XVI

Ils disaient cela, mais ça leur était bien égal, la voiture! Ah bien!

elle aurait pu repartir, après tout, sans qu’ils fissent rien pour la

retenir... Ils auraient regretté plus tard, par exemple, de n’avoir pas

demandé l’explication... mais, en ce moment, il était là, le petit, et

le reste leur était bien égal!

--Qu’est-ce que c’est pourtant que cette voiture?

--C’est la mienne, madame, je vais vous expliquer.

Ils se retournèrent.

--C’est ma belle dame! cria Zan.

Anna était devenue la belle dame de Zan.

Les deux ouvriers eurent un mouvement de respect, un salut vague de tout

le corps--puis, très vite, on ne sait à quoi, ils reconnurent une de ces

personnes... et le typographe, sans malice, remit sa casquette qu’il

avait ôtée machinalement.

--Qu’est-ce que c’est? dit Thérèse, d’un ton où il y avait une menace de

harengère qui va défendre ses petits.

Anna recommença:

--Je vais vous expliquer!

Et très vite, comme pour se débarrasser d’une besogne difficile, elle

conta tout, tout, naïvement, longuement, brièvement, tout son passé, son

premier amour, sa faute... Il lui semblait qu’elle dégonflait son cœur

dans une confession qui la lavait... Mon dieu oui, elle avait gardé des

idées religieuses d’enfance qui, parfois, lui faisaient retour...

Elle termina:

--J’étais comme folle... il faut me pardonner... j’aurais dû penser,

c’est vrai, à la mère!... au père... pour sûr!... Pardonnez-moi... c’est

une folie... Le petit vous dira; il n’a manqué de rien, il était très

content... Il a bien dormi... Le bel arbre est là, dans la voiture...

Est-ce que vous me pardonnez, madame et monsieur?

Anna demanda cela avec beaucoup de timidité. Elle sentait la colère qui

commençait chez l’homme... Le typographe, en effet, au ressouvenir de

toutes les angoisses de la nuit, serrait les dents... crispait un peu

ses gros poings...

--Est-ce que vous me pardonnez? répéta la malheureuse, effrayée, à bout

de forces... éprouvant en une seule fois toutes ses douleurs passées...

Après tout, elle allait le perdre!... il avait été sien pendant une

heure, ce petit qu’elle allait quitter pour toujours!

Thérèse aussi n’était pas contente. Elle s’apprêtait à dire: «Sortez,

madame! on ne vole pas un enfant!» Mais juste à ce moment-là, Zan,

transporté d’une joie subite en voyant entrer dans la boutique son arbre

de Noël qu’apportait le domestique, sauta vers sa belle dame, tout

dressé sur ses pieds et les bras tendus, comme s’il voulait l’embrasser!

--Est-ce que vous permettez, madame, que je l’embrasse? dit Anna.

Et il y avait, dans sa voix qui tremblait, tant de supplication

honteuse, poignante, que la fruitière, se baissant brusquement, saisit

son petit Zan et le lui fourra dans les bras.

--Faudra venir le voir quelquefois, gronda-t-elle, vous êtes tout de

même une brave fille!

Et alors la fruitière, tombant sur sa chaise, se mit à pleurer, à

pleurer toutes les larmes de son corps.

L'Été à l'ombre · 第 81 / 135 题