Première tentative de retour à Paris par ballon.--Préparatifs du
voyage.--Le bon vent.--L'ascension.--Le bon chemin.--Le brouillard.-Le
déjeuner en ballon.--Le vent a tourné.--En ballon captif.
Du 1er au 8 novembre 1870.
Nous arrivons à Rouen, mon frère et moi, le 2 novembre, avec le ballon «le
_Jean-Bart_.» Le préfet a été prévenu de nos projets; il a eu l'obligeance
de faire mettre à notre disposition un grand local où l'aérostat
pourra être ventilé et vernis à neuf. C'est la grande salle de bal du
Château-Baubet, le Casino de l'endroit, qui se transforme ainsi en atelier
aérostatique. L'inspecteur du télégraphe envoie ses facteurs qui nous
aident avec beaucoup de zèle dans l'opération de vernissage, vilaine
besogne qui consiste à enduire l'aérostat d'huile de lin cuite sur toute
sa surface. Le ballon ventilé est gonflé à l'air, on pénètre dans son
intérieur, afin d'examiner, par transparence, l'étoffe dans toute son
étendue.
Chaque fois qu'un petit trou se montre, il est bouché avec une pièce: la
plus petite piqûre est cachée sous une feuille de baudruche. C'est mon
frère qui s'occupe surtout de cette besogne avec un soin scrupuleux;
il fallait la guerre pour transformer ainsi un architecte de talent en
réparateur de ballons.
Mais nous sommes seuls; c'est nous qui conduirons notre aérostat: s'il
fuit, s'il est en mauvais état, qui donc, si ce n'est nous, en subira la
conséquence? Le voyage sera peut-être long, périlleux; ayons au moins
un bon aérostat, bien réparé, bien imperméable. S'il arrive un malheur,
n'ayons aucun reproche à nous faire!
Pendant quelques jours, le vent n'est pas favorable; il souffle plein nord
et nord-est. La patience est devenue de notre part, une ferme résolution.
L'accueil que nous recevons à Rouen est si affable, si gracieux, que le
temps se passe assez vite, malgré les nouvelles de la guerre, toujours
désastreuses, qui accablent le pays. Nous avons appris au Mans l'infâme
trahison de Bazaine, qui a soulevé dans toute la foule un cri d'horreur
et de dégoût[4]. Voilà que Dijon vient de succomber sous les coups d'une
armée de 10,000 Badois. Quand s'arrêtera donc la série des malheurs qui
frappent la France sans trêve, sans pitié? Parfois le découragement
trouble notre esprit, mais ce n'est qu'une impression fugitive; non, la
France ne peut pas tomber, Paris résiste, et l'ennemi sera écrasé sous ses
murs. Voilà ce que nous disions tous au mois de novembre. Voilà ce que
l'on répétait alors dans toute la France!
[Note 4: Ce chapitre a été écrit quelques jours après la proclamation
de M. Gambetta qui qualifiait lui-même de _trahison_ la conduite du
maréchal Bazaine. Sans doute aujourd'hui nous ne serions plus si
affirmatif, nous disant que l'histoire seule sera le grand juge.--Mais
nous ne voulons pas dénaturer notre récit, ici comme ailleurs, en lui
ôtant le caractère de l'impression première,]
_6 novembre_.--Le vent a passé momentanément au nord-est. D'après les avis
de l'Observatoire, il faut ouvrir l'oeil, le vent nord-ouest favorable
pourrait bien régner d'une façon durable, d'un moment à l'autre.
Pour être prêts à toute heure du jour et de la nuit, nous prenons la
résolution de gonfler le _Jean-Bart_, afin qu'il puisse partir subitement
à l'instant voulu. Une foule considérable assiste au gonflement qui
s'opère dans d'excellentes conditions près de l'usine à gaz. Voilà les
lettres pour Paris qui recommencent à surgir de toutes parts. On nous suit
dans la rue, on nous supplie de prendre encore une lettre bien légère. A
l'hôtel, en rentrant, il y a toujours à notre adresse tout un paquet de
petites lettres, qui, quoique bien légères, finissent par faire un ballot
très-lourd. Nous prenons des deux mains, bien heureux de faire des
heureux, mais ayant toujours soin d'ajouter: «Votre lettre suivra notre
destinée, il n'y a pas de garantie pour le succès. Nous essayons, voilà
tout!» Le directeur du bureau de la poste ajoute à ces paquets quatre sacs
de lettres pesant 250 kilogrammes, ce qui met entre nos mains une centaine
de mille lettres venant des quatre coins de France. Ah! si nous
pouvions les apporter à Paris. Que de bénédictions, que de marques de
reconnaissance nous seraient données! Comment songer sans émotion à cette
belle perspective!
L'opération du gonflement est assez longue, car nos hommes d'équipe
improvisés n'ont jamais touché un ballon. Il faut tout surveiller de près.
J'ai été obligé de préparer le _cataplasme_ aérostatique, formé de suif
fondu et de farine de lin, et destiné à boucher les joints de la soupape;
en ma qualité de chimiste, j'ai parfaitement réussi cette petite cuisine.
Nous descendons nous-mêmes les sacs de lest autour du filet; le ballon est
couvert d'huile, et nos vêtements ne tardent pas à être aussi luisants que
notre aérostat. Il n'est décidément pas agréable de seller soi-même le
cheval qu'on doit monter, et surtout de cirer ses harnais!
Mon frère montre le ballon à un inventeur avec lequel nous avons dîné la
veillé, à l'_Hôtel d'Angleterre_. Il nous expliquait son système avec un
enthousiasme fougueux.--«Je veux réunir, disait-il, un grand nombre de
ballons, dans une charpente légère ayant forme de navire; mon appareil,
muni de mâts, de voilures, pourra louvoyer dans les airs!» En face de
nous, un Anglais souriait. J'ai su depuis que c'était un des plus célèbres
ingénieurs de la Grande-Bretagne.
En voyant le _Jean-Bart_, la ténuité de l'étoffe aérostatique, en
s'apercevant que l'appareil oscille si facilement sous le moindre souffle
de l'air, l'inventeur a enfin ouvert les yeux. Il est guéri de sa folie!
Je ne m'attendais pas à voir mon frère faire une cure aussi merveilleuse!
A cinq heures, le _Jean-Bart_ est gonflé.
J'observe attentivement les nuages, leur direction, ma boussole et
ma carte à la main. Connaissant l'angle de Rouen avec le méridien
astronomique, et la déclinaison, je puis tracer sur le sol une ligne
qui s'étend vers le centre de Paris. Nous partirons quand les nuages se
dirigeront suivant cette ligne, quand nos petits ballons d'essai prendront
bien cette direction. Les conditions atmosphériques ne permettent pas
encore de lancer le ballon dans l'espace. Attendons le nord-ouest;
beaucoup d'habitants de Rouen regardent comme nous le ciel, les
girouettes, et se demandent: «Quand le vend nord-ouest soufflera-t-il?»
Les nouvelles que l'on apprend le soir au bureau du télégraphe ne sont
pas très rassurantes. Les Prussiens sont à sept lieues de Rouen. Si notre
départ est ajourné, il serait bien possible que les aéronautes soient
délogés de Rouen, comme ils l'ont été de Chartres. Pendant la nuit, nous
faisons, mon frère et moi, une série de réflexions tantôt agréables,
tantôt peu rassurantes. Mais notre imagination ouvre Paris à nos yeux. La
possibilité du succès fait oublier celle d'un échec. On a fait courir le
bruit que les Prussiens condamnaient à mort les aéronautes qu'ils avaient
pris, et, dans nos rêves, nous nous voyons parfois fusillés comme des
espions! Mais qu'est-ce que la vie à de tels moments? Ne les compte-t-on
pas par milliers, les héros qui meurent sur le champ de bataille? Ne
saurons-nous pas, s'il le faut, nous aventurer aussi bien dans la nacelle
d'un ballon que près de l'affût d'un canon.
Le lendemain, 7 novembre, nous gommes réveillés en sursaut. C'est un
ancien marin qui a surveillé le gonflement et qui entre précipitamment
dans notre chambre.
--Messieurs, dit-il tout ému, je crois que le vent souffle vers Paris;
voyez donc si je ne me trompe pas!
D'un bond je me précipite sur le balcon de l'hôtel où nous logeons. Les
nuages se reflètent dans la Seine qui s'étend sous mes yeux; ils se
dirigent bien, en effet, vers le sud-est, mais il est de toute nécessité
de confirmer cette observation en lançant des ballons d'essai.
Nous courons à l'usine à gaz. Un petit ballon de caoutchouc est gonflé,
lancé dans l'espace, le vent de terre le jette d'abord au-dessus de nos
têtes, mais le courant supérieur lui fait décrire dans le ciel une ligne
parallèle à celle que j'ai tracée sur le sol et qui donne la route de
Paris! Nos coeurs bondissent de joie, d'émotion, d'espérance.
L'inspecteur du télégraphe est prévenu à la hâte, il annonce à Tours notre
départ; une heure après on remet entre nos mains la dernière instruction
du gouvernement[5].
[Note 5: Voici la dépêche qui nous a été remise au moment du départ:
«Extrême urgence, Rouen de Tours--Directeur général à inspecteur
Rouen--Dites à Tissandier de partir et de dire à Paris, à nos amis, que
nous sommes prêts à mourir tous pour sauver l'honneur du pays.»]
Le directeur de la poste ne tarde pas à accourir avec un nouveau sac de
lettres importantes. Nous rentrons précipitamment à l'hôtel prendre nos
paquets; notre voiture est suivie dans la rue par une foule considérable,
et grand nombre de Rouennais nous mettent dans la main leurs dernières
lettres pour Paris.
A onze heures, mon frère et moi nous montons dans la nacelle. Le vent n'a
pas varié depuis le matin. Nos sacs de dépêches sont attachés au bordage
extérieur. Notre malle, nos couvertures pendent au cercle du ballon. Une
foule si compacte entoure l'aérostat que nous procédons avec peine à
l'équilibrage. On jette à même dans la nacelle les dernières lettres. Une
vieille dévote remet à mon frère une médaille bénite et une prière qui,
dit-elle, nous porteront bonheur.
Un monsieur très-bien mis me donne un papier plié que j'ouvre. C'est le
prospectus d'une maison d'habillement, d'un BON DIABLE rouennais. Cette
plaisanterie de mauvais goût me fait fâcher tout rouge, et met fin à la
pluie de missives. On fait reculer la foule. Les mains qui retiennent
la nacelle se soulèvent sous nos ordres, le ballon bientôt s'élève avec
majesté au milieu des cris d'enthousiasme de toute la foule.
Le public suit de terre notre direction et trois quarts d'heure après
l'ascension, le gouvernement recevait à Tours le télégramme suivant qu'il
publiait le lendemain dans son _Journal officiel_:
Rouen, 7 novembre, midi.
«Inspecteur Rouen à directeur général Télégraphes à Tours. Le ballon le
_Jean-Bart_ monté par MM. Tissandier frères est parti à 11 heures et demie
se dirigeant sur Paris, au milieu des acclamations.
«Vent favorable. Temps brumeux, ils font bonne route. Ces messieurs
emportent lettres, paquets et dépêches.»
Le ballon le _Jean-Bart_, en quittant terre, passe au-dessus des
gazomètres de l'usine; il bondit mollement au-dessus des nuages, en
traçant dans l'espace une courbe gracieuse; puis il s'arrête un instant,
immobile, hésitant comme l'oiseau qui cherche sa route. Il tourne sur
son axe, oscille lentement et s'abandonne enfin au courant aérien qui
l'entraîne.
Nous sommes à 1,200 mètres d'altitude: la ville de Rouen est vraiment
admirable, vue du haut de notre observatoire flottant. A nos pieds, l'île
Lacroix d'où nous venons de quitter terre, se baigne dans l'onde azurée de
la Seine. Plus loin, le fleuve traverse la ville, comme un ruban jeté au
hasard au milieu des maisonnettes d'une boîte de jouets de Nuremberg. Un
soleil d'automne colore de tons vigoureux ce délicieux tableau qu'encadre
un cercle de brume; l'air est semi-transparent, mais le coloris de la
scène terrestre, pour être moins vif, moins éclatant qu'au milieu de
l'été, n'en est pas moins pur et moins beau.
La plaine où le ballon s'est gonflé tout à l'heure est littéralement
cachée sous les têtes humaines, qui toutes sont dirigées vers nous! Les
hommes lèvent les bras vers le ciel, les femmes agitent leurs mouchoirs.
Les voeux de tous nous accompagnent! Comment ne pas être profondément ému
de ces marques de sympathie qui sont envoyées de si loin!
Cependant le _Jean-Bart_ domine bientôt le sommet d'une falaise dont le
pied est arrosé par les eaux de la Seine. Au même moment, mon frère fait
une observation qui devient une révélation sans prix! Le ballon plane
juste au-dessus de la chapelle de Notre-Dame de Bon-Secours, qui, droite
comme un I, est perchée sur le rocher..., et cette chapelle,--nous l'avons
remarqué à terre,--est précisément située sur la ligne qui conduit de
Rouen au centre de Paris!
Mon émotion est si vive, ma joie si grande, que j'en ai la respiration
momentanément arrêtée. Quant à mon frère, il regarde, ébahi comme moi, le
clocher dont la pointe aigue apparaît, comme le merveilleux jalon placé
sur le bord de la route. Tous deux immobiles, silencieux, suspendus dans
l'immensité céleste, nous avons la même pensée; la même espérance fait
battre nos coeurs! Notre imagination nous ouvre, dans le lointain,
l'imposant tableau de la capitale assiégée; elle fait tomber à nos yeux la
muraille de brume, immense toile de fond qui nous cache l'horizon.
Derrière ce rideau de vapeurs se dressent l'enceinte des forts hérissés
de canons, la ligne des bastions de Paris couverte de combattants; c'est
comme une apparition féerique qui surgirait au milieu des nuages....
Là-bas sont nos amis, nos frères, prêts à mourir pour la patrie; ils nous
aperçoivent dans le ciel; ils tendent les bras avec attendrissement vers
la nacelle aérienne qui leur apporte la consolation avec l'espérance,
comme la colombe au rameau béni!
* * * * *
Il est midi. Le soleil est au zénith. Il y a bientôt une heure que le
_Jean-Bart_ plane au-dessus des nuages, nous n'avons pas encore perdu de
vue la ville de Rouen. Nous marchons dans le bon chemin, mais avec une
lenteur désespérante! Le ciel au lieu de s'éclaircir se couvre partout
d'une brume épaisse qui parait s'abaisser lentement vers la terre, comme
un immense couvercle de vapeurs. Mon frère observe attentivement la carte
et la boussole pour trouver notre route au milieu des détours de la Seine.
Je ne quitte pas de vue mon baromètre, dont l'aiguille tourne rapidement
autour de son cadran. La descente est rapide, le _Jean-Bart_, au milieu
de la brume, s'est couvert d'humidité qui charge ses épaules. Je vide
par dessus bord un demi-sac de lest, nous remontons bientôt à deux mille
mètres de haut.
Le ballon est plongé au milieu d'un brouillard foncé, si épais qu'il
disparaît à nos yeux. Il ne faut pas songer non plus à distinguer la terre
noyée sous une brume épaisse; impossible de suivre de l'oeil les contours
de la Seine, précieux points de repère échelonnés sur notre route. Nous
laissons l'aérostat descendre bientôt pour chercher à revoir le sol; mais
le brouillard est compacte dans toute l'épaisseur de l'atmosphère.
--Il faut, dis-je à mon frère, attendre patiemment. Dans une heure, nous
nous rapprocherons de terre pour reconnaître le pays.
Le lest est semé sur notre route pour maintenir le ballon à une altitude
de 1,800 mètres. Ce n'est plus dans l'air que nous nous trouvons, c'est au
milieu d'une véritable étuve de vapeur. Il n'y a plus rien à voir, rien à
faire qu'à attendre ... et à espérer. Car notre marche initiale a été si
favorable, que nous ne doutons pas encore du succès. Nous causons de
nos projets, nous nous répétons ce que nous ferons à Paris, ce que nous
dirons; nous allons même jusqu'à penser à un nouveau départ aérien de la
gare du Nord ou de la gare d'Orléans. Et cependant nous connaissons la
_peau de l'ours_ de la fable! Mais on oublie trop souvent dans la vie le
bonhomme La Fontaine.
Le ballon est équilibré à 2,300 mètres d'altitude. Nous réparons le
désordre de notre nacelle, le guide-rope est largué, les sacs de dépêches
et les sacs de lest sont soigneusement rangés, l'appétit ne nous fait pas
défaut malgré nos émotions: le déjeuner nous attend. Un morceau de poulet
et un bon verre d'un vin de Sauterne qui nous a été donné par un ami,
voilà notre repas. Le couvert est simple, il se compose d'un journal
étalé sur nos genoux, où le repas est servi. Nous mangeons, ma foi,
très-gaiement, oubliant notre navigation dans les hautes régions de
l'atmosphère!
Quelle sensation bizarre et charmante tout à la fois, que celle de
planer dans les airs, au milieu d'un brouillard épais! La nacelle parait
immobile, et quand on ne remue pas soi-même, pas la moindre trépidation ne
vous dérange. C'est le sentiment du calme absolu, inconnu sur la terre,
même dans le désert, où le vent frôle le sable et produit un bruissement
monotone.
Ici le silence complet règne dans ces régions aériennes, pas un être
vivant ne trouble là sérénité de ces plaines vaporeuses que l'on sillonne,
mollement bercé par l'air.
Que ne pouvons-nous fixer là notre demeure, oubliant les misères
terrestres, la guerre et ses calamités, nous moquant des tyrans qui sèment
sous leurs pas l'incendie, le meurtre et le pillage!
Je regarde ma montre, et je m'aperçois que le temps s'est écoulé vite;
il est bientôt deux heures. Il y a une heure que nous voguons dans le
brouillard, dans une véritable étuve!
Se trouver pendant cinquante ou soixante minutes dans un bain de vapeur
épais et compact, n'offre rien de bien émouvant. Si l'on a entre les mains
un baromètre qui vous rappelle que dans votre bain de vapeur vous êtes
à plus de 2,000 mètres au-dessus de la terre, si l'on se souvient qu'un
ballon presque caché dans la brume est suspendu au-dessus de votre tête,
on n'a certes pas encore lieu d'être inquiet, quand on a quelque peu
l'habitude des voyages aériens.
Mais où l'impression peut changer, c'est quand on vient à se rappeler que
l'on a quitté une ville, où les Prussiens allaient bientôt entrer; c'est
quand on se demande si dans le fond de son bain de vapeur on ne trouvera
pas des fusils ennemis, l'emprisonnement et peut-être l'horrible mort
d'un espion! Si ce n'est la crainte qui vous agite, c'est au moins une
curiosité bien légitime qui vous pousse à jeter les yeux sur le plancher
du commun des mortels.
Aussi, quand, après trois heures de voyage, le _Jean-Bart_ descendit vers
la terre qu'il avait complètement abandonnée pendant une grande heure, le
lecteur ne s'étonnera pas quand il apprendra que les deux voyageurs dont
il suit les péripéties se sont dit mutuellement:
--Si nous laissions revenir l'aérostat en vue de terre? Nous ne serions
pas fâchés de voir où nous sommes.
Notre ballon descend lentement dans l'atmosphère, il traverse le manteau
de brouillard qui s'étend sur la campagne; nous apercevons la terre. Une
inspection rapide nous fait connaître sur les replis de la Seine les
hauteurs des Andelys. Le _Jean-Bart_ a plané sans presque avancer; il n'a
guère marché plus vite qu'une mauvaise charrette. Mais la lenteur de notre
course n'est pas notre seule remarque; le vent a changé de direction, car
nous avons laissé la Seine déjà bien loin sur la gauche, et c'est toujours
à notre droite que nous aurions dû l'apercevoir, si nous avions continué
à nous diriger vers Paris. C'est ainsi que tout à coup, nos beaux rêves
s'envolent en fumée! Qui peut, hélas! compter sur les courants de l'air
mobiles et changeants: bien fol est qui s'y fie!
--A quoi bon continuer le voyage? disons-nous; en passant la nuit en
ballon, nous serons jetés vers le sud, sur Orléans peut-être! Là n'est pas
notre but. Revenons à terre, peut-être un second essai sera-t-il couronné
par le succès. Ce n'est que partie remise.
Un coup de soupape nous jette à cent mètres au-dessus des champs; notre
guide-rope toucha terre; une foule de paysans accourent de toutes parts.
Le vent est si faible, l'air est si calme qu'ils rattrapent la nacelle en
courant. Les voilà qui touchent notre câble traînant.
--Tirez la corde! Leur crions-nous.
Une centaine de bras vigoureux font descendre le _Jean-Bart_ lentement,
sans secousse, sans que nous ayons eu la peine de jeter notre ancre.
Jamais meilleure descente n'est venue seconder nos efforts; mais combien
n'aurions-nous pas préféré un traînage, au milieu de la tempête, pourvu
qu'il ait eu lieu sous les murs de Paris.
Des centaines de spectateurs nous entourent, une nuée de mobiles arrive,
car la nacelle a touché terre au milieu des avant-postes français. A
quelques milliers de mètres plus loin nous tombions chez les Prussiens!
Nous demandons où nous sommes.
--A Pose, nous dit-on.
--Y a-t-il près d'ici une usine à gaz où notre aérostat qui a perdu du gaz
dans le trajet, puisse s'arrondir?
Un chef d'usine des environs, M.L...., met gracieusement à notre
disposition sa maison pour nous recevoir, son gazomètre pour nous fournir
une centaine de mètres cubes de gaz.--Mais pour aller jusque chez lui, il
faut traverser une ligne de chemin de fer, un fil télégraphique et passer
la Seine! C'est bien difficile de faire arriver jusque-là un ballon
captif. Toutefois nous voulons essayer quand même.
Je harangue la foule et lui demande son aide. Mille hourrahs répondent à
ma proposition. Je descends de la nacelle une corde de 50 mètres,
pendant que mon frère en attache une autre au cercle. Nous attelons une
cinquantaine d'hommes à chaque câble et le ballon captif s'élève à trente
mètres de haut. Après nous être renseignés sur l'itinéraire à suivre, on
nous traîne dans la nacelle jusqu'au petit village de Pose, où le maire
reçoit les voyageurs tombés des nues.--Nous voici arrivés sur les rives
de la Seine, où de vieux bateliers se concertent pour le passage de
l'aérostat sur l'autre rive. Le temps est calme, et malgré la largeur du
fleuve, le ballon est attaché par deux cordes à un bachot solide, où huit
rameurs prennent place. Ils se lancent au large; c'est merveille de nous
voir dans notre panier d'osier à 30 mètres au-dessus du courant rapide,
remorqués par les solides biceps de nos mariniers, qui font parvenir le
_Jean-Bart_ sur l'autre rive, après un travail pénible et plein de danger
pour eux. Car la moindre brise eût soulevé le ballon et fuit chavirer
l'embarcation! Mais ces braves gens sont si heureux de venir en aide à des
aéronautes, qu'ils ne veulent pas connaître d'obstacles!
Nous continuons notre route jusqu'à la voie du chemin de fer où les fils
télégraphiques se dressent, comme ces dragons des _Mille et une Nuits_ qui
crient au voyageur téméraire: «Tu n'iras pas plus loin!» Comment en effet
faire passer un ballon captif retenu par des câbles à travers des fils
tendus à quelques mètres du sol?--Cet obstacle est surmonté. Suspendus
dans l'air à une vingtaine de mètres, nous jetons au delà des fils une
corde que saisissent nos conducteurs, tandis que l'on abandonne le câble
qui est de l'autre côté des poteaux. Bientôt une petite rivière arrête
encore notre marche, mais l'aérostat passe ce dernier Rubicon et arrive
enfin à Romilly-sur-Andelle. Notre ballon est attaché à des masses de
fonte pesantes, nous le clouons au sol, où des gardes nationaux le
surveillent. Il passe la nuit dans la prairie, tandis que nous jouissons
des douceurs de la plus charmante hospitalité que puissent recevoir des
voyageurs tombés du ciel.
V
Seconde tentative de retour à Paris.--Le coucher du soleil et le lever
de la lune.--La Seine et les forêts.--Adieu Paris!--Descente dans le
fleuve.--Les paysans normands.
Du 8 au 20 novembre.
Le lendemain le _Jean-Bart_ a reçu une petite ration de gaz qui lui
a donné des ailes. Mon frère et moi nous observons avec attention
l'atmosphère. Le vent de terre est du sud-est, mais nous croyons remarquer
que des nuages très-élevés se dirigent dans la direction de Paris. Nous
sommes dans le feu de l'action, comme les soldats au milieu des fumées
de la poudre, nous voulons marcher en avant, décidés à tenter un nouveau
voyage à de grandes hauteurs, sans nous soucier de la nuit qui tombe, ni
des Prussiens qui nous entourent.
Cette fois, ce n'est plus la même confiance qui anime notre esprit, car le
courant inférieur est complètement défavorable; mais il semble devoir
nous pousser sur Rouen, où de toute façon il faut revenir. Dans le cas
d'insuccès, ce trajet serait accepté comme un pis-aller favorable. Quant
au courant supérieur, il est très-élevé; comment se dissimuler les
difficultés à vaincre pour s'y maintenir, pendant un temps d'une longue
durée? Nous faisons la part du possible et du probable, comptant beaucoup
sur ce je ne sais quoi, qui parfois vous vient en aide. Partons toujours,
disons-nous, on avisera en l'air. _Audaces fortuna juvat!_ ce qui veut
dire, en style aérostatique, qu'il faut s'élever en ballon pour que le bon
vent vous favorise.
A quatre heures trente minutes, nous prenons les dispositions du départ.
Nos valises bouclées à la hâte sont attachées au cercle du filet, un
dernier paquet de lettres qu'apporte le maire de Romilly est placé dans
la nacelle. Nous montons dans notre esquif d'osier; il fait un temps
magnifique, de grands nuages blancs se bercent dans l'air, l'heure du
crépuscule va sonner, la nature est calme et majestueuse.
Le départ s'exécute dans les meilleures conditions, en présence d'une
foule complètement étrangère aux manoeuvres aérostatiques. Elle manifeste
son étonnement par le silence et l'immobilité. Tous les spectateurs
ont les yeux fixés sur l'aérostat; quand il quitte terre, les têtes se
dressent, les bras se lèvent, les bouches sont béantes.
Je ne me rappelle pas avoir jamais fait d'ascension dans des circonstances
si remarquables. Nous quittons lentement les prairies verdoyantes, les
lignes de peupliers qui les encadrent. Une légère vapeur, opaline,
diaphane, couvre ces richesses végétales, avant que le manteau de la nuit
ne s'y étende. Une indicible fraîcheur, odorante, pénétrante, monte dans
l'air comme la plus suave émanation, elle nous enveloppe, jusqu'au moment
où le _Jean-Bart_ s'enfonce dans la zone des nuages; jamais je n'avais
éprouvé cette volupté secrète du voyage aérien, ce vertige merveilleux de
l'esprit qui s'abandonne à la nature.
On croirait en se séparant du plancher terrestre, qu'on y laisse quelque
chose de soi-même, la partie physique, matérielle: ce qu'on emporte
avec soi, c'est l'idéal. Lisez Goethe: le poète décrit quelque part,
l'impression qu'éprouve l'âme lorsqu'elle se sépare du corps au moment du
trépas; il y a dans cette description poétique, imagée, écrite en un style
puissant, quelque chose qui rappelle cet abandon des choses terrestres,
dans la nacelle de l'aérostat!
Nous traversons comme la flèche le massif des nuages. Impression vraiment
curieuse. Pendant ce passage rapide, c'est une buée légère qui vous
entoure, une nébulosité semi-transparente. Puis au-dessus, c'est la
lumière resplendissante, c'est le spectacle du soleil, qui lance ses
rayons ardents sur les montagnes de vapeurs, Alpes célestes aux mamelons
escarpés, arrondis. Sous les nuages, nous avons laissé la nature,
presque endormie, somnolente à l'heure du crépuscule. Au-dessus, nous la
retrouvons éveillée, pleine de vie, ivre de lumière. Quels tons puissants
dans ces rayons qui s'échappent du soleil au déclin, quand on les
contemple à la hauteur de trente pyramides! Quels reflets magiques
au milieu de ces vallées vaporeuses, aussi blanches que la neige des
montagnes, aussi étincelantes que des paillettes adamantines!
Dans un de nos précédents voyages, nous avons pu montrer un spectacle
analogue à un navigateur qui avait sondé tous les coins du globe; juché
dans la nacelle, il admirait, muet d'étonnement.
--J'ai vu, nous disait-il, le soleil se coucher au milieu des glaciers
polaires, se perdre dans la mer d'azur de la baie de San-Francisco, j'ai
vu les grandes scènes que la nature dessine au cap Horn, j'ai fait le tour
du monde, mais jamais pareille scène ne m'avait tant ému!
Qu'on ne nous accuse pas d'enthousiasme facile, ou d'exagération. Quand
la nature se mêle de faire du beau dans ce monde aérien, elle enfante
d'incomparables merveilles. Là haut, il y a toute une révélation de
couleurs et de lumières, qui défieront à jamais le pinceau des Michel-Ange
futurs aussi bien que la plume des Goethe de l'avenir.
Peu à peu le soleil s'abaisse à l'horizon. Quand il va se noyer dans la
mer des nuages, il y jette ses derniers feux. L'immensité s'embrase, pour
s'éteindre tout à coup.
Ces rayons ardents nous évitent de jeter du lest; mon frère retrace sur
son album aérostatique, ce tableau céleste aussi fidèlement que crayon
peut le faire. Quant à moi je surveille l'aiguille du baromètre. Le soleil
nous aspire, nous appelle à lui, et de couches d'air en couches d'air,
nous atteignons l'altitude de 3,200 mètres.
A 5 heures, l'obscurité est presque complète. Le froid ne tarde pas à
se faire sentir; aussi l'aérostat, plus impressionnable que l'organisme
humain, est brusquement saisi; son gaz se contracte, sa force
ascensionnelle diminue. Il descend avec une grande rapidité, revient en
vue de terre, où le vent le jette sur la Seine, qu'il traverse lentement à
500 mètres de haut. Bientôt nous planons au-dessus d'une campagne couverte
d'arbres, comprise entre deux bras du fleuve. C'est la forêt de Rouvray,
qui s'étend à nos pieds comme un immense tapis de verdure.
Le vent parait avoir changé de direction, il nous dirige vers l'Océan. Ce
n'est pas encore dans l'enceinte des forts de Paris que nous toucherons
terre! Ayons le courage de faire contre fortune bon coeur, abandonnons nos
belles espérances, comptant bien les retrouver plus tard.
Nous descendons si près de terre que nos guide-ropes, longs de 200 mètres,
touchent le sommet des arbres et impriment de violentes secousses à notre
nacelle. Nous entendons distinctement le frôlement des cordes contre les
feuilles. Elles glissent dans les branches en imitant le murmure d'un
ruisseau qui coule sur un lit de cailloux. Quelquefois un bruit sec se
fait entendre; il est suivi d'un brusque soubresaut de l'aérostat; c'est
un de nos câbles qui s'est enroulé autour d'une branche qu'il a brisée
comme un fétu de paille.
L'aspect de la forêt est celui d'un immense lit de mousse, car vus d'en
haut, les arbres perdent leur grandeur, on n'en aperçoit que les cimes.
On serait presque tenté de sauter à pied joint sur ce duvet qui repose la
vue. Au milieu des bois quelques lueurs paraissent comme des étoiles qui
brilleraient en un ciel sombre. Ce sont des paysans qui allument la lampe
dans leur chaumière. Se doutent-ils qu'un regard leur est lancé du ciel?
Nous ne voulons pas descendre au milieu de la forêt, dans la crainte de
mettre en pièces le _Jean-Bart_. Quelques poignées de lest nous font
remonter à un demi kilomètre dans l'air; mais voilà qu'une circonstance
inattendue va prolonger malgré nous notre voyage, en nous entraînant
encore une fois dans les régions supérieures.
La lune vient de se lever au milieu de l'atmosphère. Elle dissipe les
vapeurs suspendues dans l'air; enlève-t-elle aussi l'humidité fixée
aux cordages, à l'étoffe du _Jean-Bart_? Nous le supposons, car nous
remontons, lentement il est vrai, mais sans jeter la moindre parcelle de
lest, à une hauteur de 2,400 mètres.
La scène qui s'offre à nos regards pour avoir changé d'aspect n'en est
pas moins belle, moins saisissante. L'astre des nuits trône sous un dais
d'argent, formé par une voûte de nuages étincelants. Jusqu'à perte de vue,
ses rayons caressent la surface des vapeurs atmosphériques, les découpent
comme en écailles irisées, et s'y reflètent sur le fond obscur des régions
inférieures. Il fait ici un froid pénétrant, intense, nous nous couvrons
de nos fourrures, mais nos pieds et nos mains sont littéralement gelés.
L'action de l'abaissement de température se fait sentir d'autant plus
qu'il y a plus longtemps que nous sommes immobiles, nous finissons par
subir les épreuves d'un réel malaise. La lueur indécise de la lune lance
sur notre aérostat de faibles rayons qui ne suffisent plus à éclairer
notre baromètre. Nous distinguons à peine son aiguille d'acier.
Navigateurs sans boussole, nous errons au hasard dans l'immensité de
l'atmosphère.
A 9 heures, nous sommes revenus eu vue de terre; c'est encore un bras de
la Seine qui se déroule sous nos yeux, comme un serpent d'argent. A 400
mètres de haut, nous planons au-dessus du fleuve où l'ombre du ballon
se découpe en une grande tache noire. Sur l'autre rive, nous apercevons
encore un immense bouquet d'arbres, serrés et touffus, où pas une
clairière ne se présente pour faciliter notre descente. C'est la forêt de
Roumare.
La nuit est venue, il faut absolument songer à la descente; mais où
trouverons-nous une plaine hospitalière pour jeter notre ancre? Voilà la
Seine qui plus loin, revient sur ses pas, et, au delà, à perte de vue, une
forêt plus vaste encore que les précédentes, semble nous défier de ses
cimes touffues et compactes. C'est la forêt de Mauny.--Quelle luxuriante
campagne nous traversons du haut des airs, où l'eau et la végétation se
disputent la nature! quel pays riche et verdoyant! Mais quelle déplorable
contrée pour le navigateur aérien, qui ne rencontre sous sa nacelle que
récifs, écueils qui le menacent du naufrage!
Semant du lest sur notre route, nous maintenons le _Jean-Bart_ à 300
mètres de haut. Nous épions une plaine, mais il n'y a sous nos pieds qu'un
amoncellement d'arbres répandus à profusion sur toute la campagne. Le vent
est calme, nous sillonnons l'espace avec une extrême lenteur.
A 9 heures 30, nous sommes en vue d'un nouveau bras de Seine que le ballon
va traverser encore. L'espérance nous fait croire que sur l'autre versant,
une terre propice à la descente viendra prêter son aide aux aéronautes.
Nous tombons de Charybde en Scylla.
Le _Jean-Bart_ s'avance en droite ligne vers le milieu de la forêt de
Bretonne, qui s'étend jusqu'à la mer, où le vent nous dirige, et par
surcroît de malheur, les rives de la Seine sont hérissées de hautes
falaises qui nous menacent. Traverser successivement quatre bras de Seine,
et trois forêts, sans apercevoir un espace vide, c'est comme une fatalité
qui nous poursuit. Il n'y a peut-être pas d'autres points du globe où
pareil voyage pourrait se faire. Nous sommes à 100 mètres de haut, le
ballon peut être brisé contre les rochers, s'il ne gravit pas les hautes
plages aériennes. Mais s'il remonte, le vent le lancera sur la forêt de
Bretonne, et le poussera jusqu'à la mer où nous courrons grande chance
de nous perdre. Tout en faisant ces observations peu rassurantes, le
_Jean-Bart_ arrive au-dessus de la Seine, en vue de Jumiège. En cet
endroit le fleuve est d'une grande largeur, il s'étend comme un lac
immense dont les rayons lunaires font le plus admirable miroir. Le moment
de l'hésitation est passé, il faut prendre une résolution subite et
décisive. Le vent va nous lancer sur la rive opposée, contre une falaise
énorme; en un instant nous nous pendons à la corde de la soupape, elle
s'ouvre béante, fait entendre une musique étrange: c'est le gaz qui
s'échappe. Nous rendons la main, les clapets se ferment, avec un bruit
sonore qu'amplifie la rotondité de la sphère d'étoffe. Nous piquons une
tête dans la Seine, mais en aéronautes experts, nous avons calculé notre
chute. Nos cordes tombent dans l'eau, y glissent, et notre nacelle
s'arrête à 45 mètres au-dessus du fleuve. Sachant imiter le mouvement de
l'oiseau qui se laisse tomber de haut, pour effleurer la surface liquide,
le _Jean-Bart_ a évité la noyade.
La falaise est un écran immense qui intercepte le vent, et l'air est si
calme au-dessus de la Seine, que notre ballon reste complètement immobile
à quelques mètres au-dessus du fleuve. Le courant frappe les cordes
traînantes, y clapote avec un léger bruissement; la lune éclaire le
globe aérien, qui, au milieu de ce tableau nocturne, offre un aspect
merveilleux.
Nous entendons bientôt des clameurs sur le rivage. Une foule de mariniers
sont venus, à l'approche de l'aérostat tombé des nues. Parmi les cris de
tous, on distingue quelques voix féminines qui se détachent de ce concert
humain, comme les flûtes aiguës d'un orchestre.
--Si ce sont des Prussiens, dit l'une d'elles, nous allons les tenir, ils
ne nous échapperont pas!
--Tirez les cordes, répondons-nous en criant de toute la force de nos
poumons. Amenez-les sur le rivage.
Sur ces entrefaites une barque montée par quatre ou cinq hommes vient de
paraître à la surface de l'eau. L'un d'eux nous crie qu'il arrive à notre
aide.
Bientôt en effet les rameurs nous ont rejoints au milieu du fleuve, ils
saisissent un de nos câbles qu'ils amènent péniblement au rivage. On a
toutes les peines du monde à se faire entendre au milieu des clameurs.
--Silence, silence, crions-nous avec le ton des huissiers à la Chambre,
écoutez-nous!...
Le bruit se calme en effet, et sur nos ordres, les mariniers que l'on
distingue difficilement au milieu de la nuit, tirent notre corde, mais ils
s'y pendent tous avec un enthousiasme qu'il est impossible de modérer.
Ils s'y cramponnent si brusquement dans leur ardeur, qu'ils impriment au
_Jean-Bart_ de terribles secousses. Nos protestations sont vaines. Il faut
nous contraindre à être secoués dans la nacelle comme des feuilles de
salade qu'on égoutte dans un panier.
En quelques minutes la nacelle a quitté la Seine, nous sommes suspendus
au-dessus des peupliers qui bordent le chemin de halage. Nous disons aux
mariniers de conduire le ballon dans un espace libre d'arbres. Ils se
mettent tous en marche aux cris du «_oh hisse!_» familier aux bateliers.
Notre ancre est encore pendante et s'accroche à un peuplier, d'où il faut
la déloger. C'est tout un travail. Mais nous tranchons ce noeud gordien
comme l'aurait fait Alexandre lui-même. Nous faisons tirer les câbles
de l'aérostat, par nos remorqueurs, de toute la force de leurs biceps.
L'arbre cède et se casse, non sans une violente secousse de notre esquif.
Mais en vrais _loups d'air_, il ne faut pas regarder aux torgnioles!
On arrive enfin au village d'Heurtrauville, dont les maisons assises
coquettement au pied d'une immense falaise, bordent le cours de la Seine.
L'aérostat est ramené à terre sur la berge, les sacs de lest vides sont
remplis de sable, on les entasse dans le panier d'osier, qu'ils rivent au
sol. Nous mettons pied à terre.
Les femmes, qui nous prenaient pour des Prussiens, se sont vite détrompées
en nous entendant parler le langage qui leur est familier. Mais elles
se figurent maintenant que nous sommes envoyés par le gouvernement pour
enlever _leurs hommes_, et les enrôler dans l'armée. Décidément ces braves
Normandes voient dans l'aérostat un oiseau de mauvais augure. Il paraît
que nos mines ne sont pas trop suspectes, car nos explications ne tardent
pas à rassurer sur nos intentions la plus belle moitié du village
d'Heurtrauville.
Voilà un groupe de paysans qui s'avance avec la gravité de présidents de
cour. Ce sont des membres du conseil municipal précédés de M. le maire.
Ils nous demandent nos papiers. Braves gens les Normands, mais un peu
méfiants. L'un d'eux prend connaissance des pièces qui nous ont été
données par le gouvernement, il les examine avec le sérieux d'un changeur
qui flairerait un faux billet de banque.
--C'est bien, Messieurs, nous sommes à votre disposition.
Nous demandons un piquet de six gardes nationaux pour être de faction
pendant la nuit autour du ballon, pour empêcher les fumeurs d'y mettre le
feu, et les curieux de s'en approcher.
M. le maire donne ses ordres au commandant de place. Il nous conduit
ensuite au _Grand-Hôtel_ de la localité. C'est une humble chaumière, un
cabaret de village, très propret, fort bien tenu. La patronne nous fait
les honneurs avec une bonne grâce, ma foi! charmante. Elle nous offre sa
chambre, pour passer la nuit. De grand coeur nous la remercions, heureux
de trouver un lit pour nous reposer de nos fatigues et de nos émotions.
Nous dînons dans ce cabaret avec un appétit tout aérien. Mon frère et moi
nous répondons aux questions des curieux, faisant l'un et l'autre de la
propagande aérostatique.
--C'est égal, dit un vieux malin, quel fier toupet vous avez pour vous
promener dans les nuages, avec une telle machine. Bonté divine! il faut
avoir envie de voir la lune pour monter si haut.
La conversation ne tarde pas à s'engager sur la politique. La nouvelle de
la levée des hommes mariés n'est pas reçue ici avec tout le patriotisme
qu'on pourrait attendre. Cependant quelques hommes sont résolus, et dans
leur langage un peu rude, font preuve d'énergie, de courage.
--Qu'ils y viennent donc ici, les Prussiens, avec nos falaises nous ne les
craignons pas!
Mais ceux-là malheureusement sont rares, d'autres bien plus nombreux
protestent contre cette ardeur belliqueuse.
--Il n'y a rien à faire, allez, mes enfants! Les Prussiens sont plus
malins que nous. S'ils viennent ici, pourvu que nous leur donnions à
manger et à boire, ils ne nous feront pas de mal. A quoi bon faire brûler
nos maisons, et nous faire étrangler! Nous serons bien avancés après.
On a beau dire que ce langage est indigne, que l'Alsace et la Lorraine,
provinces françaises comme la Normandie, sont envahies, qu'il faut
secourir ses frères, ces raisonnements n'entrent pas dans la tête des
paysans qui ne voient dans la France que leur toit, leur femme, leurs
enfants et surtout la vente de leurs produits.
--Que diriez-vous, braves Normands, si votre pays dévasté était en proie
aux brigandages de l'ennemi et que toute la France vous abandonne?
--Ah ben! Monsieur! je ne suis pas assez savant pour répondre à vos beaux
discours, mais si les Prussiens viennent chez moi, je leur offrirai un bon
souper. Je ne connais que ça.
Après notre repas, un des plus anciens membres du conseil municipal
nous invite à venir chez lui. Nous acceptons, et nous sommes contraints
d'avaler un grand verre de cidre.--Nous n'avons pas la moindre soif, mais
comment refuser de trinquer avec une des autorités du pays? Notre hôte est
un vieux finot, qui n'aime pas le gouvernement, mais il déteste surtout
de tout coeur le maire d'Heurtrauville, le «maire de Gambetta» comme il
l'appelle.
--Dans le pays, nous avions d'honnêtes gens pour nous diriger, c'est bien
autre chose à présent. Not' maire, voyez-vous bien, messieurs, il ne vaut
pas ça.... Et le vieux faisait claquer l'ongle de son pouce contre ses
dents, d'un air expressif.
Ne croyez pas qu'il y ait seulement des nuages et des clairs de lune à
observer en ballon.--Le touriste aérien peut faire en route ample moisson
d'observations philosophiques et sociales, car je ne sais par quel
enchantement, partout où il passe, il est reçu comme un personnage. On
l'accueille, on lui conte ses peines et ses joies, toutes les portes lui
sont ouvertes, et s'il est _bon enfant_, les coeurs ne tardent pas à
imiter les portes. Que ne ferait pas un Aroun-al-Raschild, s'il visitait
ses provinces dans la nacelle d'un ballon! Que de vérités apparaîtraient
à ses yeux sous une forme saisissante! que d'abus à châtier, que de
bienfaits à répandre, il trouverait en route! Pour ma part, toutes les
fois que je suis descendu des plages aériennes j'ai toujours pris plaisir
à m'asseoir au seuil de Jacques Bonhomme. Lui ai-je appris grand'chose?
je l'ignore, mais il m'a toujours donné, le verre en main, de précieux
enseignements!
A 11 heures du soir, nous allons dire bonsoir à notre _Jean-Bart_.--Il
est là, sur le bord de l'eau, et reluit au clair de lune. Quatre
factionnaires, l'arme sur l'épaule, montent la garde. Ils ont de grandes
houppelandes, et le bonnet de coton traditionnel, perché sur leurs têtes
normandes, remplace le casque ou le képi. Je ne me permettrai jamais de
railler la garde nationale d'Heurtrauville; aussi je garde mon sérieux,
tandis que j'aperçois mon frère, caché derrière une muraille comme un
malfaiteur. Sans être vu, il fixe sur le papier l'image fidèle des quatre
plus beaux bonnets de coton qu'on puisse rencontrer chez les défenseurs de
la patrie.
A trois heures du matin, nous sommes réveillés en sursaut, le ballon en
grande partie dégonflé fait voile sous l'effort du vent qui s'est levé. Il
menace de se fendre contre un toit.--Un de nos factionnaires nous appelle
à la hâte.
Le gaz s'est échappé par les fentes mal jointes de la soupape. Il est bien
à regretter que l'on ait fabriqué à Paris des ballons munis d'appareils
si grossiers.--Les clapets, une fois ouverts, ne se referment plus
qu'imparfaitement, car ils ont fait tomber le lut grossier qui bouche les
joints, souvent très-distants, quand le bois a travaillé. Que n'a-t-on pas
façonné d'autres soupapes, il aurait été si simple de perfectionner dans
ses détails le navire aérien. Mais il aurait fallu compter sans l'habitude
et la routine.--O routine, sainte routine, que de prosélytes se
prosternent devant toi dans le pays de France! Je sais bien que la
hâte d'une construction faite à Paris dans des circonstances tout
exceptionnelles, plaide les circonstances atténuantes. Mais notre
ballon n'en a pas moins bel et bien perdu en quelques heures le gaz qui
l'emplissait. Il était resté gonflé deux jours et deux nuits, quand on
n'avait pas encore ouvert sa soupape.
Au lever du jour le _Jean-Bart_, séparé de son filet, est plié dans la
nacelle. Après renseignements, le plus sûr chemin pour retourner à Rouen
avec un ballot de 500 kilog. est la Seine. Nous prendrons un des bateaux à
vapeur du touage qui passe à 11 heures.
Les gardes nationaux, qui ont fait leur devoir, peuvent rentrer dans leurs
foyers, je les remercie de leur aide obligeante. Mais voilà que l'un d'eux
se détache du groupe et me demande un pourboire.--Un pourboire, grand
Dieu! on n'a donc pas lu nos lettres de réquisitions, la force armée
doit nous prêter son aide. Paye-t-on le soldat sur le champ de bataille?
Paye-t-on le factionnaire qui monte sa garde?
Bientôt le maire s'avance, je m'adresse à lui.
--Mon Dieu, me dit-il, ces braves gens ne sont pas habitués au service
militaire, ils ont _travaillé_ toute la nuit, ils sont dix: Cela vaut bien
trente francs.
--Toi, mon ami, pensai-je, tu veux faire de la popularité. Ma foi, soyons
généreux. Je transige pour vingt francs que je donne aux gardes nationaux.
Je pensais bien que l'histoire en finirait là, malgré son étrangeté. Mais
je comptais sans le vieux conseiller municipal qui avait assisté à cette
scène. Il se chargea d'en faire jaser dans son Landerneau....
Huit jours après cette aventure, je recevais à Rouen un envoyé du conseil
municipal d'Heurtrauville.
--Monsieur, me dit-il, le conseil municipal, après avoir entendu la
réclamation d'un de ses membres, a blâmé très-énergiquement la conduite
du maire, qui vous a demandé un salaire pour quelques-uns de nos
compatriotes.--Le conseil municipal n'a pas voulu qu'on puisse dire que
des Français aient été payés pour un service qu'ils doivent gratuitement
à l'État, il a décidé qu'on voterait les fonds nécessaires à votre
remboursement. Voilà vingt francs que je vous apporte, avec toutes nos
excuses.
A 10 heures du matin, le _Jean-Bart_ est hissé à bord d'un chaland que le
vapeur du touage va remorquer à Rouen. Le capitaine nous fait déjeuner
abord, et dans une cabine à peine grande comme la moitié d'une commode,
nous faisons la cuisine nous-mêmes. Mon frère confectionne une magnifique
omelette aux oignons, je surveille la cuisson d'un lièvre.
Bientôt le toueur passe, nous accroche à lui, il siffle, il part. Pendant
sept heures, nous voyageons au milieu de la Seine, admirant ses rivages
vraiment grandiose, où de belles falaises, couvertes de verdure,
encaissent le lit du fleuve.--Nous revenons à Rouen, non sans dépit, mais
nous nous consolons en pensant que les deux voyages que nous venons de
faire n'ont pas été inutiles à notre entreprise. Ils nous ont montré
l'aspect du pays que nous devons traverser pour rentrer à Paris, ils nous
ont initié au louvoiement aérien, au transport terrestre du ballon captif.
Pour réussir, il faudra sans doute renouveler fréquemment les ascensions
jusqu'à ce que le dieu des airs nous favorise, jusqu'à ce qu'il nous
envoie un vent bien franc, bien rapide, nous poussant en droite ligne dans
la direction de Paris.
_11 novembre_.--Nous trouvons à Rouen un excellent accueil. On nous
félicite, on plaint nos malheurs. Les journaux que nous lisons parlent de
nos voyages. Mais ils ont commis une singulière balourdise. Ils ont fait
descendre les _frères Tissandier_ à Jumiége, en Belgique!
Le soir, une dépêche du gouvernement est placardée à l'Hôtel-de-Ville.
C'est la victoire de Coulmiers, la reprise d'Orléans qui nous sont
annoncées. L'enthousiasme ici est énorme. On a presque envie d'illuminer.
_Dimanche 13_.--Nous avons réparé hier les avaries du _Jean-Bart_. Nous
le reportons sur le lieu de gonflement. Quand le bon vent soufflera, nous
l'emplirons de gaz immédiatement. Mais une dépêche de l'Observatoire nous
annonce que le temps n'est pas favorable, que le vent sud-ouest actuel a
chance de souffler longtemps!
_Lundi 14_.--Vent sud-ouest violent et rapide. Temps brumeux. On parle ici
d'un mouvement de l'armée de Bretagne commandée par M. de Kératry.
_Mardi 15_.--Pluie battante. Vent sud-ouest. Notre _Jean-Bart_, malgré les
bâches qui le couvrent est inondé. Il faudra le ventiler et le revernir.
Le directeur du télégraphe nous offre de faire passer une lettre à Paris
par un courrier, à pied: c'est une bonne fortune.--Nous écrivons quelques
lignes à notre frère aîné, qui doit être actuellement dans les bataillons
de marche.
Nous voyons ce brave courrier, qui a déjà fait une tentative, mais à pied,
il a échoué comme nous en ballon. Les Prussiens l'ont arrêté et l'ont
fouillé, nu comme ver. Sa dépêche était cachée dans la semelle de ses
souliers, qu'il avait choisis percés et vieux, car s'ils avaient été
neufs, on n'aurait pas manqué de les lui prendre[6].
[Note 6: Ce courrier n'a pas réussi, comme je l'ai su plus tard.]
Nous nous disposons à revernir le _Jean-Bart_ aujourd'hui, mais les
circonstances doivent nous faire abandonner nos projets qui n'ont nulle
part été tentés par d'autres, à notre grand regret. Ils auraient sans
doute conduit au résultat voulu, s'ils s'étaient renouvelés, mais comme
nous l'avons déjà dit, on nous a laissés seuls à Rouen, tandis qu'il
aurait fallu placer des stations de départ tout autour de Paris.
Le service des ballons-poste est définitivement créé à Paris; depuis notre
séjour à Rouen, quatorze ballons sont sortis de la capitale, et parmi
ceux-là on cite le voyage fantastique de M. Rolier à Christiania! Les
pigeons voyageurs rentrent à Paris, aujourd'hui le retour d'un ballon dans
l'enceinte assiégée n'offre plus une si grande importance.
En outre notre armée de la Loire vient de chasser l'ennemi d'Orléans qu'il
avait envahi. Toute la France frémit de joie, d'espérance à la nouvelle
de la victoire de Coulmiers. C'est sur les bords de la Loire que vont se
porter les efforts de tous. On songe aux aéronautes, aux ballons captifs
comme éclaireurs de nos armées. Le ministre de la guerre se rappelle enfin
Coutelle et les aérostiers militaires de la première République. Mon frère
et moi, nous sommes appelés à Orléans avec le _Jean-Bart_.
_Vendredi 18_.--Nous partons de Rouen à 11 heures du matin. Nous
n'arrivons à Tours qu'après 24 heures de voyage.
En wagon, nos compagnons de route sont des officiers français échappés de
Metz et de Mayence. Leur indignation contre Bazaine est extrême. Ils ne
doutent pas un instant de la trahison.
La deuxième partie du trajet se passe en compagnie de deux Espagnols qui
reviennent de Londres.
--Les Anglais, nous disent-ils, sont dans un état de surexcitation
indicible contre la Russie qui veut déchirer ses traités.--Ils
applaudissent pour la France.--A l'Alhambra, on chante tous les soirs la
_Marseillaise_, le _Rhin Allemand_ et on crie _Vive la République_ en
français!
Mais ces manifestations anglaises ne sauraient plus toucher aucun
Français. Elles sont trop tardives et trop intéressées!