Les historiens qui raconteront les drames du siège de Paris se chargeront
de juger les crimes de l'Empire, ses négligences inouïes, ses oublis
insensés; ils diront que la capitale du monde, à la veille d'être cernée
par l'ennemi, n'avait pas un canon sur ses remparts, pas un soldat dans
ses forts. Mais ce qu'ils ne manqueront pas d'affirmer, c'est que les
habitants de Paris, en traversant ces heures les plus néfastes de leur
histoire, puisaient comme une nouvelle force dans les malheurs qui
venaient de frapper la France, sans pitiés sans relâche; c'est que leur
énergie semblait croître en raison directe des dangers qui les menaçaient.
Quand, le 15 septembre, les journaux annoncent que les uhlans sont
signalés aux portes de Paris, le public accueille cette nouvelle avec
le sang-froid qui dénote la résignation. On sent que quelque chose de
terrible est menaçant, que des événements uniques dans les annales des
peuples vont se produire; il y a dans l'air des nuages épais, précurseurs
d'une tempête horrible; mais on envisage l'avenir sinon sans émotion, du
moins sans défaillance ni faiblesse. Tous les coeurs vibrent à l'unisson
au sentiment de la Patrie en danger.
Rien n'est prêt pour la défense; il faut tout faire à la fois et en toute
hâte. Chaque enfant de Paris, entraîné par un irrésistible élan, veut
avoir sa part de travail dans l'oeuvre commune. Les architectes, les
ingénieurs remuent la terre des bastions; les chimistes préparent des
poudres fulminantes et des torpilles; les métallurgistes fondent des
canons et des mitrailleuses, tous les bras s'arment de fusils.
Mais au milieu de cette effervescence, une question de premier ordre,
question vitale, s'il en fut, vient s'imposer à l'administration. En
dépit des affirmations du génie militaire, les Parisiens sont bel et bien
bloqués dans leurs murs. Quelques courriers à pied franchissent d'abord
les lignes ennemies, mais bientôt, d'autres reviennent consternés, ils
n'ont pas rencontré un sentier sur quelque point que ce fût, où le «qui
vive» ennemi ne les ait contraints de rebrousser chemin. M. de Moltke a
résolu ce problème inouï: investir une ville de deux millions d'habitants,
faire disparaître sous un cordon de baïonnettes, la plus immense place
forte de l'univers. La capitale du monde se laissera-t-elle emprisonner
vivante dans un tombeau? Lui sera-t-il interdit de parler à la France,
de communiquer au dehors son énergie, sa foi, son courage, d'avouer ses
déceptions, ses faiblesses, ses inquiétudes, d'affirmer ses joies, sa
force et ses espérances? Ne pourra-t-elle pas protester à haute voix
contre un bombardement barbare, contre un assassinat monstrueux de femmes
et d'enfants? L'ennemi tiendra-t-il au secret une des plus grandes
agglomérations humaines, sous l'inflexible vigilance d'une armée de
geôliers? Arrivera-t-il à tuer la France en étouffant la voix de Paris?
Il allait être donné à l'une des plus grandes découvertes de notre génie
scientifique, de déjouer les projets de nos envahisseurs. Les aérostats si
oubliés, si délaissés depuis leur apparition, ces merveilleux appareils
sortis tout d'une pièce du cerveau des Montgolfier et des Charles,
allaient tout à coup reparaître, pour contribuer à la défense de la
Patrie, en lui portant par la voie des airs, l'âme de sa capitale. Les
aéronautes, plus audacieux que l'ancien monarque de Syrie, se préparaient
à franchir le cercle d'un nouveau Popilius!
Sans les ballons, pas une lettre ne serait sortie de l'enceinte des forts,
pas une dépêche n'y serait rentrée. Les portes ne se seraient ouvertes
qu'au mensonge, à la ruse, à l'espionnage. Un silence de cinq mois n'eût
pas été possible. La grande métropole, baillonnée, aurait vite fait
entendre un murmure de détresse, puis un cri de grâce! Car n'oublions pas
que les aérostats n'ont pas seulement emporté les dépêches parisiennes,
ils ont emmené avec eux les pigeons voyageurs, qui devaient rentrer dans
les murs de la capitale cernée. Les missives du dedans ont pu recevoir
ainsi les réponses du dehors. Tours a entendu Paris, Paris a entendu
Tours. L'Attila des temps modernes, qui avait écrasé des armées, bombardé
des villes, décimé des populations entières, s'est trouvé impuissant
devant l'aérostat qui traversait les airs, comme devant l'oiseau qui
fendait l'espace!
Le premier départ aérien s'exécuta le 23 septembre; Jules Duruof s'élève
en ballon du la place Saint-Pierre à 8 heures du matin. Deux aérostats le
suivent dans les airs, le 25 et le 26 du même mois. Mon frère et moi,
qui avons fait, les années précédentes, un grand nombre d'ascensions en
artistes et en amateurs, nous offrons nos services à M. Rampont. Paris,
disons-nous, peut perdre deux soldats pour gagner deux courriers aériens.
Les gardes nationaux ne manquent pas ici, mais les aéronautes sont rares.
Le jour même du départ de Louis Godard, un des administrateurs de la Poste
m'appelle auprès de lui.
--Vous êtes prêt à partir en ballon, me dit-il.
--Quand vous voudrez.
--Eh bien! nous comptons sur vous demain matin à 6 heures, à l'usine de
Vaugirard; votre ballon sera gonflé, nous vous confierons nos lettres et
nos dépêches.
Le 30 septembre, à 5 heures du matin, je pars de chez moi avec mes deux
frères qui m'accompagnent. J'arrive à l'usine de Vaugirard, mon ballon est
gisant à terre comme une vieille loque de chiffons. C'est le _Céleste_, un
petit aérostat de 700 mètres cubes, que son propriétaire a généreusement
offert au génie militaire. Pour moi c'est presque'un ami, je le connais
de longue date; il a failli me rompre les os, l'année précédente. Je le
regarde avec soin, je le touche respectueusement, et je m'aperçois, hélas!
qu'il est dans un état déplorable. Il a gelé la nuit; le froid l'a saisi,
son étoffe est raide et cassante. Grand Dieu! qu'aperçois-je près de la
soupape? des trous où l'on passerait le petit doigt, ils sont entourés de
toute une constellation de piqûres. Ceci n'est plus un ballon, c'est une
écumoire.
Cependant les aéronautes qui doivent gonfler mon navire aérien, arrivent.
Ils ont avec eux une bonne couturière qui, armée de son aiguille, répare
les avaries. Mon frère prend un pot de colle, un pinceau, et applique
des bandelettes de papier sur tous les petits trous qui s'offrent à son
investigation minutieuse. C'est égal, je ne suis que médiocrement rassuré,
je vais partir seul dans ce méchant ballon, usé par l'âge et le service;
j'entends le canon qui tonne à nos portes; mon imagination me montre les
Prussiens qui m'attendent, les fusils qui se dressent et vomissent sur mon
navire aérien une pluie de balles!
La dernière fois que je suis monté dans le _Céleste_, je n'ai pu rester en
l'air que trente-cinq minutes! Toutes les perspectives qui s'ouvrent à mes
yeux ne sont pas très-rassurantes.
--Ne partez pas, me disent des amis, attendez au moins un bon ballon;
c'est folie de s'aventurer ainsi dans un outil de pacotille.
Cependant, MM. Bechet et Chassinat arrivent de la Poste avec des ballots
de lettres. M. Hervé Mangon me dit que le vent est très-favorable, qu'il
souffle de l'est et que je vais descendre en Normandie; le colonel Usquin
me serre la main et me souhaite bon succès. Puis bientôt M. Ernest Picard,
à qui je suis spécialement recommandé, demande à m'entretenir; pendant une
heure, il m'informe des recommandations que j'aurai à faire à Tours au
nom du gouvernement de Paris; il me remet un petit paquet de lettres
importantes que je devrai, dit-il, avaler ou brûler en cas de danger. Sur
ces entrefaites, le soleil se lève, et le ballon se gonfle. Ma foi, le
sort en est jeté. Pas d'hésitations! Mon frère surveille toujours la
réparation du ballon, il bouche les trous avec une attention dont il ne se
sentirait pas capable, s'il travaillait pour lui-même: la besogne qu'il
exécute si bien, me rassure. Il est certain que je préférerais un bon
ballon, tout frais verni et tout neuf, mais je me suis toujours persuadé
qu'il y avait un Dieu pour les aéronautes. Je me laisse conduire par ma
destinée, les yeux bien ouverts, le coeur et les bras résolus. Je ne puis
m'empêcher de penser à mon dernier voyage aérien. C'était le 27 juin 1869,
au milieu du Champ de Mars. Je partais avec huit voyageurs dans l'immense
ballon _le Pôle Nord_. Qui aurait pu soupçonner, alors, la nécessité
future des ballons-poste!
A 9 heures, le ballon est gonflé, on attache la nacelle. J'y entasse des
sacs de lest et trois ballots de dépêches pesant 80 kilog.
On m'apporte une cage contenant trois pigeons.
--Tenez, me dit Van Roosebeke, chargé du service de ces précieux
messagers, ayez bien soin de mes oiseaux. A la descente, vous leur
donnerez à boire, vous leur servirez quelques grains de blé. Quand ils
auront bien mangé, vous en lancerez deux, après avoir attaché à une plume
de leur queue la dépêche qui nous annoncera votre heureuse descente. Quant
au troisième pigeon, celui ci qui a la tête brune, c'est un vieux malin
que je ne donnerais pas pour cinq cents francs. Il a déjà fait de grands
voyages. Vous le porterez à Tours. Ayez-en bien soin. Prenez garde qu'il
ne se fatigue en chemin de fer.
Je monte dans la nacelle au moment où le canon gronde avec une violence
extrême. J'embrasse mes frères, mes amis. Je pense à nos soldats qui
combattent et qui meurent à deux pas de moi. L'idée de la patrie en danger
remplit mon âme. On attend là-bas ces ballots de dépêches qui me sont
confiés. Le moment est grave et solennel; nul sentiment d'émotion ne
saurait plus m'atteindre. Lâchez tout!
Me voilà flottant au milieu de l'air!
* * * * *
Mon ballon s'élève dans l'espace avec une force ascensionnelle
très-modérée. Je ne quitte pas de vue l'usine de Vaugirard et le groupe
d'amis qui me saluent de la main: je leur réponds de loin en agitant
mon chapeau avec enthousiasme, mais bientôt l'horizon s'élargit. Paris
immense, solennel, s'étend à mes pieds, les bastions des fortifications
l'entourent comme un chapelet; là, près de Vaugirard, j'aperçois la fumée
de la canonnade, dont le grondement sourd et puissant, tout à la fois,
monte jusqu'à mes oreilles comme un concert lugubre. Les forts d'Issy et
de Vanves m'apparaissent comme des forteresses en miniature; bientôt je
passe au-dessus de la Seine, en vue de l'île de Billancourt.
Il est 9 heures 50; je plane à 1,000 mètres de haut; mes yeux ne se
détachent pas de la campagne, où j'aperçois un spectacle navrant qui ne
s'effacera jamais de mon esprit. Ce ne sont plus ces environs de Paris,
riants et animés, ce n'est plus la Seine, dont les bateaux sillonnent
l'onde, où les canotiers agitent leurs avirons. C'est un désert, triste,
dénudé, horrible. Pas un habitant sur les routes, pas une voiture, pas
un convoi de chemin de fer. Tous les ponts détruits offrent l'aspect de
ruines abandonnées, pas un canot sur la Seine qui déroule toujours son
onde au milieu des campagnes, mais avec tristesse et monotonie. Pas un
soldat, pas une sentinelle, rien, rien, l'abandon du cimetière. On se
croirait aux abords d'une ville antique, détruite par le temps; il faut
forcer son souvenir pour entrevoir par la pensée les deux millions
d'hommes emprisonnés près de là dans une vaste muraille! LE CÉLESTE.
Il est dix heures; le soleil est ardent et donne des ailes à mon ballon;
le gaz contenu dans le _Céleste_ se dilate sous l'action de la chaleur;
il sort avec rapidité par l'appendice ouvert au-dessus de ma tête, et
m'incommode momentanément par son odeur. J'entends un léger roucoulement
au-dessus de moi. Ce sont mes pigeons qui gémissent. Ils ne paraissent
nullement rassurés et me regardent avec inquiétude.
--Pauvres oiseaux, vous êtes mes seuls compagnons; aéronautes improvisés,
vous allez défier tous les marins de l'air, car vos ailes vous dirigeront
bientôt vers Paris, que vous quittez, et nos ballons sauront-ils y
revenir?
L'aiguille de mon baromètre Breguet tourne assez vite autour de son
cadran, elle m'indique que je monte toujours..., puis elle s'arrête au
point qui correspond à une altitude de 4,800 mètres au-dessus du niveau de
la mer.
Il fait ici une chaleur vraiment insupportable: le soleil me lance ses
rayons en pleine figure et me brûle; je me désaltère d'un peu d'eau. Je
retire mon paletot, je m'assieds sur mes sacs de dépêches, et le coude
appuyé sur le bord de la nacelle, je contemple en silence l'admirable
panorama qui s'étale devant moi.
Le ciel est d'un bleu indigo; sa limpidité, son ton chaud, coloré, me
feraient croire que je suis en Italie; de beaux nuages argentés planent
au-dessus des campagnes; quelques-uns d'entre eux sont si loin de moi,
qu'ils paraissent mollement se reposer au-dessus des arbres. Pendant
quelques instants, je m'abandonne à une douce rêverie, à une muette
contemplation, charme merveilleux des voyages aériens: je plane dans un
pays enchanté, monde abandonné de tout être vivant, le seul où la guerre
n'ait pas encore porté ses maux! Mais la vue de Saint-Cloud que j'aperçois
à mes pieds, sur l'autre rive de la Seine, me ramène aux choses d'en bas.
Je me reporte vers la réalité, vers l'invasion. Je jette mes regards du
côté de Paris, que je n'entrevois plus que sous une mousseline de brume.
Une profonde tristesse s'empare de moi; j'éprouve la sensation du marin
qui quitte le port pour un long voyage. Je pars; mais quand reviendrai-je?
Je te quitte, Paris; te retrouverai-je? Comment définir ces pensées qui
se heurtent confusément dans mon cerveau? C'est là-bas, au milieu de ce
monceau de constructions, de ce labyrinthe de rues et de boulevards, que
j'ai vu le jour; c'est sous cette mer de brume que s'est écoulée mon
enfance! C'est toi, Paris, qui as su ouvrir mon coeur aux sentiments
d'indépendance et de liberté qui m'animent! Te voilà captif aujourd'hui?
L'heure de la délivrance sonnera-t-elle pour toi? Je sais bien que la foi,
la constance, ne manqueront jamais à tes enfants; mais qui peut compter
sans les hasards de la guerre?
Pendant que mille réflexions naissent et s'agitent ainsi dans mon esprit,
le vent me pousse toujours dans la direction de l'Ouest, comme l'atteste
ma boussole. Après Saint-Cloud, c'est Versailles qui étale à mes yeux les
merveilles de ses monuments et de ses jardins.
Jusqu'ici je n'ai vu que déserts et solitudes, mais au-dessus du parc la
scène change. Ce sont des Prussiens que j'aperçois sous la nacelle. Je
suis à 1,600 mètres de haut; aucune balle ne saurait m'atteindre. Je
puis donc m'armer d'une lunette et observer attentivement ces soldats,
lilliputiens vus de si haut.
Je vois sortir de Trianon des officiers qui me visent avec des lorgnettes,
ils me regardent longtemps; un certain mouvement se produit de toutes
parts. Des Prussiens se chauffent le ventre sur le tapis vert, sur cette
pelouse que foulait aux pieds Louis XIV. Ils se lèvent, et dressent
la tête vers le _Céleste_. Quelle joie j'éprouve en pensant à leur
dépit.--Voilà des lettres que vous n'arrêterez pas, et des dépêches que
vous ne pourrez lire! Mais je me rappelle au même moment qu'il m'a été
remis 10,000 proclamations imprimées en allemand à l'adresse de l'armée
ennemie.
J'en empoigne une centaine que je lance par dessus bord; je les vois
voltiger dans l'air en revenant lentement à terre; j'en jette à plusieurs
reprises un millier environ, gardant le reste de ma provision pour les
autres Prussiens que je pourrai rencontrer sur ma route.
Que contenait cette proclamation? Quelques paroles simples disant à
l'armée allemande que nous n'avions plus chez nous ni empereur, ni roi,
et que s'ils avaient le bon sens de nous imiter, on ne se tuerait plus
inutilement comme des bêtes sauvages. Paroles sensées, mais jetées au
vent, emportées par la brise comme elles sont venues!
Le _Céleste_ se maintient à 1,600 mètres d'altitude; je n'ai pas à jeter
une pincée de lest, tant le soleil est ardent; car il n'est pas douteux
que mon ballon fuit, et, sans la chaleur exceptionnelle de l'atmosphère,
mon mauvais navire n'aurait pas été long à descendre avec rapidité, et
peut-être au milieu des Prussiens. En quittant Versailles, je plane
au-dessus d'un petit bois dont j'ignore le nom et l'exacte position. Tous
les arbres sont abattus au milieu du fourré; le sol est aplani, une double
rangée de tentes se dressent des deux côtés de ce parallélogramme. A peine
le ballon passe-t-il au-dessus de ce camp, j'aperçois les soldats qui
s'alignent; je vois briller de loin les baïonnettes; les fusils se lèvent
et vomissent l'éclair au milieu d'un nuage de fumée.
Ce n'est que quelques secondes après que j'entends au-dessous de la
nacelle le bruit des balles et la détonation des armes à feu. Après, cette
première fusillade, c'en est une autre qui m'est adressée, et ainsi de
suite jusqu'à ce que le vent m'ait chassé de ces parages inhospitaliers.
Pour toute réponse, je lance à mes agresseurs une véritable pluie de
proclamations.
C'est un panorama toujours nouveau qui se déroule aux yeux de l'aéronaute;
suspendu dans l'immensité de l'espace, la terre se creuse sous la nacelle
comme une vaste cuvette dont les bords se confondent au loin avec la voûte
céleste. On n'a pas le loisir de contempler longtemps le même paysage
quand le vent est rapide; si le puissant aquilon vous entraîne, la scène
terrestre est toujours nouvelle, toujours changeante. Je ne tarde pas
à voir disparaître les Prussiens qui ont perdu leur poudre contre moi:
d'autres tableaux m'attendent. J'aperçois une forêt vers laquelle je
m'avance assez rapidement. Je ne suis pas sans une certaine inquiétude,
car le _Céleste_ commence à descendre; je jette du lest poignée par
poignée, et ma provision n'est pas très-abondante. Cependant je ne dois
pas être bien éloigné de Paris. L'accueil que m'a fait l'ennemi en passant
au-dessus d'un de ses camps ne me donne nulle envie de descendre chez lui.
J'ai toujours remarqué, non sans surprise, que l'aéronaute, même à une
assez grande hauteur, subit d'une façon très-appréciable l'influence du
terrain au-dessus duquel il navigue. S'il plane au-dessus des déserts de
craie de la Champagne, il sent un effet de chaleur intense, les rayons
solaires sont réfléchis jusqu'à lui; il est comme un promeneur qui
passerait au soleil devant un mur blanc. S'il trace, en l'air, son sillage
au-dessus d'une forêt, le voyageur aérien est brusquement saisi d'une
impression de fraîcheur étonnante, comme s'il entrait, en été, dans une
cave.--C'est ce que j'éprouve à 10 heures 45 en passant à 1420 mètres
au-dessus des arbres, que je ne tarde pas à reconnaître pour être ceux de
la forêt d'Houdan.--Ma boussole et ma carte ne me permettent aucun doute à
cet égard. Mais ce froid que je ressens, après une insolation brûlante,
le gaz en subit comme moi l'influence; il se refroidit, se contracte,
l'aérostat pique une tête vers la forêt; on dirait que les arbres
l'appellent à lui. Comme l'oiseau, le Céleste voudrait-il aller se poser
sur les branches?
Je me jette sur un sac de lest, que je vide par dessus bord, mais mon
baromètre m'indique que je descends toujours; le froid me pénètre
jusqu'aux os. Voilà le ballon qui atteint rapidement les altitudes de
1000 mètres, de 800 mètres, de 600 mètres. Il descend encore. Je vide
successivement trois sacs de lest, pour maintenir mon aérostat à 500
mètres seulement au-dessus de la forêt, car il se refuse à monter plus
haut!
A ce moment, je plane au-dessus d'un carrefour. Un groupe d'hommes s'y
trouve rassemblé; grand Dieu! ce sont des Prussiens. En voici d'autres
plus loin; voici des uhlans, des cavaliers qui accourent par les chemins.
Je n'ai plus qu'un sac de lest. Je lance dans l'espace mon dernier
paquet de proclamations. Mais le ballon a perdu beaucoup de gaz, par
la dilatation solaire, par ses fuites, il est refroidi, sa force
ascensionnelle est terriblement diminuée. Je ne suis qu'à une hauteur de
420 mètres, une balle pourrait bien m'atteindre.
Je regarde attentivement sous mes pas. Si un soldat lève son fusil vers
moi, je lui jette sur la tête tout un ballot de lettres de 40 kilogrammes;
mon navire aérien allégé de ce poids retrouvera bien ses ailes. Malgré mon
vif désir de remplir ma mission, je n'hésiterai pas à perdre mes dépêches
pour sauver ma vie.
Heureusement pour moi le vent est vif; je file comme la flèche au-dessus
des arbres; les uhlans me regardent étonnés, et me voient passer, sans
qu'une seule balle m'ait menacé. Je continue ma route au-dessus de
prairies verdoyantes, gracieusement encadrées de haies d'aubépine.
Il est bientôt midi, je passe assez près de terre; les spectateurs qui me
regardent sont bel et bien, cette fois, des paysans français, en sabots et
en blouse. Ils lèvent les bras vers moi, on dirait qu'ils m'appellent à
eux; mais je suis encore bien près de la forêt, je préfère prolonger mon
voyage le plus longtemps possible. Je me contente de lancer dans l'espace
quelques exemplaires d'un journal de Paris que son directeur m'a envoyés
au moment de mon départ. Je vois les paysans courir après ces journaux,
qui se sont ouverts dans leur chute, et voltigent comme de grandes
feuilles emportées par le vent.
Une petite ville apparaît bientôt à l'horizon. C'est Dreux avec sa grande
tour carrée. Le _Céleste_ descend, je le laisse revenir vers le sol. Voilà
une nuée d'habitants qui accourent. Je me penche vers eux et je crie de
toute la force de mes poumons:
--Y a-t-il des Prussiens par ici? Mille voix me répondent en choeur:
--Non, non, descendez!
Je ne suis plus qu'à 50 mètres de terre, mon guide-rope rase les champs,
mais un coup de vent me saisit, et me lance subitement coutre un
monticule. Le ballon se penche, je reçois un choc terrible, qui me fait
éprouver une vive douleur, ma nacelle se trouve tellement renversée que ma
tête se cogne contre terre.--M'apercevant que je descendais trop vite je
me suis jeté sur mon dernier sac de lest; dans ce mouvement le couteau que
je tenais pour couper les liens qui servent à enrouler la corde d'ancre
s'est échappé de mes mains, de sorte qu'en voulant faire deux choses à la
fois j'ai manqué toute la manoeuvre. Mais je n'ai pas le loisir de méditer
sur l'inconvénient d'être seul en ballon. Le _Céleste_, après ce choc
violent, bondit à 60 mètres de haut, puis il retombe lourdement à terre,
cette fois j'ai pu réussir à lancer l'ancre, à saisir la corde de soupape.
L'aérostat est arrêté; les habitants de Dreux accourent en foule, j'ai un
bras foulé, une bosse à la tête, mais je descends du ciel en pays ami!
Ah! quelle joie j'éprouve à serrer la main à tous ces braves gens qui
m'entourent. Ils me pressent de questions.--Que devient Paris? Que
pense-t-on à Paris? Paris résistera-t-il? Je réponds de mon mieux à ces
mille demandes qu'on m'adresse de toutes parts.--Je prononce un petit
discours bien senti qui excite un certain enthousiasme.--Oui, Paris
tiendra tête à l'ennemi. Ce n'est pas chez cette vaillante population que
l'on trouvera jamais découragement ou faiblesse, on n'y verra toujours que
ténacité et vaillance. Que la province imite la capitale, et la France est
sauvée!
Je dégonfle à la hâte le _Céleste_, faisant écarter la foule par quelques
gardes nationaux accourus en toute hâte. Une voiture vient me prendre,
m'enlève avec mes sacs de dépêches et ma cage de pigeons. Les pauvres
oiseaux immobiles ne sont pas encore remis de leurs émotions!
En descendant sur la place, plus de cinquante personnes m'invitent à
déjeuner, mais j'ai déjà accepté l'hospitalité que m'a gracieusement
offerte le propriétaire de la voiture. Mon hôte a lu par hasard mon nom
sur ma valise, il a reconnu en moi un des voisins de son associé de la rue
Bleue. Je mange gaiement, avec appétit, et je me fais conduire au bureau
de poste avec mes sacs de lettres parisiennes.
Je les pose à terre, et je ne puis m'empêcher de les contempler avec
émotion. Il y a sous mes yeux trente mille lettres de Paris. Trente mille
familles vont penser au ballon qui leur a apporté au-dessus des nuages la
missive de l'assiégé!
Que de larmes de joie enfermées dans ces ballots! Que de romans, que
d'histoires, que de drames peut-être, sont cachés sous l'enveloppe
grossière du sac de la poste!
Le directeur du bureau de poste entre, et parait stupéfait de la besogne
que je lui apporte. Je vois son commis qui ouvre des yeux énormes en
pensant aux trente mille coups de timbre humide qu'il va frapper. Il n'a
jamais à Dreux été à pareille fête. On en sera quitte pour prendre un
supplément d'employés; mais la besogne marchera vite: le directeur me
l'assure. Quant au petit sac officiel, je vais le porter moi-même à Tours,
par un train spécial que je demande par télégramme.
Qu'ai-je à faire maintenant? A lancer mes pigeons pour apprendre à mes
amis que je suis encore de ce monde, et pour annoncer que mes dépêches
sont en lieu sûr. Je cours à la sous-préfecture, où j'ai envoyé mes
messagers ailés. On leur a donné du blé et de l'eau, ils agitent leurs
ailes dans leur cage. J'en saisis un qui se laisse prendre sans remuer. Je
lui attache à une plume de la queue ma petite missive écrite sur papier
fin. Je le lâche; il vient se poser à mes pieds, sur le sable d'une allée.
Je renouvelle la même opération pour le second pigeon, qui va se placera
côté de son compagnon. Nous les observons attentivement. Quelques secondes
se passent. Tout à coup les deux pigeons battent de l'aile et bondissent
d'un trait à 100 mètres de haut. Là, ils planent et s'orientent de la
tête, ils se tournent vivement vers tous les points de l'horizon, leur bec
oscille comme l'aiguille d'une boussole, cherchant un pôle mystérieux. Les
voilà bientôt qui ont reconnu leur route, ils filent comme des flèches...
en droite ligne dans la direction de Paris!