LES ENFANS.

Le _petit monde_ de France

Est-il plus adroit que nous?

Fait-il avec plus d'aisance,

Des flèches ou des boutous?

Court-il avec ses compagnes,

Chasser au fond des forêts?

Et dans le creux des montagnes,

Sait-il tendre aussi des rets?

[Note 20: L'hymen est un dur esclavage pour les femmes indiennes;

elles servent de chien de chasse et de bête de somme à leurs maris;

elles portent un koukrou, boîte ronde faite de roseaux, sans brassière,

qu'elles suspendent à leurs fronts par une anse très-longue, de la

manière que les boeufs portent le joug.]

De tems en tems je les appelle....... Le morne silence me plonge

tout-à-coup dans une sombre rêverie, j'envisage mon sort... L'abandon de

la nature entière..... Hélas! que dire à Lisbé? où sont ces pauvres

petites? Je ne m'aperçois pas que des lacs à perte de vue m'ont fait

perdre le cours du torrent; des taillis épais couvrent des réservoirs

d'une eau plus noire que celle du Styx. Les oiseaux n'osent approcher de

ces rives effrayantes. J'appelle toujours Eglano, le sommeil m'absorbe,

je me blottis dans une grotte obscure; un tronc grisâtre que je prends

pour une vieille bâche me sert de degré pour y monter; je ne sais pas

quelle heure il est, je ne vois aucun danger, car tout l'est autour de

moi. Ô prévoyance humaine, que je serois malheureux, si tu ne m'avois

pas abandonné!...

Je m'éveille en sursaut, au bruit d'un reptile énorme qui rôde autour de

mon antre; je m'élance pour sortir: une grosse couleuvre d'eau, que

j'avois prise pour un tronc d'arbre, étouffoit en se repliant un cerf

qui étoit venu se désaltérer; je reste spectateur involontaire,

craignant que l'animal ne quitte sa proie pour s'élancer sur moi. Cette

couleuvre, plus grosse que le corps d'un homme, entrelace sa proie, la

traîne sur l'herbe, l'entoure de plusieurs replis, lui brise les os,

s'allonge encore, la serre de nouveau; tout le corps est brisé comme un

morceau de viande presque baveux sous les coups d'un lourd marteau; elle

s'élargit en se raccourcissant, tourne sa proie qu'elle allonge, la

couvre d'une bave grisâtre, l'avale et s'endort. Je n'ai plus de peine à

croire ce que disent à ce sujet Valmont de Bomare, Pluche et Buffon. Si

Eglano et sa petite soeur étoient près d'ici, auroient-elles eu autant

de bonheur que moi?...

Je sors enfin; j'appelle, une voix se fait entendre.... C'est Eglano,

avec sa petite soeur et son frère aîné, qui avoit saisi le meurtrier du

petit Hyram. Je leur montre à la distance de cent pas la grotte où je me

suis endormi; tous trois joignent les mains, me regardent comme si

j'étois un revenant; je leur parle de cette couleuvre.... ils sont

surpris que je n'aye pas été dévoré par une autre, ou par les tigres qui

y cachent leurs petits; je presse Eglano sur mon sein, son frère et sa

petite soeur s'attachent à moi; nous avançons quelque tems en nous

embrassant, sans pouvoir nous parler; ah! m'écriai-je en sanglotant, que

fait Lisbé? sommes-nous loin de la montagne de Tonga? Une immense

prairie se découvre à nos yeux; les bords d'un eau claire sont peuplés

d'aigrettes de tayaya, de tokocos, d'aiglons ou pagany, de sarcelles aux

plumes rouges. Nous sommes à cinq lieues des ruines de nos karbets; le

soleil est sur son déclin, et il n'est pas prudent de voyager la nuit,

de peur de fouler des serpens ou de tomber dans la gueule du tigre.

L'aîné nous laisse sur une roche, pour aller à la provision. La chasse

et la pêche furent très-abondantes; mais il falloit les faire cuire, et

nous n'avions pas de feu. Quand le fidèle _Achate_ auroit été là avec

son pieux Énée, Virgile ne nous auroit pas tiré d'embarras en nous

donnant l'expédient de faire jaillir l'étincelle de la veine du caillou,

car nous étions entourés de gazon, d'arbres, et de rochers d'un seul

morceau et peu propres à faire du feu.

Pendant que notre chasseur est en route, ses petites soeurs cherchent

quelques branches de bois sec, enfoncent la pointe du rocher dans un

morceau moins dur que les autres; elles en rabotent un autre plus dur.

Ravi d'admiration, je les laisse faire; enfin elles ont fabriqué une

tarière qu'elles tournent de toutes leurs forces pour échauffer le bois

par le frottement; les copeaux servent, et à fermer le trou qui

s'agrandit, et d'allumette au feu qui doit prendre, si elles irritent

assez fortement les parties ignées. Je supplée à leur foiblesse, une

légère fumée s'échappe, le feu prend, il pétille, voilà notre cuisine

échauffée. Le chasseur revient; nous pourrons faire rôtir notre gibier,

mais nous n'avons point de sel.

Venez avec moi, dit-il, apprendre à ne manquer de rien au milieu des

forêts.... Il me conduisit dans un taillis de pineaux et me fit goûter

la sève qui en découloit. Elle étoit âcre comme l'eau de mer. J'allois

couper cet arbre sans précaution. Il me dit: «Prenez garde d'y trouver

des serpens corails ou rouges; leur morsure est mortelle, et ils

s'enferment volontiers dans les vieilles pinautières.» L'utilité de cet

arbre a pu faire décerner au serpent les honneurs que lui rendent

certains peuples de la côte de Guinée, comme au maître d'une si

précieuse découverte.

Nos petites ménagères ont préparé notre souper. Notre table est une

pierre lisse; à côté, un bassin creusé par la nature, nous présente une

eau de cristal; nous sommes à l'abri du serein sous des arbustes dont

les racines pressées sur une petite langue de terre, serpentent dans le

creux du vallon. Nous mangeâmes du lamentin[21], de la tortue de

rivière et de l'anguille tremblante[22].

[Note 21: _Lamentin_, poisson très-commun dans les rivières de

l'Amérique méridionale, est le sphinx de la fable. _Horace_ le décrit

assez bien dans le début de son art poétique:

_Humano capiti cervicem pictor equinam

Jungere si velit et varias inducere plumas,

Undique collatis membris, ut turpiter atrum

Desinat in piscem mulier formosa supernè._

À la tête et l'encolure d'un cheval, le mufle d'un boeuf, les seins

d'une femme et la queue d'un poisson; il a du poil de cochon jusqu'à la

ceinture; il se retire dans les rivières, dont les bords sont verts de

_moucou moucou_, oseille de rivage dont il mange la graine, qui est

rouge et grosse comme de petites cerises. La femelle a deux nageoires

au-dessus des côtes et deux ailerons qui lui servent de bras pour

retenir ses deux petits qu'elle allaite, et se traîne sur la vase pour

brouter l'herbe. Le mâle et la femelle ont les parties de la génération

faites comme l'homme. On trouve des lamentins qui pèsent jusqu'à cinq

cents; leur chair, bonne à manger, est comme celle du porc. Ils fuient à

l'approche de l'homme: ainsi le sphinx se jeta dans la mer quand Oedipe

eut deviné son énigme. Les Américains l'ont pris d'abord pour un enfant

de dieu, d'où lui vient le nom de _lamentin_ ou _petit dieu lama_; les

superstitieux lui donnent encore le nom de _Maman-Dileau_, _de

Tonanery_, _de Vieux-Monde_: ces expressions signifient, dans leur

jargon, _revenant_, _diable des eaux_, _esprits vengeurs_, et autres

rêveries renouvelées de la fable.]

[Note 22: L'anguille _tremblante_ ressemble aux autres poissons à

qui on donne ce nom; elle est bonne à manger, et se trouve fréquemment

dans les rivières du Sénégal et de la Zone-Torride; le fluide électrique

dont elle est pleine, lui a fait donner l'épithète de _tremblante_;

souvent elle fait tomber du canot le pêcheur imprudent qui se suspend

trop au bord pour retirer son filet. On en voit de plus grosses que le

bras; jetées à terre, elles déposent et reprennent sans cesse une dose

de fluide suffisante pour renverser leur assassin, quand il ne prend pas

la précaution de déposer son sabre pour les assommer avec un bâton. La

Torpille, poisson de mer à qui celui-ci ressemble, n'a pas autant de

force.]

Je demandai à Ydoman qui lui avoit appris le secret du briquet qui nous

avoit donné du feu; il m'en donna l'origine naturelle d'une manière

mystérieuse. Leur grand mage monté sur un chariot traîné par des

buffles, vit le feu prendre à une des roues et reçut des avis secrets du

Tamouzy, qui lui promit de mettre des étincelles de feu dans chaque

morceau de bois que toucheroit chaque Indien qui lui feroit des présens:

_qu'il l'use par le frottement_, dit le dieu. J'eus beau lui dire qu'il

n'y avoit rien là que de fort naturel, que j'en savois autant que lui,

il y trouvoit du mystère, et ne vouloit pas se persuader qu'il pût faire

du feu sans l'agrément de ses pyayes. Il fallut, par prudence, le

laisser dans son erreur. Ainsi certains novateurs relèvent l'origine des

découvertes qu'on doit quelquefois autant au hasard qu'à leurs

recherches; comme ce marmot qui, en jouant avec ses camarades, s'avisa

d'approcher à certaine distance deux morceaux de verre concave et

convexe; l'ampleur des objets l'ayant fait crier au miracle, des savans

qui s'occupoient de toute autre chose, assurèrent que le résultat de

leurs recherches leur avoit donné, avant l'enfant, la découverte des

lunettes d'approche.

D'autres cerveaux creux excommunient les savans qui ne croyent pas qu'il

n'y a point de vide; Galilée et son disciple sont enfermés à

l'Inquisition, pour avoir été plus physiciens que les docteurs

d'Espagne; et Copernic, dans les prisons du Saint-Office, pour avoir

démontré les antipodes et fait tourner la terre autour du soleil, est

condamné à demander pardon aux dominicains, d'avoir eu plus de raison et

de lumière qu'eux. Les visionnaires entêtés sont plus difficiles à

éclairer que le père Mallebranche qui, à force de voir le monde parfait,

crut voir un gigot de mouton pendu à ses naseaux; un de ses amis s'arma

d'un grand couteau, lui pinça le nez en s'écriant: _voilà le gigot

coupé_. Mallebranche revint de sa folie et embrassa son ami qui écrivit

le lendemain sur le manche du gigot:

Lui qui voit tout en Dieu, n'y voit pas qu'il est fou.

Ydoman reprit la suite de nos désastres; il avoit vu égorger son père

avec qui il avoit été pris. Ses vainqueurs l'avoient attaché à un arbre,

pendant qu'ils égorgeoient ses compagnons. Il s'est sauvé, a erré à

l'aventure aux alentours des karbets où il revenoit, quand il a trouvé

ses deux soeurs qui se désoloient au bord d'un étang, et il nous conduit

à la montagne de Tonga. La nuit nous surprit, nous allumâmes de grands

feux et nous criâmes pour épouvanter les animaux voraces. Quand le

sommeil gagna mes guides, ils voulurent aller dormir loin de moi. Je les

retins.--«Mon Banaret, dit Ydoman, je ne veux pas mettre ta vie en

danger. L'odeur du roucou dont nous nous frottons, attire le tigre; s'il

est seul et que je dorme auprès de toi, il te laissera pour me prendre;

mais s'il vient en troupe, il ne fera pas de choix.» Son observation est

juste; qu'un Indien, un noir et un blanc dorment à côté l'un de l'autre,

le blanc, parce qu'il n'a point d'odeur, sera le pis aller de ces

animaux carnivores.

À la pointe du jour, nous regagnâmes nos karbets. Lisbé en revoyant ses

enfans, poussoit des hurlemens de joie. Son père qui se chauffoit

auprès du fourneau où rôtissoit la cassave, se leva, vint à nous, tomba

dans nos bras épuisé de douleur et de plaisir; ses membres claquoient,

il étoit attaqué d'une fièvre violente.

Ydoman courut chez les Ytauranés dont les envoyés étoient venus nous

voir avant le combat; ils vinrent nous consoler. Au bout de quinze

jours, ils eurent rebâti nos karbets à notre insu. Comment peindre nos

transports de joie à cette délicieuse surprise? Ces lieux nous

rappelleront nos pertes, mais nous y verserons de douces larmes; la

douleur et la réflexion sur ces ruines, auront des charmes pour nous,

car tous les hommes ont une patrie.--«Dieux justes, dit notre bon

vieillard, étendant au ciel ses mains décharnées!.. j'expirerai avec

joie. Je reposerai dans le _Sura_ avec mes pères: que je meure sur le

sol qui m'a vu naître! Ô ma Lisbé! fais moi traverser le torrent; mes

forces s'épuisent.» Quatre Indiens vigoureux l'étendent sur un

palanquin, et le portent sur leurs têtes. «Ma fille, et toi, Ydoman,

laissez-moi serrer chacun une de vos mains.» Nous le suivîmes, car un

Indien porte tout son avoir avec lui.

Voilà nos chers karbets, il n'y manque que les anciens habitans, tout

est disposé comme auparavant; les ravages des barbares sont effacés

partout, excepté dans nos abatis; la terre est sarclée et replantée; nos

architectes libérateurs ont pourvu à nos besoins par une bonne quantité

de cassaves. Comme leur peuplade étoit trop nombreuse, ils saisissoient

cette occasion de s'éloigner sans se séparer. Le fils du roi est chef de

cette nouvelle colonie: il a un frère qui ne compte que seize abatis et

lui dix-sept. Ils demandèrent à Lisbé la main de ses petites: Ydoman est

promis à leur jeune soeur; le mariage sera conclu le jour que le grand

mage aura ordonné ses aspirans; on désigne pour époque le quatrième jour

de la lune du Lama, qui répond au 20 décembre.

Depuis notre résurrection, chacun aimoit à se rapprocher et à former sa

peuplade particulière; mais deux mortelles ennemies se trouvoient en

présence l'une de l'autre, Lisbé et Barca; l'une alloit être alliée au

roi, l'autre étoit l'épouse du grand mage, et la soeur du malheureux

Makayabo, assommé par Lisbé dans notre première fête. Barca n'avoit

point oublié l'injure faite à ses mânes, que le roi avoit fait jeter

aux oiseaux de proie; elle cachoit son ressentiment en étouffant la

mémoire de son frère. Lisbé gardoit le même silence, sachant l'une et

l'autre ce qu'elles avoient à craindre et à venger. Lisbé ne m'en avoit

rien dit, mais elle étoit sur ses gardes pour elle, sa famille et moi.

Le récipiendaire des pyayes et l'épreuve de puberté des filles, sont des

cérémonies trop singulières pour n'en pas dire un mot.

L'ordination se fait la veille des mariages. Le grand mage, assis dans

son branle, fait prendre chaque aspirant par quatre Indiens qui lui

gauffrent les bras, le dos, les reins avec un caillou tranchant comme

l'acier. Le sang coule sous les doigts des graveurs qui lui impriment

des signes hiéroglyfiques; s'il lui échappe de pousser un cri, ou de

froncer le sourcil, il est regardé comme profane, et les jeûnes qu'il a

observés d'avance ainsi que les autres épreuves deviennent inutiles.

Cette douloureuse opération est la troisième du même genre, toutes sont

précédées d'un jeûne des plus rigoureux. Pendant trois jours l'aspirant

ne se nourrit que d'une petite quantité d'herbes crues. Les sculpteurs

sont plus de deux heures à martyriser les patiens, après quoi on fait

un grand festin aux frais des aspirans à demi initiés. Ils sont au

milieu du banc de gazon; chaque convive les invite à y prendre part;

s'ils acceptent autre chose que des herbes crues, l'épreuve est nulle;

pendant qu'on apporte des liqueurs à plein couye, ils boivent près de

deux pintes de jus de tabac; cette dernière épreuve, qui est la plus

rude, en fait mourir un très-grand nombre. Mais ce noviciat est une

règle sans exception. Un spartiate avoit-il plus de courage? les

exercices du Gymnase d'Athènes étoient-ils plus pénibles? Si on compare

les prêtres de Cybèle avec ceux-ci, ne se ressemblent-ils pas pour la

patience? Les premiers corybantes se donnoient des coups de couteau dont

ils mouroient, quoique le dieu qu'ils avoient élevé dût les rendre

invulnérables.

Le tour des filles de Lisbé vint. Ces victimes sont entre les mains des

pyayes qui leur liment les dents en forme de mèche, leur gravent

certains signes sur le sein et sur le front. Lisbé les anime par sa

présence. Elles restent moins de tems entre les mains des bourreaux;

elles gardent un rigoureux silence, et après l'opération, observent le

jeûne des pyayes. Les voilà sanglantes, nues et confuses: Lisbé leur

attache à la ceinture une bandelette remplie de fourmis flamandes ou

brûlantes, grosses comme des lentilles dont la morsure brûle comme du

feu et donne la fièvre. Elles montent au sommet du Sura, qui ressemble à

nos greniers, pour y rester jusqu'au lendemain soir.

Le repas se prolonge tout le long de la nuit: au premier chant du coq,

les pauvres petites, tremblantes et rouges comme du sang, descendent à

la dérobée pour manger dans un angle du Sura, quelques racines crues,

que les mages et la mère leur ont préparées, suivant la coutume[23]. À

cinq heures les pyayes s'assemblent; le père de Lisbé donne la main à

ses petites; Ydoman, Ysacar et son frère, parés de plumes et de

couronnes de fleurs, mettent chacun une main dans la droite du mage, qui

leur fait jurer de s'aimer, de se défendre de leurs ennemis jusqu'à la

mort; se tournant du côté de l'époux, il lui enjoint de creuser un

canot, d'aiguiser des flèches et de fournir aux besoins de sa femme et

de sa famille; il prescrit les mêmes lois à l'épouse, ajoutant qu'elle

doit suivre partout son maître et son roi. Il appelle les dieux témoins

de la promesse des deux parties, et fait signe aux aspirans à la

pyayerie de sonner la fête dans toute la peuplade. Une danse courte et

expressive prélude le repas du triomphe, où les nouveaux pyayes et

mariés peuvent s'asseoir. Les femmes sont à part, et n'ont jamais

l'honneur de manger avec leurs maris.

[Note 23: Les Indiennes des côtes se font honneur de percer leurs

lèvres inférieures pour y passer leurs épingles qu'elles tirent avec

leurs langues.]

Je remarquois que Barca, la femme du grand mage, n'avoit jamais été

aussi assidue auprès de Lisbé. Je pris cette politesse pour une

courtoisie intéressée; mais j'étois loin de deviner juste. Lisbé, qui

accueilloit tout le monde avec un égal intérêt, me paroissoit hautaine à

l'égard de celle-ci, je lui en voulois presque de son peu de prévenance.

Les convives, chacun de leur côté, se livroient au plaisir de la table;

Lisbé se trouve ivre, plus que les autres, de joie et de cachyeri; elle

avoit toujours servi à boire au roi et à ses enfans; son implacable

ennemie saisit ce moment pour verser à boire dans deux couyes à Ydoman,

à son frère, à Ysacar et à moi. Je le refusai, car je me trouvois

heureusement incommodé....... Elle remplit le couye d'Ydoman; je le

présentai aux deux soeurs; elles burent, puis Eglano, par un souvenir de

tendresse, courut embrasser sa mère et lui présenter le vase. Lisbé

acheva de le vuider.

Au bout d'une demi-heure, Eglano, sa soeur, sa mère et le pauvre Ydoman

pousssoient des cris affreux; une soif ardente les consumoit; leurs

lèvres étoient violettes et arides; elles se rouloient par terre,

vouloient s'ouvrir les flancs pour arracher ce qui leur déchiroit les

entrailles; leurs yeux hagards, et les crises qui les agitent ne

permettent plus de douter qu'elles ne soient empoisonnées.

Ces quatre victimes se roulent sur le sable en confondant leurs larmes

et leurs bras; Lisbé et ses enfans sentent quelque relâche, se soulèvent

pour s'embrasser en pleurant; Eglano et sa soeur tendent une main

défaillante à leurs époux consternés et stupéfaits. «Hélas! dit la mère

à Ysacar, auguste prince, prenez soin de cet étranger, je lui dois la

vie;» puis s'adressant à moi: «et toi, Banaret, veille sur mon vieux

père, ne laisse jamais Barca approcher de lui; elle venge sur nous la

mort de son frère Makayabo.» Pendant ce discours, le roi tenoit Eglano

entre ses bras, elle expira; un dernier accès prit à Lisbé, qui suivit

ses enfans.

Cette affreuse nouvelle vint aux oreilles du bon vieillard; il

m'appelle; j'arrive après avoir enseveli les cadavres dans une natte de

jonc.--«Cher étranger, approche-toi: ma fille est morte, ma famille est

éteinte; je ne puis verser de larmes; donne-moi la main, embrasse-moi;

adieu; je t'adopte pour mon fils; que le Tamouzy et le grand Lama

prennent soin de tes jours. Fuis ces déserts et ces nouveaux Indiens,

ils sont aussi méchans que ces révolutionnaires dont tu parlois à

Hyroua; il est mort, Hyroua; Lisbé et mes petits enfans ne sont plus....

Adieu, Banaret...» En achevant ces mots, je sentis foiblir sa main, qui

avoit placé la mienne sur son coeur; il s'éteignit, et je m'éloignai en

sanglotant....

La femme du grand mage fut mise à mort malgré les imprécations de son

époux qui nous menaça du Tamouzy et de l'Hyrouca. Elle avoit aussi

empoisonné les deux jeunes rois, qui furent sauvés par les soins d'un

autre pyaye, qui leur donna secrètement du contre-poison; la pâleur de

la mort étoit sur leur front; ils restèrent long-tems plongés dans un

sommeil léthargique. Le lendemain ils revinrent à eux, firent poursuivre

le grand mage et ses enfans, qui s'étoient sauvés dans un canot. La

peuplade revint ensuite à mon karbet pour rendre les derniers honneurs

aux morts. Le roi les appela plusieurs fois; voyant qu'ils ne

répondoient pas, il leva le coin de la natte et commença à se douter

qu'ils étoient morts. Les Indiens se persuadent difficilement que ceux

qu'ils aiment se séparent d'eux; souvent ils n'enterrent leurs morts que

quand ils sont à moitié pourris.

Il découvrit les cadavres, qui étoient noirs, infects et

méconnoissables. Ysacar ne voyoit Eglano que dans sa fraîcheur; il

l'embrassoit, l'appeloit, lui serroit la main:--«Eglano, Eglano,

pourquoi m'as-tu quitté? Est-ce que tu ne m'aimois pas? Je ne voulois

vivre que pour toi.» Chaque Indien s'approchoit à son tour de chaque

mort pour lui faire la même prière. On lava les cadavres; le roi les fit

embaumer et mettre dans des hamacs blancs. J'ensevelis Lisbé avec son

père, Eglano avec sa soeur, et je mis Ydoman au milieu, comme le

restaurateur du village et des malheurs de sa famille.

Les hamacs des morts étoient chargés de mets; on les invita à manger; le

repas continua dans un morne silence; la cérémonie funèbre commença

ensuite. Les jeunes filles, parées comme aux jours de fêtes, portoient

les deux princesses, et formoient des ronds de danse autour des hamacs.

Les jeunes gens couronnoient Ydoman de fleurs, et formoient les mêmes

choeurs. Les vieillards seuls marchoient lentement autour du corps de

Lisbé et de son vieux père. Le Sura leur sert de cimetière. Une musique

agreste forme de lugubres accords sur les marches du tombeau. Avant de

confier les corps à la terre, on leur demande encore pourquoi ils

veulent quitter leurs amis; on les met ensuite dans leur canot, avec

leurs flèches, leurs boutous, leurs rassades; puis la musique entonne un

hymne sépulcral où l'on récapitule les actions du mort; cet hymne se

nomme _le Tombeau_; en voici le modèle, adapté à nos usages:

Voyage à Cayenne, dans les deux Amériques et chez les anthropophages (Vol. 2 de 2) · 第 31 / 38 题