VOYAGE DU JEAN-BART.

«Le 14 octobre, à une heure un quart, le ballon le Jean-Bart s'élevait de

Paris dans les airs, conduisant MM. Rane, maire du 9e arrondissement,

et Ferrand, chargés d'une mission spéciale du gouvernement. Outre les

voyageurs confiés à mes soins, j'emportais avec moi 400 kilogrammes de

dépêches, c'est-à-dire cent mille lettres, cent mille souvenirs envoyés de

Paris par la voie des airs à cent mille familles anxieuses! Par un soleil

ardent et superbe, nous passons les lignes des forts, à 1,000 mètres, nous

distinguons nos ennemis qui en toute hâte se mettent en mesure de nous

envoyer des balles. Mais nous planons trop loin de la terre, pour que

l'artillerie puisse nous faire peur; nous entendons les balles qui

bourdonnent comme des mouches au-dessous de notre nacelle, et nous moquant

des uhlans, des cuirassiers blancs, et de tous les Prussiens du

monde, nous nous laissons mollement bercer par les ailes de la brise

jusqu'au-dessus de la forêt d'Armonviliers.»

«Là un spectacle plein de désolation s'offre à nos yeux. Les maisons, les

habitations, les châteaux, sont déserts, abandonnés: nul bruit ne s'élève

jusqu'à nous, si ce n'est celui de l'aboiement rauque et sinistre de

quelques chiens abandonnés.»

«Plus loin, au milieu même de la forêt de Jouy, c'est un camp prussien qui

s'étend sous notre nacelle; on remarque des travaux de défense habilement

organisés pour répondre à toute surprise. Les tentes forment deux lignes

parallèles aux extrémités desquelles s'élèvent des remparts de gabions et

de fascines. Près de là nous apercevons un immense convoi de munitions

qui couvre les routes entières; il est suivi d'une infinité de petites

charrettes couvertes de bâches blanches; des uhlans l'accompagnent

en grand nombre. A la vue de notre aérostat, ils s'arrêtent, et nous

devinons, malgré la distance qui nous éloigne, qu'ils nous jettent un

regard de haine et de dépit.»

«Cependant le soleil échauffe nos toiles, et dilate le gaz qui les gonfle;

les rayons ardents nous donnent des ailes, nous bondissons vers les plages

aériennes supérieures, et bientôt la terre disparaît à nos yeux. Quelle

splendeur incomparable, quelle munificence innommée dans cette mer de

nuages que semblent terminer des franges argentées aux éclats vraiment

éblouissants! Au milieu du silence et du calme, nous admirons ces sublimes

décors du ciel, et pendant quelques secondes nous perdons de vue les

misères terrestres. Je charge M. Ferrand de surveiller le baromètre

pendant que je dessine la scène grandiose qui s'offre à ma vue.»

«Mais voilà la nuit qui couvre de son manteau le ciel et la campagne. Il

faut songer à revenir à terre, regagner le plancher des braves défenseurs

de la patrie. Nous voyons accourir des paysans qui nous crient à tue-tête:

«Il n'y a pas de Prussiens ici! Vous êtes près de Nogent-sur-Seine, à

Montpothier; descendez vite!» Tous ces cris nous décident enfin, et nous

tombons pour ainsi dire dans les bras de nos braves amis sans aucune

secousse.»

«Grâce à leur aide obligeante, à celle de leur curé, dont nous ne saurions

oublier l'accueil touchant, nous emportons vivement dépêches et ballon.

«Les Prussiens ne sont pas loin, disent-ils; ils vous ont vu descendre, et

peuvent vous surprendre. Allez-vous-en au plus vite.» C'est ce que nous

nous empressons de faire, et nous arrivons chez le sous-préfet de Nogent,

M. Ebling. Une réception enthousiaste nous est offerte; nous le quittons

bientôt, ne voulant pas perdre un seul instant pour gagner Tours, où notre

devoir nous appelle.»

«Nous sommes obligés de faire un détour immense, de passer par Troyes,

Dijon, Nevers, Bourges, pour arriver enfin à bon port.»

A peine nous sommes-nous retrouvés, mon frère et moi, que nous ne parlons

plus que du retour à Paris,--notre enthousiasme partagé se multiplie par

deux, nous voudrions déjà être en l'air!

Comme certains détails d'organisation pour le retour aérien ne marchent

pas à mon gré, je me décide à demander une entrevue à M. Gambetta.

J'arrive au ministère, où je suis reçu par M. Cavalié, dit _Pipe-en-Bois,_

chef du cabinet. Il m'introduit auprès de M. le Ministre de l'intérieur et

de la guerre, qui m'accueille avec une bonne grâce pleine d'affabilité.

M. Gambetta me félicite sur mes projets, et m'apprend que M. Steenackers,

nommé directeur des télégraphes et des postes, se chargera du service des

ballons. Puis, prenant un papier, il y écrit ces mots:

«Je prie M. Steenackers d'activer le projet si courageux de M.

Tissandier.»

M. Gambetta me serre la main et me congédie en me disant d'un ton

dictatorial: «Bonne chance et bon vent!»

Depuis ce jour, tous les chemins nous ont été ouverts pour activer nos

Projets!

En ballon! Pendant le siege de Paris · 第 12 / 99 题