Paris-Biarritz.
On est lâche... On a passé quelques semaines à jouir égoïstement d'un
Paris délicieux dont ceux qui vont prendre au loin leurs vacances ne
soupçonnent pas le pittoresque et la grâce; on a savouré la paix de ses
beaux jardins désertés, de ses rues presque silencieuses; autour des
petites tables des cabarets du boulevard on a pu choisir sa place, sans
hâte, et commander son dîner à des maîtres d'hôtel que l'oisiveté
rendait affables; on a connu le sourire des cochers de fiacre... En
compagnie de «ceux qui restent», on s'est efforcé de médire très
spirituellement de «ceux qui sont partis»; et puis, un beau jour, on
s'éveille toute troublée; une vague curiosité vous prend, je ne sais
quel besoin de changer de place,--une nostalgie de l'_ailleurs_.
Et l'on fuit Paris, comme l'ont fui tous ceux dont on se moquait la
veille.
Mais suis-je bien sûre d'avoir fui Paris? Et, parmi ce branle-bas joyeux
de la «saison» commençante (la saison ici commence tard), n'est-ce pas
Paris que je retrouve, aussi vivant, aussi fiévreux et fumeux que
jamais?
C'est dommage... Et j'imagine la chose à la fois grandiose et charmante
que serait un Biarritz à peu près solitaire, un tantinet sauvage; un
Biarritz qu'ignorerait la mode; où, le long des rochers rouges, l'écume
dû flot viendrait mousser et gronder, sans nul accompagnement
d'orchestre,--devant un amphithéâtre silencieux de maisonnettes basques
aux façades toutes blanches, coiffées de tuiles.
L'industrie moderne ne permet pas ces choses. Elle entend «exploiter» la
nature et utiliser ses beautés. Elle ne saurait souffrir que, pour les
spectacles coûteux où elle nous convie, tant de beaux décors soient
perdus.
L'industrie s'est donc emparée de Biarritz et, si je n'aime pas beaucoup
ce qu'elle y a fait, je reconnais que, tout de même, ce qu'elle y a fait
est très digne d'être admiré.
Elle a construit là des palais; elle a tracé, aux flancs de cette
colline, des avenues somptueuses et les a bordées d'hôtels princiers;
elle en a, si je puis dire, discipliné les splendides végétations
naturelles au gré de ses besoins; elle y a traité le fusain, le tamaris
et l'acacia comme nos coiffeurs traitent une chevelure ou une barbe.
Les rochers n'étaient pas partout, à Biarritz, d'une fréquentation
commode. L'industrie en a facilité l'accès; elle a pratiqué les
«raccords» et donné les coups de lime nécessaires; et, cependant, elle a
su conserver à l'ensemble du décor une apparence assez tragique pour
qu'il fût possible au promeneur de goûter, parmi tant d'escalades
inoffensives, l'illusion flatteuse d'un petit danger couru...
Elle a (naturellement) doté Biarritz d'un beau théâtre et du plus
opulent des casinos; elle a déguisé ses cochers en postillons de l'autre
siècle et paré sa plage de petites tentes rondes, très coquettes, qui
semblent, à distance, un plant de champignons blancs rayés de rose...
Il était impossible que les gens amoureux d'élégance et de confort
restassent insensibles à de si prodigieuses séductions. Ils sont donc
venus... Et, derrière eux, se sont précipités tous ceux qu'appelait à
elle cette clientèle délicieuse de flâneurs riches... Je me promenais,
tout à l'heure, le long de ces rues aux devantures luisantes, astiquées
comme des meubles neufs. J'y retrouvais nos «grands noms» de
Paris,--l'enseigne du joaillier, du couturier, de la modiste en renom.
Des terrasses des cafés s'échappaient, çà et là, comme par bouffées, des
bruits d'orchestre; aux murs s'affichaient des programmes de spectacles,
des noms de comédiens connus, l'annonce d'un prochain festival de
Saint-Saëns...
C'est ici que mon amie la baronne P.... et son fils «se reposent» des
fatigues de l'hiver parisien. Ils m'avaient conviée à venir partager
avec eux ce repos. Je suis venue. Et je les regarde se reposer.
Ce spectacle me divertit infiniment. La baronne, à Paris, faisait deux
toilettes par jour: toilette d'intérieur ou de visite; toilette de dîner
ou de soirée. Elle n'en fait, ici, jamais moins de quatre: elle s'habille
pour le bain; elle s'habille pour la plage ou pour la promenade; elle
s'habille pour la table d'hôte; elle s'habille pour le casino.
Son fils Jean n'est pas moins occupé qu'elle, et je ne croyais
pas--avant de l'avoir vu--qu'un homme pût avoir l'héroïsme de s'habiller
et de se déshabiller si souvent en l'espace d'une seule journée. Jean
m'émerveille. Entre neuf heures du matin et neuf heures du soir, je l'ai
vu successivement chaussé de souliers blancs, de souliers gris, de
bottines fauves et d'escarpins noirs. Je l'ai vu coiffé d'un chapeau de
drap, d'un «canotier» de paille, d'une casquette blanche ou bleue de
yachtsman, d'un tyrolien de feutre noir. Tous les matins, il exhibe une
chemise de couleur d'un dessin nouveau, et la série de ses _complets_
est très remarquée.
Chacune de ces tenues correspond à une besogne différente de la journée
et du soir; et ces besognes sont d'une extrême diversité.
Le matin, après le bain, promenade à bicyclette. Déjeuner; puis
_footing_, visite à la plage; automobile pendant une heure ou deux.
Retour en ville; thé, flânerie au casino. Dîner; musique ou théâtre.
Je demande à mes amis:
--Vous ne connaissiez pas la pièce qu'on joue ce soir?
--Si. Nous l'avons vu jouer à Paris.
--Moins bien qu'ici?
--Non pas. Beaucoup mieux.
--Alors, quelle espèce de plaisir allez-vous prendre, à la revoir?
Jean, mélancoliquement, me répond:
--Nous sommes abonnés. Nous n'allons pas au théâtre pour nous divertir,
mais pour tuer le temps.
Je les y ai suivis, l'autre soir. On jouait _le Bercail_. Dans les
loges, aux avant-scènes, quelques familles d'Anglais, d'Espagnols--très
attentifs--qui essayent de comprendre et s'ennuient avec politesse.
Autour de ces groupes d'étrangers et dans tout l'orchestre, un
va-et-vient d'amateurs distraits, de snobs souriants, qui viennent
potiner, entre deux parties de bridge, saluer quelques femmes, ébaucher
un flirt. La pièce qu'on joue, visiblement, n'intéresse personne. Elle
est une occasion de se déplacer, de s'habiller, et aussi, comme dit mon
ami Jean, un moyen de tuer le temps. Ce qu'ils appellent: se reposer des
fatigues de Paris, c'est, en réalité, changer de fatigue. C'est changer
d'ennui.
... Que ne suivent-ils l'exemple de sagesse qui leur est donné, à 30
kilomètres d'ici, par un des plus célèbres écrivains de ce temps?
L'automobile de Jean nous conduisait hier à la frontière: Hendaye... un
paysage de lumière et de douceur. Au pied de la petite ville
silencieuse, la rivière, et puis la mer bleue, étalée au long de
l'immense plage de sable, où les tamaris répandent l'ombre de leurs
chevelures pâles. En face, sur la rive espagnole, la pointe verte,
allongée sur la mer, du cap Figuier; les maisonnettes d'Irun; la
silhouette romantique de Fontarabie, avec son menu clocher dressé en
plein ciel.
La plage est déserte; et l'on voit s'ériger, à quelques mètres de là,
dans un terrain plein de verdures incultes, un mur nu: le fronton des
joueurs de pelote. C'est l'heure de «la partie». Les joueurs, coiffés du
béret basque, vêtus d'une chemise de flanelle et d'un pantalon blanc,
s'agitent, courent, se croisent; la balle traverse l'air, frappe le
fronton, rebondit, rase le sol, et repart, incessamment cueillie au vol
et relancée. Un homme, au milieu des autres, nous intéresse par l'ardeur
passionnée qu'il apporte à ce jeu. Il est le plus vieux de tous et le
moins adroit peut-être... Cependant on l'écoute, on le suit comme un
chef. Quelqu'un nous dit:
--Vous le reconnaissez?
--Non.
--C'est Pierre Loti.
Mes compagnons se mettent à rire et nous poursuivons notre promenade.
Ils finiront leur journée au casino de Biarritz et s'y moqueront de cet
académicien qui se repose d'écrire en jouant à la balle avec des
paysans, très loin des lieux où l'on s'amuse...