PRÉFACE

Personne ne niera que la découverte des aérostats est une des gloires de

la physique moderne; nul esprit éclairé ne mettra en doute l'intérêt de

premier ordre que les voyages aériens offrent aux amis de la nature,

véritablement soucieux des progrès de la science. Tout le monde, au

contraire, s'accordera à reconnaître que l'étude des ballons est bien

faite pour passionner et stimuler la clairvoyance des chercheurs. Mais ce

qui offre un motif de surprise bien légitimé, c'est l'invariable état de

_statu quo_ d'une telle invention. Comment! le chemin de fer, la machine

à vapeur, le télégraphe, nés au commencement du siècle, sont devenus, en

moins de soixante ans, les plus formidables puissances de l'industrie; on

les voit sans cesse grandir, s'accroître, se fortifier ... et le ballon

reste toujours,--aujourd'hui comme hier,--ce qu'il était déjà il y

bientôt un siècle! Les aérostats seraient-ils donc marqués au sceau

de l'infécondité? Les aurait-on condamnés, comme Sisyphe, à rester

invariablement stationnaires, malgré des efforts sans cesse renouvelés?

Pour notre part, nous avons la persuasion que la navigation aérienne ne

sera pas éternellement un vain mot; car aucun motif plausible ne peut

faire admettre que les ballons ne soient pas perfectibles, comme toute

oeuvre humaine. Pourquoi demeureraient-ils à l'état d'une perpétuelle

enfance?--Rien ne pourra nous empêcher de croire qu'ils grandiront.

Mais pour qu'ils se modifient, pour qu'ils se transforment en appareils

nouveaux, il est de toute nécessité qu'ils attirent à eux les hommes

d'intelligence et d'initiative. Il faut qu'ils cessent d'être la propriété

exclusive des entrepreneurs de fêtes publiques; il est indispensable

qu'ils reprennent dans la science le rang qui leur est dû.

Qu'a t-on fait pour les ballons depuis vingt ans? Si l'on excepte les

admirables travaux de M. Henry Giffard qui a doté l'aérostation, de

progrès d'une importance capitale, quoique insuffisamment appréciés, qui a

créé les ballons imperméables à l'hydrogène, les ballons captifs à vapeur,

où trouve-t-on ailleurs des innovations, des découvertes véritablement

dignes de ce nom?--Qui s'est attaché à l'aérostation pratique dans ces

dernières années? A part quelques ascensions remarquables, on cherche en

vain une étude sérieuse, suivie, propre à conduire à quelque résultat

saillant.

Un tel état de choses s'explique par l'indifférence que les ballons,

abandonnés aux spectacles forains, ont fini par rencontrer de toutes

parts. On ne les considérait plus, comme dignes d'enlever dans les airs

des Gay-Lussac, des Barrai, des Bixio, des Robertson, des Saccharoft et

des Glaisher, ces navires aériens, compromis avec les _filles de l'air_ de

l'Hippodrome et les lauréats de l'école du trapèze! Certes, il n'y a pas

grand inconvénient à ce que les aérostats concourent à l'amusement des

badauds du dimanche, et nous ne voudrions pas être accusé de rigorisme en

condamnant d'une manière absolue les cabrioles aériennes. Il ne faudrait

pas oublier cependant qu'à côté du frivole, il y a le sérieux et

l'utile.--Que la pile électrique serve à faire marcher l'horloge magique

de Robert Houdin, ou le tambour enchanté de M. Robin, rien de mieux; elle

fait fonctionner aussi le télégraphe. Mais si cette même pile électrique

ne fournit uniquement son concours qu'aux prestidigitateurs, les

physiciens n'auront-ils pas le droit de réclamer à bien juste titre?

En 1863, les campagnes aérostatiques du _Géant_ ont attiré l'attention

du monde entier, prouvant ainsi que l'oeuvre des Montgolfier suscitera

toujours de nombreuses marques de sympathie; mais M. Nadar, qui voulait

tuer un principe, et créer sur ses débris une nouvelle machine, n'a réussi

qu'à fournir à l'histoire des ballons, des aventures aériennes vraiment

surprenantes, mais infertiles.--M. Flammarion a exécuté, en 1867,

une série d'ascensions en compagnie de M. Eugène Godard, dans un but

d'observations météorologiques; M. de Fonvielle et moi, nous nous sommes

aussi résolûment lancés dans la carrière aérienne, et depuis quelques

années, nous avons exécuté, soit ensemble, soit isolément, un grand nombre

d'excursions dans les nuages; nous avons sondé l'atmosphère dans les

conditions les plus variables, par un ciel serein, comme dans un air

agité, de jour comme de nuit, au-dessus de la terre et au-dessus de la

mer[1]. Mais là se bornent,--en plaçant à part, comme ayant une importance

exceptionnelle, l'exploitation du ballon captif de l'Exposition, et

en faisant mention de quelques autres ascensions d'aéronautes

forains,--l'histoire des ballons dans ces dernières années. Était-ce

assez de ces efforts isolés? Que pouvait-on faire, abandonné à soi-même,

rencontrant pour ses expériences de nombreux obstacles, n'ayant souvent à

sa disposition qu'un matériel insuffisant ou en mauvais état?

[Note 1: Consulter à ce sujet le volume des _Voyages aériens_, publié

par la librairie Hachette, et contenant le récit des ascensions de MM.

Glaisher, Flammarion, W. de Fonvielle et G. Tissandier.]

Toutefois nous ne cessions de répéter, sans avoir l'ambition ni la

prétention d'être des révélateurs, que l'aérostation est un art trop

séduisant, trop admirable, pour qu'il ne soit pas sans cesse étudié,

cultivé, pour qu'il ne s'entoure pas de nombreux et fervents adeptes.

Nous disions qu'il faut s'élancer dans les airs pour faire progresser la

navigation aérienne, que c'est un mécanicien qui a trouvé les organes

de la machine à vapeur, un physicien qui a inventé le télescope, et que

l'aéronaute seul, le praticien qui a appris à connaître l'outil qu'il veut

améliorer, soulèvera quelque jour le coin du voile sous lequel est cachée

la solution du grand problème! Nous affirmions que les excursions dans

l'atmosphère offrent à l'artiste des spectacles imposants, des scènes

sublimes, des tableaux grandioses où la nature se révèle dans toute sa

grandeur, dans son imposante majesté; fournissent au savant des sources

d'étude intarissables, bien propres à éveiller son esprit, à le conduire

à la découverte des lois inconnues qui régissent les mouvements de

l'atmosphère, qui commandent le mécanisme de la météorologie. Nous

tâchions de faire comprendre que c'est en s'aventurant dans les plages

aériennes que les aéronautes fonderont la véritable _science de l'air_,

comme c'est en s'élançant sur la cime des vagues, que les navigateurs ont

créé la _science de l'Océan_. Mais l'exemple des touristes aériens ne

trouvait pas d'imitateurs; à leur grand regret, nul rival ne se présentait

à eux dans les hautes régions de l'air; aucun savant ne voulait risquer sa

fortune dans l'empire d'Eole!

Plus tard, nous attirions l'attention sur l'importance de l'organisation

d'un corps d'aérostiers pour les observations militaires; huit mois avant

la guerre, nous écrivions les lignes suivantes: «L'Ecole aérostatique de

Meudon, supprimée dans un moment de mauvaise humeur, ne devrait-elle pas

être reconstituée? Attendra-t-on qu'une guerre éclate pour former des

aéronautes, pour improviser des ballons? Ce serait une imprudence, une

folie des plus grandes, _car dans notre siècle, les guerres vont vite,

et le sort d'un empire pourrait bien avoir été décidé pendant qu'on

ajusterait ensemble les fuseaux d'un ballon_[2]!» Mais les paroles le plus

sensées n'entrent pas dans les oreilles volontairement fermées.

[Note 2: _Voyages aériens_, page 556.]

Comment se rappeler sans un bien légitime étonnement que la France,

la véritable patrie des ballons, n'a jamais compté depuis Coutelle,

c'est-à-dire depuis 1794, la moindre école aérostatique où des appareils

bien confectionnés auraient été mis à la disposition des explorateurs

audacieux, vraiment épris de la navigation aérienne; que l'Observatoire de

Paris, dont le devoir est d'étudier les éclipses, les averses d'étoiles

filantes, n'a jamais eu l'idée, depuis Arago, de recourir aux nacelles

aériennes pour faciliter les études de ce genre? Comment expliquer le

dédain des généraux de l'Empire pour les aérostats militaires, qui avaient

été si efficacement employés, sous la première République, et pendant la

guerre d'Amérique?

Les infortunés ballons semblaient être les parias du monde scientifique

et administratif! Les aéronautes qui avaient la passion des aventures

de l'air, ceux qui avaient la foi, rencontraient bien,--il y aurait

ingratitude à l'oublier,--quelques précieux appuis de la part d'hommes

éminents et éclairés, mais c'était pour ainsi dire à l'état d'exception.

Quand ils osaient demander d'utiliser le ballon _l'Impérial_, pour

faire des expériences sérieuses et privées, le ministre de la Maison

de l'Empereur se gardait bien de confier à qui que ce fût le matériel

aérostatique de l'Empire; il préférait le laisser moisir, sans soin, sans

nulle surveillance, dans les greniers du Garde-Meuble[3].

[Note 3: Parmi les ballons qui existaient à Paris en septembre 1870,

_l'Impérial_ est le seul qui n'ait pu être utilisé pendant le siège. C'est

en vain qu'on essaya de le réparer. Cet aérostat était tombé en lambeaux;

il avait coûté 30,000 fr.]

Les aérostats, malgré leurs imperfections, sont aujourd'hui les seuls

appareils, ne l'oublions pas, qui nous permettent de rivaliser avec

l'oiseau, de sillonner l'étendue de l'atmosphère, de quitter le plancher

terrestre, où, sans eux, nous serions impitoyablement attachés; ils

étaient à la veille de périr faute de culture. Sans l'inventeur des

ballons captifs à vapeur, qui avait toujours quelques ballons dans son

hangar, comme d'autres ont des chevaux dans leur écurie, sans quelques

aéronautes, qui malgré leurs modestes ressources, construisaient de temps

en temps des ballons, personne ne se serait préoccupé de cette grave et

importante question de la navigation dans l'air; l'aérostat passait peu à

peu à l'état de bric-à-brac, et nos fils en eussent parlé un jour comme du

feu grégeois ou de l'émail italien.

Voilà jusqu'où était tombée l'aéronautique sous le second Empire. Le

gouvernement ne voulait rien faire pour encourager les études aériennes;

ici comme ailleurs, l'initiative privée, quand elle avait l'audace de se

montrer, était vite écrasée sous les obstacles qu'on ne manquait pas de

lui opposer. Une des plus grandes découvertes de notre génie scientifique

allait peut-être s'éteindre dans la France même; on aurait laissé à des

étrangers le soin de faire croître ce germe que les Montgolfier avaient

semé sur le champ des découvertes.

Il a fallu que les Prussiens viennent nous écraser, nous faire sortir

de notre torpeur; il a fallu que la première métropole du monde soit

investie, cernée, bloquée par les innombrables légions des barbares

modernes, pour que l'on s'aperçoive enfin que les ballons valent bien la

peine d'être gonflés! Après les immenses services qu'ils ont rendus à la

patrie, est-il permis de croire qu'ils ne seront plus délaissés d'une

façon vraiment coupable? Est-il permis d'espérer que le gouvernement

protégera sérieusement les études aériennes, que nos sociétés savantes

s'en préoccuperont d'une manière efficace?

On ne manquera pas de trouver dans cet ordre d'idées de nombreux

prosélytes; la navigation aérienne a toujours eu le privilège d'émouvoir

et d'intéresser le public. Ce ne sont pas les hommes de bonne volonté qui

feront défaut pour un tel genre d'investigation, car, comme nous le disait

avec esprit un des plus illustres savants de l'Angleterre: «Le Français

est essentiellement aéronaute; son caractère aventureux, un peu volage,

est bien fait pour cet art merveilleux, où l'imprévu joue un si grand

rôle.»

En effet, les questions aérostatiques ont toujours eu en France le

privilège de passionner le peuple, et ce fait offre une importance réelle,

car il y a, au-dessus des appréciations de la science, au-dessus de l'avis

des hommes du métier, il y a quelque chose d'indéfinissable qu'on appelle

l'opinion publique. Rarement elle s'égare dans les jugements qu'elle porte

instinctivement sur les problèmes de ce genre, et nul ne peut nier qu'elle

n'accorde aux ballons une large part d'admiration. Le peuple, le public,

si vous voulez, aime les ballons, comme il admire une oeuvre d'art, comme

il écoute un opéra des maîtres; dans un musée, sans être peintre, le

public marque du doigt le chef-d'oeuvre; sans être écrivain, il trouve le

bon livre; sans être savant, il sait flairer les grandes découvertes dans

les choses de la science. Malgré les hommes spéciaux qui dénigrent à sa

naissance le gaz de l'éclairage, il accourt aux expériences de Philippe

Lebon, et les impose à l'administration; il applaudit à l'apparition

des chemins de fer, en dépit des savants qui les dénigrent. Or, nous le

répétons, il aime les aérostats, il PRESSENT qu'il y a là un inconnu plein

de mystère, mais plein d'espérance, il CROIT à la navigation aérienne.

L'avenir donnera raison à l'intuition populaire, à ce que l'auteur latin

appelle «_vox populi_.»

Que de progrès à rêver; que de perfectionnements à entrevoir dans

l'aéronautique comme dans toutes les branches du savoir humain! Mais la

science est un sol qui, quoique fertile, ne donne une ample moisson qu'à

ceux qui la cultivent avec acharnement. Et combien la culture a été

négligée depuis vingt ans! Mais pour notre malheur, ce n'est pas seulement

l'art des Montgolfier qu'on a laissé dépérir dans une criminelle

négligence. Il faut avouer et reconnaître que toutes les sciences ont

subi chez nous une trop visible déchéance; aussi quand l'heure du péril

a sonné, les hommes supérieurs ont manqué pour recourir aux immenses

ressources de la nation.

Le 4 septembre 1870, après un nouveau Waterloo, on espérait un autre 1792!

Mais on oubliait que vers la fin du siècle dernier, la Convention, en

décrétant la levée en masse pour résister à l'ouragan déchaîné sur nos

frontières, avait entre les mains un pays riche en génies illustres,

tellement fertile en intelligences, qu'il marchait dans le monde à la tête

des sciences et de la philosophie! A cette époque mémorable, en même temps

que Carnot organise la victoire, les savants créent toute une industrie

nouvelle. Quand il s'agit de faire de la poudre sans le soufre de Sicile,

sans le salpêtre de l'Amérique, des inventeurs se lèvent à l'appel du

pays; ils ont du soufre qu'ils viennent d'extraire des pyrites, ils

produisent du salpêtre, dont ils ont trouvé les éléments dans les vieilles

murailles, dans la poussière des écuries. Nicolas Leblanc jette les bases

de la fabrication de la soude artificielle, Chappe crée le télégraphe

aérien qui, en quelques minutes, envoie des ordres aux armées.

L'industrie, privée par le blocus des matières premières indispensables

à la confection des armes, à la préparation de la poudre, au travail des

manufactures, se régénère, se transforme pour sauver la nation, et pour

donner naissance en même temps aux étonnantes opérations de nos usines

modernes. La science française du XVIIIe siècle prépare les premiers

triomphes de Valmy et de Jemmapes!--Quel abîme, hélas! sépare cette France

de 1792 d'avec celle de 1870!

Puissent les grands exemples d'un tel passé nous servir d'enseignements;

puissent les illustres génies du XVIIIe siècle, trouver bientôt des

successeurs! Puisse la chimie rencontrer encore des Lavoisier, des

Fourcroy, des Berthollet, des Guyton de Morveau, les sciences naturelles

des Cuvier, des Buffon, des Jussieu, des Geoffroy Saint-Hilaire; les

mathématiques et l'astronomie, des Monge, des Laplace, des Lagrange;

la géographie des Bougainville et des Lapérouse; la philosophie, des

Montesquieu, des Voltaire, des Rousseau et des d'Alembert!

Puissent enfin les aérostats trouver d'autres Montgolfier, de nouveaux

Charles et de nouveaux Pilâtre!

En ballon! Pendant le siege de Paris · 第 6 / 99 题