IV

Or, Jean a vieilli, Jean est vieux. Il est assis sur son banc de pierre,

à côté de son puits, à côté de son four de potier, sous l’ombre en

dentelle de son olivier, devant son enclos vide dont tout le terrain est

de bonne argile, mais ne produit plus ni fraises ni roses.

Jean disait autrefois: «Il y a trois choses: les roses, les fraises, les

lèvres.» Toutes les trois l’ont délaissé. Les lèvres des jeunes filles

et même celles des enfants sont pour lui devenues moqueuses:

--Eh! père Jean! tu vis donc comme les cigales? jamais on ne te voit

manger, père Jean?... Le père Jean vit d’eau fraîche!... Qui devient

vieux devient enfant! Qu’y mettras-tu, dans ton beau vase, si jamais tu

le fabriques, vieux fou? il ne gardera pas même une goutte de l’eau de

ton puits! Va-t’en peindre des cages, vieille bête, et fabriquer des

gargoulettes! Les gargoulettes retiennent l’eau comme une cage retient

le vent!

Jean secoue la tête en silence et, à toutes ces railleries, il répond

par un bon sourire... Il respecte les bêtes et partage avec des pauvres

son pain sec. C’est vrai, qu’il ne mange plus guère, mais il n’en

souffre nullement. Il est tout amaigri, mais sa chair n’en est que plus

saine. Sous l’arcade de ses sourcils son œil veille, attentif au monde,

avec des clartés de source où se mire le jour.

V

Et Jean, un beau matin, sur sa roue qui tourne au choc rythmé de son

pied, se met à modeler un vase, le vase qu’il a longtemps vu en rêve. La

roue horizontale tourne comme un soleil, au battement rythmé de son

pied. La roue tourne. Le vase d’argile s’élève, s’abaisse, se renfle,

s’écrase en masse informe, pour renaître de lui-même sous la main de

Jean. Enfin, d’un seul jet, il jaillit comme une fleur soudaine d’une

invisible tige. Il s’épanouit triomphal. Et le vieillard, dans ses mains

tremblantes, l’emporte vers le four bien préparé où le Feu doit, à la

beauté de la Forme, ajouter la beauté, fuyante et décisive, de la

Couleur.

Toute la nuit, Jean, dans le four bien chauffé, a entretenu et mesuré la

flamme, ouvrière des tons nuancés.

A l’aube, l’œuvre doit être achevé.

Et le potier, vieux et mourant, dans son enclos désolé, élève, vers la

lumière du jour naissant, la Forme légère, née de lui, en laquelle il

veut retrouver le rêve unifié de sa longue vie. Dans la forme et la

couleur du petit vase fragile, il a voulu fixer, pour toujours, la

couleur et la forme éphémères des plus belles choses... O Dieu du jour!

le miracle est accompli! Le soleil éclaire des courbes rebondies et

sveltes, des colorations infiniment nuancées et fondues avec unité, qui

font revenir, dans l’âme du vieillard, par le chemin des yeux, les joies

et les douleurs savoureuses que donnent aux jeunes hommes les jeunes

filles pareilles à des roses mousseuses, les lèvres semblables à des

fraises, les bras arrondis en anses des porteuses d’amphore, les seins

palpitants des petites fiancées, et les ciels d’aurore, et les mers

violettes et tristes au soleil couchant... O miracle de l’art où la vie

se résume, pour éterniser la joie!

L’humble artiste élève, vers la lumière du jour naissant, son

chef-d’œuvre fragile, fleur de son âme naïve.

Il l’élève dans ses mains tremblantes comme pour l’offrir aux dieux

inconnus qui firent la beauté première. Mais voilà que ses mains, trop

tremblantes, l’ont laissé échapper tout à coup, comme son corps

vacillant laisse échapper son âme, et le rêve du potier, tombé avec lui

à terre, se brise et s’éparpille en miettes.

Où est-elle, maintenant, la forme du vase, telle que l’a éclairée un

instant l’aurore nouvelle, telle que seuls l’ont vue et le soleil et

l’humble artiste?

* * * * *

Sûrement, elle est quelque part la forme heureuse et pure du divin Rêve

un instant réalisé.

L'Été à l'ombre · 第 132 / 135 题