LES CORRESPONDANTS DE GUERRE EN MANDCHOURIE

Nous avons déjà signalé le _Journal d'un correspondant de guerre en

Extrême-Orient_, de M. Reginald Kann, qui suivit l'armée japonaise

jusqu'à Liao-Yang; _Dix Mois de guerre en Mandchourie_, par M. Raymond

Recouly, qui fut attaché à l'armée russe, et _Pays de mousmés, pays de

guerre_, amusant tableau satirique du Japon pendant la guerre, par M.

Charles Pettit.

Voici trois livres nouveaux sur la guerre russo-japonaise, par trois

témoins, MM. Victor Thomas, Villetard de Laguérie et Georges de la

Salle[1]:

[Note 1: _Trois mois avec Kuroki_, préface de M. Henri Houssaye, par

Ch.-Victor Thomas (Challamel).--_Trois Mois avec le maréchal Oyama_, par

Villetard de Laguérie (Hachette, 3 fr. 50).--_En Mandchourie_, par

Georges de la Salle (Armand Colin, 3 fr. 50).]

MM. Thomas et Villetard de Laguérie ont été correspondants de guerre,

l'un pour _le Gaulois_, l'autre pour _le Petit Journal_, dans l'armée

japonaise. Arrivé avant M. de Laguérie et de la première fournée, M.

Thomas a essayé de voir la bataille du Yalou (1er mai 1904). Il l'a

vaguement entrevue. Pendant que le canon grondait, on tenait les

représentants de la presse emprisonnés dans un emplacement déterminé.

Quelle amabilité montraient les Japonais! Par quelles prévenances ils

tentaient d'adoucir leur rude règlement! Mais le petit Nippon est

défiant; il craint les indiscrétions et, pratiquant avec maestria

l'espionnage, ne veut pas le subir lui-même. Envoyaient-ils des dépêches

sur le peu que leur oeil ou leur oreille avait saisi, les correspondants

de guerre ne pouvaient se faire d'illusions. On arrangeait leurs

missives; on les expédiait singulièrement raccourcies et défigurées. Une

dépêche de cent trente mots, par exemple, ne parvint à Londres qu'avec

huit mots, adresse comprise. Que fit donc, pendant la campagne, M.

Thomas? Il observa le Nippon, brave, patriote, courtois, mais rusé

jusqu'à la fourberie, tout à fait aux antipodes moraux de notre race.

Nous mettons le point d'honneur dans la loyauté, tandis que lui

considère l'art de tromper et de mentir comme une vertu. Eloigné des

engagements et des batailles, M. Thomas put cependant se rendre compte

de ce qui fait la faiblesse de l'armée nippone et de ce qui a rendu si

longue cette guerre interminable. Les Japonais sont d'excellents

stratèges; d'avance ils tracent leur plan avec beaucoup de minutie, mais

sur le terrain ne savent pas le modifier suivant les circonstances; de

là une certaine lenteur et une absence réelle de tactique. Ils ont été

pareillement les dupes du bluff de Kouropatkine, lequel, au début, avec

peu de troupes sous la main, a su déployer celles-ci de telle sorte

qu'on l'a cru en possession d'une armée suffisante. Si faibles étaient

les forces russes que les Japonais eussent dû rapidement terminer la

campagne.

Comme M. Thomas, ancien officier de cavalerie, s'occupe presque

exclusivement de choses militaires et qu'on les lui cachait, il n'a pas

séjourné longtemps là-bas et, désespéré, avec un livre honnête où n'est

consigné que ce qu'il a vu, a regagné la France, en septembre 1904.

M. Villetard de Laguérie n'a pas été plus libre que M. Thomas; mais,

s'il n'a pu contempler mieux que ses confrères les mouvements des

troupes nippones et le détail des grandes luttes, il a recueilli, en

dehors de cela, une masse de renseignements fort précieux. Pour se

rendre au Japon, il a pris la route des États-Unis, ce qui lui a permis

de constater jusqu'à quel point la grande République était japonophile.

Les sentiments de l'oncle Jonathan, de quelque grande idée qu'il essaye

de les masquer, ne sont pas souvent désintéressés. Il craignait, pour

son commerce avec la Chine et avec la Mandchourie, l'habitude qu'a la

Russie de monopoliser les ressources naturelles des pays qu'elle

s'annexe. Débarqué à Yokohama, le 22 mars 1904, M. de Laguérie eut tout

le loisir de se promener dans la ville et ses environs et d'examiner sur

place le Japon. Il ne fut autorisé que le 15 juillet à suivre l'armée du

maréchal Oyama! Ne nous en plaignons pas trop. Pendant son séjour forcé

dans le pays nippon, M. de Laguérie a fait une ample moisson de faits

précis. Par le menu, il a analysé cette grande caserne. Peu de

manoeuvres routinières. Ce que l'on enseigne aux soldats, c'est-à-dire à

tout le peuple, c'est surtout le tir et l'assaut. Supprimés chez nous,

les bataillons scolaires sont florissants au Japon et, dès les premiers

pas, s'emparent de l'enfant pour le dresser à la guerre, la grande chose

de ce peuple qui a maintenant six cent mille hommes sous les armes. Mais

comment entretenir une pareille multitude et la munir des engins dont

elle est si bien approvisionnée? Le Japon s'endette, de telle sorte que

le marquis Ito lui-même, le vieux diplomate, a, dans une réunion de

banquiers, laissé un peu échapper l'expression de ses inquiétudes. Au

mois de juillet 1904, les frais de guerre s'élevaient déjà à près d'un

milliard et demi. Le Japon eut recours à ses bons et riches amis

d'Amérique pour un emprunt de 250 millions à 6%. Défiant, l'oncle

consentit à l'emprunt, mais à la condition de prendre une hypothèque de

60% sur les douanes japonaises. Un emprunt intérieur de 250 millions

vint s'ajouter à la dette publique en mai 1905. La mauvaise récolte du

riz, l'année dernière, n'a pas contribué à relever les finances du

Japon. De Saïgon les navires français ont apporté environ 800.000 tonnes

de riz. Au fond, le volume de M. de Laguérie est d'un historien soucieux

de tout rassembler et avec méthode.

Le 25 juillet, il fut autorisé à se rendre en Mandchourie. Il assista à

cette grande bataille de Liao-Yang qui dura du 30 août au 3 septembre,

mais ne put guère qu'entendre le sifflement des shrapnells et en

apercevoir de loin la blanche fumée. Avec calme, le général Kouropatkine

fit replier ses troupes et présida à leur retraite. Après avoir vu,

toujours de très loin, les batailles du Cha-Ho, en octobre, M. de

Laguérie, auquel on ne communiquait, sur les opérations militaires, que

des rapports officiels, embellis et arrangés, et dont les dépêches

étaient mutilées, quitta, au commencement de novembre, l'armée du

maréchal Oyama. Il rentra en France, exaspéré contre les vexations de

toutes sortes qu'il avait subies.

M. Georges de la Salle a rempli sa mission dans l'armée russe. Sans

doute on lui a fait attendre, mais plutôt par amour de la paperasserie

que par mauvaise volonté, son autorisation. De même que M. de Laguérie

il a récolté de riches renseignements en dehors des faits militaires.

Comme ses révélations jettent une lueur singulière sur les événements! A

la frontière mandchoue, voici Kharbine, une sorte de Capoue lointaine,

avec ses cafés-concerts, ses lieux de plaisir, sa grande consommation

d'alcool, sa Banque russo-chinoise. M. de la Salle a commencé de voir là

les officiers russes qu'il accuse d'avoir moins de sobriété, de féroce

patriotisme et de discipline qu'on n'en montre au Japon. Après Kharbine,

c'est Moukden, la sainte, tirée, par la guerre, de son heureuse

somnolence. Occupé à considérer toutes choses en Mandchourie, notant,

avec conscience, tout ce qu'il aperçoit, de méchante humeur souvent,

étonné de ne guère rencontrer là-bas le type classique de l'officier

français, M. de la Salle n'assiste pas à la grande bataille de

Liao-Yang. Mais il raconte avec une vie extraordinaire les batailles du

Cha-Ho, en octobre 1904. Plus de chevauchées héroïques, plus de charges

à la baïonnette. Invisibles, les Japonais ne se manifestent guère que

par leur machinisme, par l'envoi des shrapnells. Quel portrait touchant

M. de la Salle nous trace de Kouropatkine, maître de lui, pourvoyant à

tout, relevant le courage des désespérés! En proie au spleen, M. de la

Salle abandonna la Mandchourie. Sensitif à l'excès, ému de tout ce qui

tombe sous ses yeux, ce correspondant de guerre a composé son livre avec

des faits très nombreux et aussi avec ses nerfs délicats.

A côté de ces oeuvres, il convient de mentionner: _Du Kremlin au

Pacifique_, de M. Georges Ducrocq (Honoré Champion), et _les Cosaques de

Transbaïkalie en Mandchourie_ (1900), du prince Orlov

(Charles-Lavauzelle, 3 fr. 50).

Qui voudra se distraire de ces sombres tableaux et visiter un pays où

les hommes ne se tuent pas entre eux, mais s'exposent cependant en

chassant les grands fauves, lira le beau livre avec illustrations:

_Chasses en Abyssinie_, par M. Decaux (Delagrave, 7 fr. 50).

L'Illustration, No. 3261, 26 Août 1905 · 第 17 / 34 题