«Je n’y avais jamais cru... J’habitais alors, tout seul, une maison de
campagne isolée, et je couchais au premier étage, au-dessus d’une sorte
de chai, et au-dessous d’un grenier. Une nuit, comme j’appelais le
sommeil en feuilletant un livre, j’entendis très distinctement des
bruits de chaînes... Je prêtai l’oreille... les douze coups de minuit
sonnèrent lentement à l’horloge lointaine du village; je trouvai
l’horloge ridicule de sonner minuit si à propos, et je me sentis rassuré
par cette coïncidence comique.
«Au même moment, mes yeux se fermèrent malgré moi; je m’endormis, et les
bruits que je venais d’entendre servant de point de départ à un
cauchemar affreux, je rêvai que j’étais encore au collège où mon régent
me forçait à copier cent fois certaine histoire de revenants racontée
par Pline ou par je ne sais quel autre! Et comme mon régent courroucé me
demandait si je comprenais le latin et ce que voulait dire _funis_, je
répondais: _funérailles_. Le voyant se fâcher de plus belle:
--Non, disais-je, cela veut dire _chaînes_, bruit de chaînes et
funérailles.
--Cela veut dire, s’écriait le régent hors de lui, la _corde_ pour vous
pendre!
«Quel drôle de rêve! pensais-je tout en dormant. Là-dessus le livre,
grâce auquel je m’étais endormi, tomba brusquement de mon lit sur le
plancher, et je m’éveillai en sursaut. Ma bougie, usée jusqu’au bout,
jetait des lueurs de mort, et un bruit de chaînes se faisait entendre
distinctement dans la maison. Oui, c’était dans la maison, à n’en pas
douter, que j’entendais distinctement un bruit de chaînes!
«Je me sentis pâlir et me mis sur mon séant. Mille raisonnements
aussitôt se firent en moi, pressés, lumineux et rapides comme un
faisceau d’éclairs. Je pensai: «Je suis seul ici, et il faut bien
pourtant que je ne sois pas seul! Qui donc est entré? pour quoi faire?
pour voler? Venir voler en traînant des chaînes, quelle apparence...!
Les chiens, d’ailleurs, n’ont pas jappé. Ils sont là, dans l’allée, sous
la lune. Mais alors?... allons donc, je n’y croirai jamais. Des esprits?
des esprits frappeurs? Pourquoi veut-on que des esprits, êtres subtils,
tout à fait supérieurs, se livrent à des occupations indignes même d’un
bourgeois sérieux, comme celle de réveiller les gens avec des bruits
incompréhensibles! Allons, allons, j’ai mal entendu. Je rêvais
funérailles, cordes, chaînes... et il y a de la fièvre, causée par un
peu d’embarras gastrique, comme dirait le docteur. Voilà tout.
«J’en étais à cette conclusion, quand la bougie qui m’éclairait jeta une
grande clarté blafarde, et tout d’un coup s’éteignit. J’entendis, dans
le même temps, de petits coups frappés à intervalles égaux. On aurait
dit qu’une baguette souple raclait les barreaux d’une grille!... Je
songeai aussitôt à ce geste des dompteurs qui passent rapidement leur
cravache sur les barreaux des cages à tigres. Évidemment j’étais agité,
j’avais un peu de fièvre... je me levai donc, rallumai ma bougie, et
ramassai mon livre qui se trouvait une revue. Comme j’allais me remettre
au lit, mes regards tombèrent sur une vieille épée rouillée, débris de
quelque noble panoplie, longue et lourde rapière à coquille, excellent
instrument de défense contre un ennemi de chair et d’os. Je la suspendis
à mon chevet, me disant que d’estoc ou de taille, du plat, du tranchant,
de la pointe ou du pommeau, il y avait là de quoi étendre un homme.
«Me voilà donc couché de nouveau, lisant, et à peu près rassuré. Je
m’aperçus que mon livre contenait un article sur les _hallucinations_.
Je le cherchai vivement et je lus les choses les plus inquiétantes
touchant les maladies du système nerveux. Quand j’arrivai aux erreurs de
l’ouïe; quand je vis comment certains malades sont, nuit et jour,
poursuivis par des sonneries de cloches; comment d’autres hallucinés
entendent partout d’invisibles ennemis les persécuter de menaces, je
compris qu’une telle lecture n’était pas opportune et je lançai la revue
loin de moi, avec colère, en criant à haute voix: «Au diable!»
«Ce mot, qu’on prononce fréquemment sans y ajouter d’importance, me
frappa. On eût dit qu’ayant frappé le mur, il revenait contre moi comme
une balle! Le son de ma propre voix me devenait ennemi!
«Au diable!» Je me trouvais imprudent d’avoir prononcé ce mot et je n’en
faisais pas moins de grands efforts pour m’endormir. J’allais passer de
l’assoupissement au sommeil, lorsque brusquement éclata à mon oreille le
son grave, prolongé d’une cloche: BAMMM! et quelques secondes après, un
deuxième coup, frappé moins fort, retentit: BAMM!
«Une sueur froide couvrit mon front. A n’en pas douter, j’étais
halluciné, je devenais fou... je...--BAMMM!--J’étais debout, pieds nus,
en chemise, mon bougeoir dans la main gauche, ma Durandal, que j’avais
instinctivement saisie, dans la main droite, certainement blanc comme un
linge, et les yeux fixés sur la porte de ma chambre que je pensais voir,
d’une seconde à l’autre, tourner comme d’elle-même sur ses gonds pour
laisser apparaître... qui?--LUI, L’ÊTRE, L’ESPRIT, LE FANTÔME, L’ENNEMI,
LE MALIN... le voleur tragique et facétieux qui pénétrait, la nuit, dans
les maisons, avec effraction, sans être aperçu ni flairé par les chiens,
et qui tout en remplissant ses poches des figues et des raisins de
l’office, trouvait encore le temps de donner un charivari!... Je pensais
tout cela et tout cela me paraissait dépourvu de vraisemblance--folies,
absurdités!--mais enfin, ma maison où j’étais seul, au premier étage,
était pleine de bruits--en bas--dans l’escalier--sur ma tête, au
grenier--pleine de bruits de chaînes, de frappements inexplicables,
d’épouvantables sons de cloches!
«Et contre tout cela, réalité surnaturelle ou pure imagination, je
m’armais de quoi? D’une épée. Pourquoi? je n’en savais rien; mais il
m’était agréable d’avoir à la main ce glaive jadis terrible. Ce glaive
me rassurait--je m’en rends compte à présent,--et parce qu’il mêlait
pour moi-même un peu de drôlatique à ma situation, et parce qu’il me
confirmait dans mon espérance, tenace malgré tout, de n’avoir à
combattre que du réel.
«J’ouvris ma porte lentement et je regardai le palier, l’escalier, avec
une attention effarée. Étrange situation d’esprit: j’aurais été
stupéfait de voir là, devant moi, quelqu’un; et, de ne voir personne,
j’étais stupéfait.
«J’écoutai... Rien. Le silence.
«Je me mis en devoir d’opérer une descente. Pieds nus, retenant mon
haleine, l’oreille aux aguets, je descendis lentement, lentement,
toujours sur mes gardes, les yeux écarquillés, le cœur à la fois plein
de hardiesse et d’épouvante. Avec quel plaisir j’aurais rencontré une
bande de voleurs ou de sorciers! car il fallait à tout prix trouver,
voir, palper la cause extérieure, naturelle ou surnaturelle, la cause,
_la cause, ô mon âme_, ou conclure à l’hallucination, à la folie!...
«Rien dans l’escalier. En bas, dans le corridor, rien. Je trouve, grande
ouverte, la porte du chai. J’entre. Personne. Personne. Rien. Le
silence. J’examine alors toute chose. Au plafond, les chapelets
d’oignons sont suspendus à la place ordinaire; les raisins à sécher
aussi. La grande jarre à l’huile est solidement fermée au moyen de la
serviette blanche que recouvre une large plaque de fer. Le filet, les
cannes à pêcher sont à leurs clous... Soudain, derrière moi, tout près,
contre moi, à mon oreille, la cloche, la terrible cloche retentit:
BAMMM!
«Le son du grand bourdon de Notre-Dame n’est pas plus assourdissant...
La trompette du Jugement dernier ne sera pas si terrifiante!... Prompt
comme la pensée je m’étais retourné et le son n’avait pas fini de vibrer
que j’avais tout vu, tout compris. Une baignoire de cuivre était
là--pourquoi n’y avais-je pas songé?--Au-dessus, on avait accroché
contre le mur une balance à main dont le gros poids suspendu à une
chaînette faisait, dans la baignoire-cloche, office de battant,
lorsque--pour atteindre à mes poires placées sur une étagère à hauteur
du plafond--messieurs les rats bondissaient du faîte de certains sacs
voisins sur la balance!
«Je laissai consciencieusement tomber mes bras le long de mon corps et
choir mon épée; ma bougie se mit à brûler horizontale dans ma main
jusqu’à ce que je l’eusse posée à terre, pour tomber moi-même plus
commodément sur une chaise. Cela fait, je me mis à jouir en silence de
ma satisfaction sans bornes.
«Je pus voir alors, devant moi, au pied du mur, un trou destiné à mettre
la baignoire en communication avec l’extérieur, au moyen d’un tuyau
mobile. Ce trou était à demi obstrué par des chaînes et des ferrailles
de tourne-broche accrochées au mur et pendantes. Les rats, en entrant
par là, écartaient chaque fois les chaînes, les agitaient en y grimpant.
Tout s’expliquait... sauf cependant...
«Juste! j’entendis à ma droite de petits coups frappés à temps égaux. On
aurait dit, vous vous le rappelez, qu’une souple baguette raclait une
grille.
«Dans le plus grand silence, sûr de comprendre et déjà souriant, je
tournai la tête à droite et je vis, par la porte ouverte, l’escalier
avec le commencement de la rampe; et je vois encore, je vois sur la main
courante, qu’ils atteignaient en escaladant le premier barreau--le gros
barreau surmonté de sa boule de cristal--je vois, dis-je, sur la main
courante, un, deux, trois, cinq, neuf, dix rats, douze rats, l’un
derrière l’autre, qui, trottant menu sur cette pente douce, se rendent
au grenier, en rats qui savent le chemin, tranquilles, alertes,
charmants, comme chez soi, d’un air agréable, à la queue leu leu et tous
la queue pendante. La queue pendante--entendez-vous bien!--qui, souple
et dure, négligemment déjetée à droite ou à gauche, à demi recourbée en
dedans, non sans élégance, bat l’un après l’autre tous les barreaux de
la rampe, soit environ cent barreaux battus en cadence par douze queues
de rats grimpant à la file.
«A cette vue, ajournant la gaieté, je me précipitai le glaive haut,
contre les douze esprits frappeurs... Je parvins seulement à trancher
net une des queues maudites et j’allai dormir pour le coup, joyeux de
mon triomphe, étonné que des rats puissent faire dans une maison des
bruits si variés et si terribles, et convaincu qu’il y a un esprit
frappeur dans la queue de tous les rats.»