Or, Jean a vieilli, Jean est vieux. Il est assis sur son banc de pierre,
à côté de son puits, à côté de son four de potier, sous l’ombre en
dentelle de son olivier, devant son enclos vide dont tout le terrain est
de bonne argile, mais ne produit plus ni fraises ni roses.
Jean disait autrefois: «Il y a trois choses: les roses, les fraises, les
lèvres.» Toutes les trois l’ont délaissé. Les lèvres des jeunes filles
et même celles des enfants sont pour lui devenues moqueuses:
--Eh! père Jean! tu vis donc comme les cigales? jamais on ne te voit
manger, père Jean?... Le père Jean vit d’eau fraîche!... Qui devient
vieux devient enfant! Qu’y mettras-tu, dans ton beau vase, si jamais tu
le fabriques, vieux fou? il ne gardera pas même une goutte de l’eau de
ton puits! Va-t’en peindre des cages, vieille bête, et fabriquer des
gargoulettes! Les gargoulettes retiennent l’eau comme une cage retient
le vent!
Jean secoue la tête en silence et, à toutes ces railleries, il répond
par un bon sourire... Il respecte les bêtes et partage avec des pauvres
son pain sec. C’est vrai, qu’il ne mange plus guère, mais il n’en
souffre nullement. Il est tout amaigri, mais sa chair n’en est que plus
saine. Sous l’arcade de ses sourcils son œil veille, attentif au monde,
avec des clartés de source où se mire le jour.
V
Et Jean, un beau matin, sur sa roue qui tourne au choc rythmé de son
pied, se met à modeler un vase, le vase qu’il a longtemps vu en rêve. La
roue horizontale tourne comme un soleil, au battement rythmé de son
pied. La roue tourne. Le vase d’argile s’élève, s’abaisse, se renfle,
s’écrase en masse informe, pour renaître de lui-même sous la main de
Jean. Enfin, d’un seul jet, il jaillit comme une fleur soudaine d’une
invisible tige. Il s’épanouit triomphal. Et le vieillard, dans ses mains
tremblantes, l’emporte vers le four bien préparé où le Feu doit, à la
beauté de la Forme, ajouter la beauté, fuyante et décisive, de la
Couleur.
Toute la nuit, Jean, dans le four bien chauffé, a entretenu et mesuré la
flamme, ouvrière des tons nuancés.
A l’aube, l’œuvre doit être achevé.
Et le potier, vieux et mourant, dans son enclos désolé, élève, vers la
lumière du jour naissant, la Forme légère, née de lui, en laquelle il
veut retrouver le rêve unifié de sa longue vie. Dans la forme et la
couleur du petit vase fragile, il a voulu fixer, pour toujours, la
couleur et la forme éphémères des plus belles choses... O Dieu du jour!
le miracle est accompli! Le soleil éclaire des courbes rebondies et
sveltes, des colorations infiniment nuancées et fondues avec unité, qui
font revenir, dans l’âme du vieillard, par le chemin des yeux, les joies
et les douleurs savoureuses que donnent aux jeunes hommes les jeunes
filles pareilles à des roses mousseuses, les lèvres semblables à des
fraises, les bras arrondis en anses des porteuses d’amphore, les seins
palpitants des petites fiancées, et les ciels d’aurore, et les mers
violettes et tristes au soleil couchant... O miracle de l’art où la vie
se résume, pour éterniser la joie!
L’humble artiste élève, vers la lumière du jour naissant, son
chef-d’œuvre fragile, fleur de son âme naïve.
Il l’élève dans ses mains tremblantes comme pour l’offrir aux dieux
inconnus qui firent la beauté première. Mais voilà que ses mains, trop
tremblantes, l’ont laissé échapper tout à coup, comme son corps
vacillant laisse échapper son âme, et le rêve du potier, tombé avec lui
à terre, se brise et s’éparpille en miettes.
Où est-elle, maintenant, la forme du vase, telle que l’a éclairée un
instant l’aurore nouvelle, telle que seuls l’ont vue et le soleil et
l’humble artiste?
* * * * *
Sûrement, elle est quelque part la forme heureuse et pure du divin Rêve
un instant réalisé.