Ils disaient cela, mais ça leur était bien égal, la voiture! Ah bien!
elle aurait pu repartir, après tout, sans qu’ils fissent rien pour la
retenir... Ils auraient regretté plus tard, par exemple, de n’avoir pas
demandé l’explication... mais, en ce moment, il était là, le petit, et
le reste leur était bien égal!
--Qu’est-ce que c’est pourtant que cette voiture?
--C’est la mienne, madame, je vais vous expliquer.
Ils se retournèrent.
--C’est ma belle dame! cria Zan.
Anna était devenue la belle dame de Zan.
Les deux ouvriers eurent un mouvement de respect, un salut vague de tout
le corps--puis, très vite, on ne sait à quoi, ils reconnurent une de ces
personnes... et le typographe, sans malice, remit sa casquette qu’il
avait ôtée machinalement.
--Qu’est-ce que c’est? dit Thérèse, d’un ton où il y avait une menace de
harengère qui va défendre ses petits.
Anna recommença:
--Je vais vous expliquer!
Et très vite, comme pour se débarrasser d’une besogne difficile, elle
conta tout, tout, naïvement, longuement, brièvement, tout son passé, son
premier amour, sa faute... Il lui semblait qu’elle dégonflait son cœur
dans une confession qui la lavait... Mon dieu oui, elle avait gardé des
idées religieuses d’enfance qui, parfois, lui faisaient retour...
Elle termina:
--J’étais comme folle... il faut me pardonner... j’aurais dû penser,
c’est vrai, à la mère!... au père... pour sûr!... Pardonnez-moi... c’est
une folie... Le petit vous dira; il n’a manqué de rien, il était très
content... Il a bien dormi... Le bel arbre est là, dans la voiture...
Est-ce que vous me pardonnez, madame et monsieur?
Anna demanda cela avec beaucoup de timidité. Elle sentait la colère qui
commençait chez l’homme... Le typographe, en effet, au ressouvenir de
toutes les angoisses de la nuit, serrait les dents... crispait un peu
ses gros poings...
--Est-ce que vous me pardonnez? répéta la malheureuse, effrayée, à bout
de forces... éprouvant en une seule fois toutes ses douleurs passées...
Après tout, elle allait le perdre!... il avait été sien pendant une
heure, ce petit qu’elle allait quitter pour toujours!
Thérèse aussi n’était pas contente. Elle s’apprêtait à dire: «Sortez,
madame! on ne vole pas un enfant!» Mais juste à ce moment-là, Zan,
transporté d’une joie subite en voyant entrer dans la boutique son arbre
de Noël qu’apportait le domestique, sauta vers sa belle dame, tout
dressé sur ses pieds et les bras tendus, comme s’il voulait l’embrasser!
--Est-ce que vous permettez, madame, que je l’embrasse? dit Anna.
Et il y avait, dans sa voix qui tremblait, tant de supplication
honteuse, poignante, que la fruitière, se baissant brusquement, saisit
son petit Zan et le lui fourra dans les bras.
--Faudra venir le voir quelquefois, gronda-t-elle, vous êtes tout de
même une brave fille!
Et alors la fruitière, tombant sur sa chaise, se mit à pleurer, à
pleurer toutes les larmes de son corps.