LE TÉMOIN.

Au bout d’un moment il le reprit dans ses bras. On aurait dit un brave

homme qui sauvait quelqu’un dans un incendie! Il y avait des moments où

il se penchait vers le mort et semblait l’embrasser. Il marchait

lentement, puis vite. Il allait droit, puis tournait brusquement,

revenait sur ses pas et s’arrêtait tout court. Une fois, je le vis qui

portait son mort sur ses épaules comme le bon pasteur portant la brebis

égarée!--A un moment, je le vis s’éloigner; il alla jusqu’à l’autre bout

de la plaine et je le perdais de vue, quand tout à coup il se retourna,

et, grandissant toujours, il vint droit sur moi!... Il m’a vu,

pensai-je. Oh! qu’il devient grand!... Il vint droit sur moi, et contre

mon mur, au-dessous de moi, il adossa le cadavre! Je ne respirais

plus... Il le reprit encore au bout d’un moment, et j’entendis qu’il lui

disait à voix basse: «Tu m’ennuies bien plus, mort, que vivant!» Il le

posa vingt fois à terre, trente fois! et trente fois le reprit, le

changeant de place sans cesse, et quatre heures de nuit se passèrent

pendant que je regardais dans la Grand’Plaine, toute blanche de la

lumière de la lune, ce vivant et ce mort ensemble aller et venir, tout

noirs! Enfin ils disparurent entre les arbres du milieu de la plaine,

autour de la mare, et je pensais qu’ils s’y étaient jetés tous deux, et

qu’elle était verte et pleine de serpents... Quand je ne vis plus rien,

je rentrai dans ma maison. Le chien, de me voir auprès de lui, s’était

calmé. Je rentrai alors... J’ai tout dit.

L'Été à l'ombre · 第 51 / 135 题