de l'argent jusque dans les tiroirs de sa

toilette, mêlé aux peignes et aux brosses; mais ça ne la

contentait plus, elle sentait comme un vide quelque part, un trou

qui la faisait bâiller. Sa vie se traînait inoccupée, ramenant

les mêmes heures monotones. Le lendemain n'existait pas, elle

vivait en oiseau, sûre de manger, prête à coucher sur la première

branche venue. Cette certitude qu'on la nourrirait, la laissait

allongée la journée entière, sans un effort, endormie au fond de

cette oisiveté et de cette soumission de couvent, comme enfermée

dans son métier de fille. Ne sortant qu'en voiture, elle perdait

l'usage de ses jambes. Elle retournait à des goûts de gamine,

baisait Bijou du matin au soir, tuait le temps à des plaisirs

bêtes, dans son unique attente de l'homme, qu'elle subissait d'un

air de lassitude complaisante; et, au milieu de cet abandon

d'elle-même, elle ne gardait guère que le souci de sa beauté, un

soin continuel de se visiter, de se laver, de se parfumer

partout, avec l'orgueil de pouvoir se mettre nue, à chaque

instant et devant n'importe qui, sans avoir à rougir.

Le matin, Nana se levait à dix heures. Bijou, le griffon

écossais, la réveillait en lui léchant la figure; et c'était

alors un joujou de cinq minutes, des courses du chien à travers

ses bras et ses cuisses, qui blessaient le comte Muffat. Bijou

fut le premier petit homme dont il eût de la jalousie. Ce

n'était pas convenable qu'une bête mît de la sorte le nez sous

les couvertures. Puis, Nana passait dans son cabinet de

toilette, où elle prenait un bain. Vers onze heures, Francis

venait lui relever les cheveux, en attendant la coiffure

compliquée de l'après-midi. Au déjeuner, comme elle détestait de

manger seule, elle avait presque toujours madame Maloir, qui

arrivait le matin de l'inconnu avec ses chapeaux extravagants, et

retournait le soir dans ce mystère de sa vie, dont personne

d'ailleurs ne s'inquiétait. Mais le moment le plus dur,

c'étaient les deux ou trois heures entre le déjeuner et la

toilette. D'ordinaire, elle proposait un bézigue à sa vieille

amie; parfois, elle lisait le _Figaro_, où les échos des théâtres

et les nouvelles du monde l'intéressaient; même il lui arrivait

d'ouvrir un livre, car elle se piquait de littérature. Sa

toilette la tenait jusqu'à près de cinq heures. Alors,

seulement, elle s'éveillait de sa longue somnolence, sortant en

voiture ou recevant chez elle toute une cohue d'hommes, dînant

souvent en ville, se couchant très tard, pour se relever le

lendemain avec la même fatigue et recommencer des journées

toujours semblables.

Sa grosse distraction était d'aller aux Batignolles voir son

petit Louis, chez sa tante. Pendant des quinze jours, elle

l'oubliait; puis, c'étaient des rages, elle accourait à pied,

pleine d'une modestie et d'une tendresse de bonne mère, apportant

des cadeaux d'hôpital, du tabac pour la tante, des oranges et des

biscuits pour l'enfant; ou bien elle arrivait dans son landau, au

retour du Bois, avec des toilettes dont le tapage ameutait la rue

solitaire. Depuis que sa nièce était dans les grandeurs, madame

Lerat ne dégonflait pas de vanité. Elle se présentait rarement

avenue de Villiers, affectant de dire que ce n'était pas sa

place; mais elle triomphait dans sa rue, heureuse lorsque la

jeune femme venait avec des robes de quatre ou cinq mille francs,

occupée tout le lendemain à montrer ses cadeaux et à citer des

chiffres qui stupéfiaient les voisines. Le plus souvent, Nana

réservait ses dimanches pour la famille; et ces jours-là, si

Muffat l'invitait, elle refusait, avec le sourire d'une petite

bourgeoise: pas possible, elle dînait chez sa tante, elle allait

voir bébé. Avec ça, ce pauvre petit homme de Louiset était

toujours malade. Il marchait sur ses trois ans, ça faisait un

gaillard. Mais il avait eu un eczéma sur la nuque, et maintenant

des dépôts se formaient dans ses oreilles, ce qui faisait

craindre une carie des os du crâne. Quand elle le voyait si

pâle, le sang gâté, avec sa chair molle, tachée de jaune, elle

devenait sérieuse; et il y avait surtout chez elle de

l'étonnement. Que pouvait-il avoir, cet amour, pour s'abîmer

ainsi? Elle, sa mère, se portait si bien!

Les jours où son enfant ne l'occupait pas, Nana retombait dans la

monotonie bruyante de son existence, promenades au Bois,

premières représentations, dîners et soupers à la Maison d'Or ou

au Café anglais, puis tous les lieux publics, tous les spectacles

où la foule se ruait, Mabille, les revues, les courses. Et elle

gardait quand même ce trou d'oisiveté bête, qui lui donnait comme

des crampes d'estomac. Malgré les continuelles toquades qu'elle

avait au coeur, elle s'étirait les bras, dès qu'elle était seule,

dans un geste de fatigue immense. La solitude l'attristait tout

de suite, car elle s'y retrouvait avec le vide et l'ennui

d'elle-même. Très gaie par métier et par nature, elle devenait

alors lugubre, résumant sa vie dans ce cri qui revenait sans

cesse, entre deux bâillements:

-- Oh! que les hommes m'embêtent!

Une après-midi, comme elle rentrait d'un concert, Nana remarqua,

sur un trottoir de la rue Montmartre, une femme qui trottait, les

bottines éculées, les jupes sales, avec un chapeau détrempé par

les pluies. Tout d'un coup, elle la reconnut.

-- Arrêtez, Charles! cria-t-elle au cocher.

Et, appelant:

-- Satin! Satin!

Les passants tournèrent la tête, la rue entière regarda. Satin

s'était approchée et se salissait encore aux roues de la voiture.

-- Monte donc, ma fille, dit Nana tranquille, se moquant du monde.

Et elle la ramassa, elle l'emmena, dégoûtante, dans son landau

bleu clair, à côté de sa robe de soie gris perle, garnie de

chantilly; tandis que la rue souriait de la haute dignité du

cocher.

Dès lors, Nana eut une passion, qui l'occupa. Satin fut son

vice. Installée dans l'hôtel de l'avenue de Villiers,

débarbouillée, nippée, pendant trois jours elle raconta

Saint-Lazare, et les embêtements avec les soeurs, et ces salauds

de la police qui l'avaient mise en carte. Nana s'indignait, la

consolait, jurait de la tirer de là, quand elle devrait elle-même

aller trouver le ministre. En attendant, rien ne pressait, on ne

viendrait pas la chercher chez elle, bien sûr. Et des après-midi

de tendresse commencèrent entre les deux femmes, des mots

caressants, des baisers coupés de rires. C'était le petit jeu,

interrompu par l'arrivée des agents, rue de Laval, qui reprenait,

sur un ton de plaisanterie. Puis, un beau soir, ça devint

sérieux. Nana, si dégoûtée chez Laure, comprenait maintenant.

Elle en fut bouleversée, enragée; d'autant plus que, justement,

le matin du quatrième jour, Satin disparut. Personne ne l'avait

vue sortir. Elle avait filé, avec sa robe neuve, prise d'un

besoin d'air, ayant la nostalgie de son trottoir.

Ce jour-là, il y eut une tempête si rude dans l'hôtel, que tous

les domestiques baissaient le nez, sans souffler mot. Nana avait

failli battre François, qui ne s'était pas mis en travers de la

porte. Elle tâchait pourtant de se contenir, elle traitait Satin

de sale grue; ça lui apprendrait à ramasser de pareilles ordures

dans le ruisseau. L'après-midi, comme madame s'enfermait, Zoé

l'entendit sangloter. Brusquement, le soir, elle demanda sa

voiture et se fit conduire chez Laure. L'idée lui était venue

qu'elle trouverait Satin à la table d'hôte de la rue des Martyrs.

Ce n'était pas pour la ravoir, c'était pour lui coller la main

sur la figure. En effet, Satin dînait à une petite table, avec

madame Robert. En apercevant Nana, elle se mit à rire.

Celle-ci, frappée au coeur, ne fit pas de scène, très douce et

très souple au contraire. Elle paya du champagne, grisa cinq ou

six tables, puis enleva Satin, comme madame Robert était aux

cabinets. Dans la voiture seulement, elle la mordit, elle la

menaça, une autre fois, de la tuer.

Alors, continuellement, le même tour recommença. A vingt

reprises, tragique dans ses fureurs de femme trompée, Nana courut

à la poursuite de cette gueuse, qui s'envolait par toquade,

ennuyée du bien-être de l'hôtel. Elle parlait de souffleter

madame Robert; un jour même, elle rêva de duel; il y en avait une

de trop. Maintenant, quand elle dînait chez Laure, elle mettait

ses diamants, emmenant parfois Louise Violaine, Maria Blond,

Tatan Néné, toutes resplendissantes; et, dans le graillon des

trois salles, sous le gaz jaunissant, ces dames encanaillaient

leur luxe, heureuses d'épater les petites filles du quartier,

qu'elles levaient au sortir de table. Ces jours-là, Laure,

sanglée et luisante, baisait tout son monde d'un air de maternité

plus large. Satin pourtant, au milieu de ces histoires, gardait

son calme, avec ses yeux bleus et son pur visage de vierge;

mordue, battue, tiraillée entre les deux femmes, elle disait

simplement que c'était drôle, qu'elles auraient bien mieux fait

de s'entendre. Ça n'avançait à rien de la gifler; elle ne

pouvait se couper en deux, malgré sa bonne volonté d'être

gentille pour tout le monde. A la fin, ce fut Nana qui

l'emporta, tellement elle combla Satin de tendresses et de

cadeaux; et, pour se venger, madame Robert écrivit aux amants de

sa rivale des lettres anonymes abominables.

Depuis quelque temps, le comte Muffat paraissait soucieux. Un

matin, très ému, il mit sous les yeux de Nana une lettre anonyme,

où celle-ci, dès les premières lignes, lut qu'on l'accusait de

tromper le comte avec Vandeuvres et les fils Hugon.

-- C'est faux! c'est faux! cria-t-elle énergiquement, d'un

accent de franchise extraordinaire.

-- Tu le jures? demanda Muffat, déjà soulagé.

-- Oh! sur ce que tu voudras... Tiens! sur la tête de mon

enfant!

Mais la lettre était longue. Ensuite, ses rapports avec Satin

s'y trouvaient racontés en termes d'une crudité ignoble. Quand

elle eut fini, elle eut un sourire.

-- Maintenant, je sais d'où ça vient, dit-elle simplement.

Et, comme Muffat voulait un démenti, elle reprit avec

tranquillité:

-- Ça, mon loup, c'est une chose qui ne te regarde pas...

Qu'est-ce que ça peut te faire?

Elle ne niait point. Il eut des paroles révoltées. Alors, elle

haussa les épaules. D'où sortait-il? Ça se faisait partout, et

elle nomma ses amies, elle jura que les dames du monde en

étaient. Enfin, à l'entendre, il n'y avait rien de plus commun

ni de plus naturel. Ce qui n'était pas vrai, n'était pas vrai;

ainsi, tout à l'heure, il avait vu comme elle s'indignait, au

sujet de Vandeuvres et des fils Hugon. Ah! pour ça, il aurait

eu raison de l'étrangler. Mais à quoi bon lui mentir sur une

chose sans conséquence? Et elle répétait sa phrase:

-- Qu'est-ce que ça peut te faire, voyons?

Puis, la scène continuant, elle coupa court d'une voix rude.

-- D'ailleurs, mon cher, si ça ne te convient pas, c'est bien

simple... Les portes sont ouvertes... Voilà! il faut me

prendre comme je suis.

Il baissa la tête. Au fond, il restait heureux des serments de

la jeune femme. Elle, voyant sa puissance, commença à ne plus le

ménager. Et, dès lors, Satin fut installée dans la maison,

ouvertement, sur le même pied que ces messieurs. Vandeuvres

n'avait pas eu besoin des lettres anonymes pour comprendre; il

plaisantait, il cherchait des querelles de jalousie à Satin;

tandis que Philippe et Georges la traitaient en camarade, avec

des poignées de main et des plaisanteries très raides.

Nana eut une aventure, un soir que, lâchée par cette gueuse, elle

était allée dîner rue des Martyrs, sans pouvoir mettre la main

sur elle. Comme elle mangeait seule, Daguenet avait paru; bien

qu'il se fût rangé, il venait parfois, repris d'un besoin de

vice, espérant n'être pas rencontré dans ces coins noirs des

ordures de Paris. Aussi la présence de Nana sembla-t-elle le

gêner d'abord. Mais il n'était pas homme à battre en retraite.

Il s'avança avec un sourire. Il demanda si madame voulait bien

lui permettre de dîner à sa table. En le voyant plaisanter, Nana

prit son grand air froid, et répondit sèchement:

-- Placez-vous où il vous plaira, monsieur. Nous sommes dans un

lieu public.

Commencée sur ce ton, la conversation fut drôle. Mais, au

dessert, Nana, ennuyée, brûlant de triompher, mit les coudes sur

la table; puis, reprenant le tutoiement:

-- Eh bien! et ton mariage, mon petit, ça marche?

-- Pas fort, avoua Daguenet.

En effet, au moment de risquer sa demande chez les Muffat, il

avait senti une telle froideur de la part du comte, qu'il s'était

prudemment abstenu. Ça lui semblait une affaire manquée. Nana

le regardait fixement de ses yeux clairs, le menton dans la main,

un pli ironique aux lèvres.

-- Ah! je suis une coquine, reprit-elle avec lenteur; ah! il

faudra arracher le futur beau-père de mes griffes... Eh bien!

vrai, pour un garçon intelligent, tu es joliment bête! Comment!

tu vas faire des cancans à un homme qui m'adore et qui me répète

tout!... Écoute, tu te marieras si je veux, mon petit.

Depuis un instant, il le sentait bien; tout un projet de

soumission poussait en lui. Cependant, il plaisantait toujours,

ne voulant pas laisser tomber l'affaire dans le sérieux; et,

après avoir mis ses gants, il lui demanda, avec les formes

strictes, la main de mademoiselle Estelle de Beuville. Elle

finit par rire, comme chatouillée. Oh! ce Mimi! il n'y avait

pas moyen de lui garder rancune. Les grands succès de Daguenet

auprès de ces dames étaient dus à la douceur de sa voix, une voix

d'une pureté et d'une souplesse musicales, qui l'avait fait

surnommer chez les filles Bouche-de-Velours. Toutes cédaient,

dans la caresse sonore dont il les enveloppait. Il connaissait

cette force, il l'endormit d'un bercement sans fin de paroles,

lui contant des histoires imbéciles. Quand ils quittèrent la

table d'hôte, elle était toute rose, vibrante à son bras,

reconquise. Comme il faisait très beau, elle renvoya sa voiture,

l'accompagna à pied jusque chez lui, puis monta, naturellement.

Deux heures plus tard, elle dit, en se rhabillant:

-- Alors, Mimi, tu y tiens, à ce mariage?

-- Dame! murmura-t-il, c'est encore ce que je ferais de mieux...

Tu sais que je n'ai plus le sac.

Elle l'appela pour boutonner ses bottines. Et, au bout d'un

silence:

-- Mon Dieu! moi, je veux bien... Je te pistonnerai... Elle est

sèche comme un échalas, cette petite. Mais puisque ça fait votre

affaire à tous... Oh! je suis complaisante, je vais te bâcler

ça.

Puis, se mettant à rire, la gorge nue encore:

-- Seulement, qu'est-ce que tu me donnes?

Il l'avait saisie, il lui baisait les épaules, dans un élan de

reconnaissance. Elle, très gaie, frémissante, se débattait, se

renversait.

-- Ah! je sais, cria-t-elle, excitée par ce jeu. Écoute ce que

je veux pour ma commission... Le jour de ton mariage, tu

m'apporteras l'étrenne de ton innocence... Avant ta femme,

entends-tu!

-- C'est ça! c'est ça! dit-il, riant plus fort qu'elle.

Ce marché les amusa. Ils trouvaient l'histoire bien bonne.

Justement, le lendemain, il y avait un dîner chez Nana;

d'ailleurs, le dîner habituel du jeudi, Muffat, Vandeuvres, les

fils Hugon et Satin. Le comte arriva de bonne heure. Il avait

besoin de quatre-vingt mille francs pour débarrasser la jeune

femme de deux ou trois créances et lui donner une parure de

saphirs dont elle mourait d'envie. Comme il venait déjà

d'entamer fortement sa fortune, il cherchait un prêteur, n'osant

encore vendre une propriété. Sur les conseils de Nana elle-même,

il s'était donc adressé à Labordette; mais celui-ci, trouvant

l'affaire trop lourde, avait voulu en parler au coiffeur Francis,

qui, volontiers, s'occupait d'obliger ses clientes. Le comte se

mettait entre les mains de ces messieurs, par un désir formel de

ne paraître en rien; tous deux prenaient l'engagement de garder

en portefeuille le billet de cent mille francs qu'il signerait;

et ils s'excusaient de ces vingt mille francs d'intérêt, ils

criaient contre les gredins d'usuriers, où ils avaient dû

frapper, disaient-ils. Lorsque Muffat se fit annoncer, Francis

achevait de coiffer Nana. Labordette se trouvait aussi dans le

cabinet, avec sa familiarité d'ami sans conséquence. En voyant

le comte, il posa discrètement un fort paquet de billets de

banque parmi les poudres et les pommades; et le billet fut signé

sur le marbre de la toilette. Nana voulait retenir Labordette à

dîner; il refusa, il promenait un riche étranger dans Paris.

Cependant, Muffat l'ayant pris à part pour le supplier de courir

chez Becker, le joaillier, et de lui rapporter la parure de

saphirs, dont il voulait faire le soir même une surprise à la

jeune femme, Labordette se chargea volontiers de la commission.

Une demi-heure plus tard, Julien remettait l'écrin au comte,

mystérieusement.

Pendant le dîner, Nana fut nerveuse. La vue des quatre-vingt

mille francs l'avait agitée. Dire que toute cette monnaie allait

passer à des fournisseurs! Ça la dégoûtait. Dès le potage, dans

cette salle à manger superbe, éclairée du reflet de l'argenterie

et des cristaux, elle tourna au sentiment, elle célébra les

bonheurs de la pauvreté. Les hommes étaient en habit, elle-même

portait une robe de satin blanc brodé, tandis que Satin, plus

modeste, en soie noire, avait simplement au cou un coeur d'or, un

cadeau de sa bonne amie. Et, derrière les convives, Julien et

François servaient, aidés de Zoé, tous les trois très dignes.

-- Bien sûr que je m'amusais davantage, quand je n'avais pas le

sou, répétait Nana.

Elle avait placé Muffat à sa droite et Vandeuvres à sa gauche;

mais elle ne les regardait guère, occupée de Satin, qui trônait

en face d'elle, entre Philippe et Georges.

-- N'est-ce pas, mon chat? disait-elle à chaque phrase.

Avons-nous ri, à cette époque, lorsque nous allions à la pension

de la mère Josse, rue Polonceau!

On servait le rôti. Les deux femmes se lancèrent dans leurs

souvenirs. Ça les prenait par crises bavardes; elles avaient un

brusque besoin de remuer cette boue de leur jeunesse; et c'était

toujours quand il y avait là des hommes, comme si elles cédaient

à une rage de leur imposer le fumier où elles avaient grandi.

Ces messieurs pâlissaient, avec des regards gênés. Les fils

Hugon tâchaient de rire, pendant que Vandeuvres frisait

nerveusement sa barbe et que Muffat redoublait de gravité.

-- Tu te souviens de Victor? dit Nana. En voilà un enfant

vicieux, qui menait les petites filles dans les caves!

-- Parfaitement, répondit Satin. Je me rappelle très bien la

grande cour, chez toi. Il y avait une concierge, avec un

balai...

-- La mère Boche; elle est morte.

-- Et je vois encore votre boutique... Ta mère était une grosse.

Un soir que nous jouions, ton père est rentré pochard, mais

pochard!

A ce moment, Vandeuvres tenta une diversion, en se jetant à

travers les souvenirs de ces dames.

-- Dites donc, ma chère, je reprendrais volontiers des truffes...

Elles sont exquises. J'en ai mangé hier chez le duc de

Corbreuse, qui ne les valaient pas.

-- Julien, les truffes! dit rudement Nana.

Puis, revenant:

-- Ah! dame, papa n'était guère raisonnable... Aussi, quelle

dégringolade! Si tu avais vu ça, un plongeon, une dèche!... Je

peux dire que j'en ai supporté de toutes les couleurs, et c'est

miracle si je n'y ai pas laissé ma peau, comme papa et maman.

Cette fois, Muffat, qui jouait avec un couteau, énervé, se permit

d'intervenir.

-- Ce n'est pas gai, ce que vous racontez là.

-- Hein? quoi? pas gai! cria-t-elle en le foudroyant d'un

regard. Je crois bien que ce n'est pas gai!... Il fallait nous

apporter du pain, mon cher... Oh! moi, vous savez, je suis une

bonne fille, je dis les choses comme elles sont. Maman était

blanchisseuse, papa se soûlait, et il en est mort. Voilà! Si ça

ne vous convient pas, si vous avez honte de ma famille...

Tous protestèrent. Qu'allait-elle chercher là! on respectait sa

famille. Mais elle continuait:

-- Si vous avez honte de ma famille, eh bien! laissez-moi, parce

que je ne suis pas une de ces femmes qui renient leur père et

leur mère... Il faut me prendre avec eux, entendez-vous!

Ils la prenaient, ils acceptaient le papa, la maman, le passé, ce

qu'elle voudrait. Les yeux sur la table, tous quatre maintenant

se faisaient petits, tandis qu'elle les tenait sous ses anciennes

savates boueuses de la rue de la Goutte-d'Or, avec l'emportement

de sa toute-puissance. Et elle ne désarma pas encore: on aurait

beau lui apporter des fortunes, lui bâtir des palais, elle

regretterait toujours l'époque où elle croquait des pommes. Une

blague, cet idiot d'argent! c'était fait pour les fournisseurs.

Puis, son accès se termina dans un désir sentimental d'une vie

simple, le coeur sur la main, au milieu d'une bonté universelle.

Mais, à ce moment, elle aperçut Julien, les bras ballants, qui

attendait.

-- Eh bien! quoi? servez le champagne, dit-elle. Qu'avez-vous à

me regarder comme une oie?

Pendant la scène, les domestiques n'avaient pas eu un sourire.

Ils semblaient ne pas entendre, plus majestueux à mesure que

madame se lâchait davantage. Julien, sans broncher, se mit à

verser le champagne. Par malheur, François, qui présentait les

fruits, pencha trop le compotier, et les pommes, les poires, le

raisin, roulèrent sur la table.

-- Fichu maladroit! cria Nana.

Le valet eut le tort de vouloir expliquer que les fruits

n'étaient pas montés solidement. Zoé les avait ébranlés, en

prenant des oranges.

-- Alors, dit Nana, c'est Zoé qui est une dinde.

-- Mais, madame..., murmura la femme de chambre blessée.

Du coup, madame se leva, et la voix brève, avec un geste de

royale autorité:

-- Assez, n'est-ce pas?... Sortez tous!... Nous n'avons plus

besoin de vous.

Cette exécution la calma. Elle se montra tout de suite très

douce, très aimable. Le dessert fut charmant, ces messieurs

s'égayaient à se servir eux-mêmes. Mais Satin, qui avait pelé

une poire, était venue la manger derrière sa chérie, appuyée à

ses épaules, lui disant dans le cou des choses, dont elles

riaient très fort; puis, elle voulut partager son dernier morceau

de poire, elle le lui présenta entre les dents; et toutes deux se

mordillaient les lèvres, achevaient le fruit dans un baiser.

Alors, ce fut une protestation comique de la part de ces

messieurs. Philippe leur cria de ne pas se gêner. Vandeuvres

demanda s'il fallait sortir. Georges était venu prendre Satin

par la taille et l'avait ramenée à sa place.

-- Etes-vous bêtes! dit Nana, vous la faites rougir, cette pauvre

mignonne... Va, ma fille, laisse-les blaguer. Ce sont nos

petites affaires.

Et, tournée vers Muffat, qui regardait, de son air sérieux:

-- N'est-ce pas, mon ami?

-- Oui, certainement, murmura-t-il, en approuvant d'un lent signe

de tête.

Il n'avait plus une protestation. Au milieu de ces messieurs, de

ces grands noms, de ces vieilles honnêtetés, les deux femmes,

face à face, échangeant un regard tendre, s'imposaient et

régnaient, avec le tranquille abus de leur sexe et leur mépris

avoué de l'homme. Ils applaudirent.

On monta prendre le café dans le petit salon. Deux lampes

éclairaient d'une lueur molle les tentures roses, les bibelots

aux tons de laque et de vieil or. C'était, à cette heure de

nuit, au milieu des coffres, des bronzes, des faïences, un jeu de

lumière discret allumant une incrustation d'argent ou d'ivoire,

détachant le luisant d'une baguette sculptée, moirant un panneau

d'un reflet de soie. Le feu de l'après-midi se mourait en

braise, il faisait très chaud, une chaleur alanguie, sous les

rideaux et les portières. Et, dans cette pièce toute pleine de

la vie intime de Nana, où traînaient ses gants, un mouchoir

tombé, un livre ouvert, on la retrouvait au déshabillé, avec son

odeur de violette, son désordre de bonne fille, d'un effet

charmant parmi ces richesses; tandis que les fauteuils larges

comme des lits et les canapés profonds comme des alcôves

invitaient à des somnolences oublieuses de l'heure, à des

tendresses rieuses, chuchotées dans l'ombre des coins.

Satin alla s'étendre près de la cheminée, au fond d'un canapé.

Elle avait allumé une cigarette. Mais Vandeuvres s'amusait à lui

faire une scène atroce de jalousie, en la menaçant de lui envoyer

des témoins, si elle détournait encore Nana de ses devoirs.

Philippe et Georges se mettaient de la partie, la taquinaient, la

pinçaient si fort, qu'elle finit par crier:

-- Chérie! chérie! fais-les donc tenir tranquilles! Ils sont

encore après moi.

-- Voyons, laissez-la, dit Nana sérieusement. Je ne veux pas

qu'on la tourmente, vous le savez bien... Et toi, mon chat,

pourquoi te fourres-tu toujours avec eux, puisqu'ils sont si peu

raisonnables?

Satin, toute rouge, tirant la langue, alla dans le cabinet de

toilette, dont la porte grande ouverte laissait voir la pâleur

des marbres, éclairée par la lumière laiteuse d'un globe dépoli,

où brûlait une flamme de gaz. Alors, Nana causa avec les quatre

hommes, en maîtresse de maison pleine de charme. Elle avait lu

dans la journée un roman qui faisait grand bruit, l'histoire

d'une fille; et elle se révoltait, elle disait que tout cela

était faux, témoignant d'ailleurs une répugnance indignée contre

cette littérature immonde, dont la prétention était de rendre la

nature; comme si l'on pouvait tout montrer! comme si un roman ne

devait pas être écrit pour passer une heure agréable! En matière

de livres et de drames, Nana avait des opinions très arrêtées:

elle voulait des oeuvres tendres et nobles, des choses pour la

faire rêver et lui grandir l'âme. Puis, la conversation étant

tombée sur les troubles qui agitaient Paris, des articles

incendiaires, des commencements d'émeute à la suite d'appels aux

armes, lancés chaque soir dans les réunions publiques, elle

s'emporta contre les républicains. Que voulaient-ils donc, ces

sales gens qui ne se lavaient jamais? Est-ce qu'on n'était pas

heureux, est-ce que l'empereur n'avait pas tout fait pour le

peuple? Une jolie ordure, le peuple! Elle le connaissait, elle

pouvait en parler; et, oubliant les respects qu'elle venait

d'exiger à table pour son petit monde de la rue de la

Goutte-d'Or, elle tapait sur les siens avec des dégoûts et des

peurs de femme arrivée. L'après-midi, justement, elle avait lu

dans le _Figaro_ le compte rendu d'une séance de réunion publique,

poussée au comique, dont elle riait encore, à cause des mots

d'argot et de la sale tête d'un pochard qui s'était fait

expulser.

-- Oh! ces ivrognes! dit-elle d'un air répugné. Non,

voyez-vous, ce serait un grand malheur pour tout le monde, leur

république... Ah! que Dieu nous conserve l'empereur le plus

longtemps possible!

-- Dieu vous entendra, ma chère, répondit gravement Muffat.

Allez, l'empereur est solide.

Il aimait à lui voir ces bons sentiments. Tous deux

s'entendaient en politique. Vandeuvres et le capitaine Hugon,

eux aussi, ne tarissaient pas en plaisanteries contre «les

voyous», des braillards qui fichaient le camp, dès qu'ils

apercevaient une baïonnette. Georges, ce soir-là, restait pâle,

l'air sombre.

-- Qu'a-t-il donc, ce bébé? demanda Nana, en s'apercevant de son

malaise.

-- Moi, rien, j'écoute, murmura-t-il.

Mais il souffrait. Au sortir de table, il avait entendu Philippe

plaisanter avec la jeune femme; et, maintenant, c'était Philippe,

ce n'était pas lui qui se trouvait près d'elle. Toute sa

poitrine se gonflait et éclatait, sans qu'il sût pourquoi. Il ne

pouvait les tolérer l'un près de l'autre, des idées si vilaines

le serraient à la gorge, qu'il éprouvait une honte, dans son

angoisse. Lui, qui riait de Satin, qui avait accepté Steiner,

puis Muffat, puis tous les autres, il se révoltait, il voyait

rouge, à la pensée que Philippe pourrait un jour toucher à cette

femme.

-- Tiens! prends Bijou, dit-elle pour le consoler, en lui passant

le petit chien endormi sur sa jupe.

Et Georges redevint gai, tenant quelque chose d'elle, cette bête

toute chaude de ses genoux.

La conversation était tombée sur une perte considérable, éprouvée

par Vandeuvres, la veille, au Cercle Impérial. Muffat n'était

pas joueur et s'étonnait. Mais Vandeuvres, souriant, fit une

allusion à sa ruine prochaine, dont Paris causait déjà: peu

importait le genre de mort, le tout était de bien mourir. Depuis

quelque temps, Nana le voyait nerveux, avec un pli cassé de la

bouche et de vacillantes lueurs au fond de ses yeux clairs. Il

gardait sa hauteur aristocratique, la fine élégance de sa race

appauvrie; et ce n'était encore, par moments, qu'un court vertige

tournant sous ce crâne, vidé par le jeu et les femmes. Une nuit,

couché près d'elle, il l'avait effrayée en lui contant une

histoire atroce: il rêvait de s'enfermer dans son écurie et de se

faire flamber avec ses chevaux, quand il aurait tout mangé. Son

unique espérance, à cette heure, était dans un cheval, Lusignan,

qu'il préparait pour le Prix de Paris. Il vivait sur ce cheval,

qui portait son crédit ébranlé. A chaque exigence de Nana, il la

remettait au mois de juin, si Lusignan gagnait.

-- Bah! dit-elle en plaisantant, il peut bien perdre, puisqu'il

va tous les nettoyer aux courses.

Il se contenta de répondre par un mince sourire mystérieux.

Puis, légèrement:

-- A propos, je me suis permis de donner votre nom à mon outsider,

une pouliche... Nana, Nana, cela sonne bien. Vous n'êtes point

fâchée?

-- Fâchée, pourquoi? dit-elle, ravie au fond.

La causerie continuait, on parlait d'une prochaine exécution

capitale où la jeune femme brûlait d'aller, lorsque Satin parut à

la porte du cabinet de toilette, en l'appelant d'un ton de

prière. Elle se leva aussitôt, elle laissa ces messieurs

mollement étendus, achevant leur cigare, discutant une grave

question, la part de responsabilité chez un meurtrier atteint

d'alcoolisme chronique. Dans le cabinet de toilette, Zoé, tombée

sur une chaise, pleurait à chaudes larmes, tandis que Satin

vainement tâchait de la consoler.

-- Quoi donc? demanda Nana surprise.

-- Oh! chérie, parle-lui, dit Satin. Il y a vingt minutes que je

veux lui faire entendre raison... Elle pleure parce que tu l'as

appelée dinde.

-- Oui, madame..., c'est bien dur..., c'est bien dur..., bégaya

Zoé, étranglée par une nouvelle crise de sanglots.

Du coup, ce spectacle attendrit la jeune femme. Elle eut de

bonnes paroles. Et, comme l'autre ne se calmait pas, elle

s'accroupit devant elle, la prit à la taille, dans un geste de

familiarité affectueuse.

-- Mais, bête, j'ai dit dinde comme j'aurais dit autre chose.

Est-ce que je sais! J'étais en colère... Là, j'ai eu tort,

calme-toi.

-- Moi qui aime tant madame..., balbutiait Zoé. Après tout ce que

j'ai fait pour madame...

Alors, Nana embrassa la femme de chambre. Puis, voulant montrer

qu'elle n'était pas fâchée, elle lui donna une robe qu'elle avait

mise trois fois. Leurs querelles finissaient toujours par des

cadeaux. Zoé se tamponnait les yeux avec son mouchoir. Elle

emporta la robe sur son bras, elle dit encore qu'on était bien

triste à la cuisine, que Julien et François n'avaient pas pu

manger, tant la colère de madame leur coupait l'appétit. Et

madame leur envoya un louis, comme un gage de réconciliation. Le

chagrin, autour d'elle, la faisait trop souffrir.

Nana retournait au salon, heureuse d'avoir arrangé cette brouille

qui l'inquiétait sourdement pour le lendemain, lorsque Satin lui

parla vivement à l'oreille. Elle se plaignait, elle menaçait de

s'en aller, si ces hommes la taquinaient encore; et elle exigeait

que sa chérie les flanquât tous à la porte, cette nuit-là. Ça

leur apprendrait. Puis, ce serait si gentil de rester seules,

toutes les deux! Nana, reprise de souci, jurait que ce n'était

pas possible. Alors, l'autre la rudoya en enfant violente,

imposant son autorité.

-- Je veux, entends-tu!... Renvoie-les ou c'est moi qui file!

Et elle rentra dans le salon, elle s'étendit au fond d'un divan,

à l'écart, près de la fenêtre, silencieuse et comme morte, ses

grands yeux fixés sur Nana, attendant.

Ces messieurs concluaient contre les nouvelles théories

criminalistes; avec cette belle invention de l'irresponsabilité

dans certains cas pathologiques, il n'y avait plus de criminels,

il n'y avait que des malades. La jeune femme, qui approuvait de

la tête, cherchait de quelle façon elle congédierait le comte.

Les autres allaient partir; mais lui s'entêterait sûrement. En

effet, lorsque Philippe se leva pour se retirer, Georges le

suivit aussitôt; sa seule inquiétude était de laisser son frère

derrière lui. Vandeuvres resta quelques minutes encore; il

tâtait le terrain, il attendait de savoir si, par hasard, une

affaire n'obligerait pas Muffat à lui céder la place; puis, quand

il le vit s'installer carrément pour la nuit, il n'insista pas,

il prit congé en homme de tact. Mais, comme il se dirigeait vers

la porte, il aperçut Satin, avec son regard fixe; et, comprenant

sans doute, amusé, il vint lui serrer la main.

-- Hein? nous ne sommes pas fâchés? murmura-t-il.

Pardonne-moi... Tu es la plus chic, parole d'honneur!

Satin dédaigna de répondre. Elle ne quittait pas des yeux Nana

et le comte restés seuls. Ne se gênant plus, Muffat était venu

se mettre près de la jeune femme, et lui avait pris les doigts,

qu'il baisait. Alors, elle, cherchant une transition, demanda si

sa fille Estelle allait mieux. La veille, il s'était plaint de

la tristesse de cette enfant; il ne pouvait vivre une journée

heureuse chez lui, avec sa femme toujours dehors et sa fille

enfermée dans un silence glacé. Nana, pour ces affaires de

famille, se montrait toujours pleine de bons avis. Et, comme

Muffat s'abandonnant, la chair et l'esprit détendus, recommençait

ses doléances.

-- Si tu la mariais? dit-elle en se souvenant de la promesse

qu'elle avait faite.

Tout de suite, elle osa parler de Daguenet. Le comte, à ce nom,

eut une révolte. Jamais, après ce qu'elle lui avait appris!

Elle fit l'étonnée, puis éclata de rire; et le prenant par le

cou:

-- Oh! le jaloux, si c'est possible!... Raisonne un peu. On

t'avait dit du mal de moi, j'étais furieuse... Aujourd'hui, je

serais désolée...

Mais, par-dessus l'épaule de Muffat, elle rencontra le regard de

Satin. Inquiète, elle le lâcha, elle continua gravement:

-- Mon ami, il faut que ce mariage se fasse, je ne veux pas

empêcher le bonheur de ta fille... Ce jeune homme est très bien,

tu ne saurais trouver mieux.

Et elle se lança dans un éloge extraordinaire de Daguenet. Le

comte lui avait repris les mains; il ne disait plus non, il

verrait, on causerait de cela. Puis, comme il parlait de se

coucher, elle baissa la voix, elle donna des raisons.

Impossible, elle était indisposée; s'il l'aimait un peu, il

n'insisterait pas. Pourtant, il s'entêtait, il refusait de

partir, et elle faiblissait, lorsque de nouveau elle rencontra le

regard de Satin. Alors, elle fut inflexible. Non, ça ne se

pouvait pas. Le comte, très ému, l'air souffrant, s'était levé

et cherchait son chapeau. Mais, à la porte, il se rappela la

parure de saphirs, dont il sentait l'écrin dans sa poche; il

voulait la cacher au fond du lit pour qu'elle la trouvât avec ses

jambes, en se couchant la première; une surprise de grand enfant

qu'il méditait depuis le dîner. Et, dans son trouble, dans son

angoisse d'être renvoyé ainsi, il lui remit brusquement l'écrin.

-- Qu'est-ce que c'est? demanda-t-elle. Tiens! des saphirs...

Ah! oui, cette parure. Comme tu es aimable!... Dis donc, mon

chéri, tu crois que c'est la même? Dans la vitrine, ça faisait

plus d'effet.

Ce fut tout son remerciement, elle le laissa partir. Il venait

d'apercevoir Satin, allongée dans son attente silencieuse.

Alors, il regarda les deux femmes; et, n'insistant plus, se

soumettant, il descendit. La porte du vestibule n'était pas

refermée, que Satin empoigna Nana par la taille, dansa, chanta.

Puis, courant vers la fenêtre:

-- Faut voir la tête qu'il a sur le trottoir!

Dans l'ombre des rideaux, les deux femmes s'accoudèrent à la

rampe de fer forgé. Une heure sonnait. L'avenue de Villiers,

déserte, allongeait la double file de ses becs de gaz, au fond de

cette nuit humide de mars, que balayaient de grands coups de vent

chargés de pluie. Des terrains vagues faisaient des trous de

ténèbres; des hôtels en construction dressaient leurs

échafaudages sous le ciel noir. Et elles eurent un fou rire, en

voyant le dos rond de Muffat, qui s'en allait le long du trottoir

mouillé, avec le reflet éploré de son ombre, au travers de cette

plaine glaciale et vide du nouveau Paris. Mais Nana fit taire

Satin.

-- Prends garde, les sergents de ville!

Alors, elles étouffèrent leurs rires, regardant avec une peur

sourde, de l'autre côté de l'avenue, deux figures noires qui

marchaient d'un pas cadencé. Nana, dans son luxe, dans sa

royauté de femme obéie, avait conservé une épouvante de la

police, n'aimant pas à en entendre parler, pas plus que de la

mort. Elle éprouvait un malaise, quand un sergent de ville

levait les yeux sur son hôtel. On ne savait jamais avec ces

gens-là. Ils pourraient très bien les prendre pour des filles,

s'ils les entendaient rire, à cette heure de nuit. Satin s'était

serrée contre Nana, dans un petit frisson. Pourtant, elles

restèrent, intéressées par l'approche d'une lanterne, dansante au

milieu des flaques de la chaussée. C'était une vieille

chiffonnière qui fouillait les ruisseaux. Satin la reconnut.

-- Tiens! dit-elle, la reine Pomaré avec son cachemire d'osier!

Et, tandis qu'un coup de vent leur fouettait à la face une

poussière d'eau, elle racontait à sa chérie l'histoire de la

reine Pomaré. Oh! une fille superbe autrefois, qui occupait

tout Paris de sa beauté; et un chien, et un toupet, les hommes

conduits comme des bêtes, de grands personnages pleurant dans son

escalier! A présent, elle se soûlait, les femmes du quartier,

pour rire un peu, lui faisaient boire de l'absinthe; puis, sur

les trottoirs, les galopins la poursuivaient à coups de pierre.

Enfin, une vraie dégringolade, une reine tombée dans la crotte!

Nana écoutait, toute froide.

-- Tu vas voir, ajouta Satin.

Elle siffla comme un homme. La chiffonnière, qui se trouvait

sous la fenêtre, leva la tête et se montra, à la lueur jaune de

sa lanterne. C'était, dans ce paquet de haillons, sous un

foulard en loques, une face bleuie, couturée, avec le trou édenté

de la bouche et les meurtrissures enflammées des yeux. Et, Nana,

devant cette vieillesse affreuse de fille noyée dans le vin, eut

un brusque souvenir, vit passer au fond des ténèbres la vision de

Chamont, cette Irma d'Anglars, cette ancienne roulure comblée

d'ans et d'honneurs, montant le perron de son château au milieu

d'un village prosterné. Alors, comme Satin sifflait encore,

riant de la vieille qui ne la voyait pas:

-- Finis donc, les sergents de ville! murmura-t-elle d'une voix

changée. Rentrons vite, mon chat.

Les pas cadencés revenaient. Elles fermèrent la fenêtre. En se

retournant, Nana, grelottante, les cheveux mouillés, resta un

instant saisie devant son salon, comme si elle avait oublié et

qu'elle fût rentrée dans un endroit inconnu. Elle retrouvait là

un air si tiède, si parfumé, qu'elle en éprouvait une surprise

heureuse. Les richesses entassées, les meubles anciens, les

étoffes de soie et d'or, les ivoires, les bronzes, dormaient dans

la lumière rose des lampes; tandis que, de tout l'hôtel muet,

montait la sensation pleine d'un grand luxe, la solennité des

salons de réception, l'ampleur confortable de la salle à manger,

le recueillement du vaste escalier, avec la douceur des tapis et

des sièges. C'était un élargissement brusque d'elle-même, de ses

besoins de domination et de jouissance, de son envie de tout

avoir pour tout détruire. Jamais elle n'avait senti si

profondément la force de son sexe. Elle promena un lent regard,

elle dit d'un air de grave philosophie:

-- Ah bien! on a tout de même joliment raison de profiter, quand

on est jeune!

Mais déjà Satin, sur les peaux d'ours de la chambre à coucher, se

roulait et l'appelait.

-- Viens donc! viens donc!

Nana se déshabilla dans le cabinet de toilette. Pour aller plus

vite, elle avait pris à deux mains son épaisse chevelure blonde,

et elle la secouait au-dessus de la cuvette d'argent, pendant

qu'une grêle de longues épingles tombaient, sonnant un carillon

sur le métal clair.

Nana · 第 12 / 16 题