_Déserts de Konanama et de Synnamari.--Traitemens et morts
des déportés: leur liste; leurs successions.--Agence de
Burnel.--Voyage jusques chez les Antropophages_ (ou mangeurs
d'hommes); _leurs guerres; origine, vie et moeurs des
Indiens caraïbes_.
Cette quatrième partie commence avec la septième année républicaine, qui
répond au 22 septembre 1798. Elle contiendra une année, durant laquelle
nous verrons d'abord le traitement des déportés à Konanama et à
Synnamari. Le lecteur sait déjà comment je me suis procuré les pièces
authentiques des agens et des ordonnateurs. Je lui ai annoncé aussi que
je m'étois transporté sur les lieux, afin de n'être ni au-dessus ni
au-dessous de ce que j'ai à dire. Ce qui suit est si terrible et paroît
si incroyable, que je n'ai pas voulu m'en rapporter au seul témoignage
de mes confrères, me défiant plus de moi contre mes ennemis, que je ne
me préviens pour mes amis. Passons donc à Konanama.
* * * * *
Occupons-nous du lieu de la scène avant de parler des acteurs. J'ai vu
ces déserts, j'ai passé des torrens pour visiter les ruines des Karbets.
J'ai frémi de la destinée de mes malheureux compagnons dont les tristes
restes flottoient dans un étang. J'ai mêlé mes larmes aux eaux des
torrens qui rouloient sur leur dernière demeure. Mais supposons qu'il
n'y ait eu personne, que les exilés n'y viendront pas; supposons que je
fais la découverte de cette terre: où est-elle? est-elle habitable? que
peut-elle produire? quel est son site, et quel est son sol?....
Partons de Cayenne: embarquez et côtoyez le rivage à neuf milles en mer,
à 30 lieues au N. O. se présente un grand bassin où les vents
engouffrent les flots et font remonter à deux et à quatre lieues vers sa
source une rivière rapide dont les bords étroits et escarpés sont
plantés de grands arbres si bien enlacés et si touffus que le soleil
n'éclaire jamais l'onde. Remontez cette rivière environ à six milles,
vous trouverez une chaîne de rochers au milieu de son lit, qui vous
forcera de mettre pied à terre pour tirer votre canot et le porter
au-delà de la cataracte ou du premier saut, à moins que vous ne
profitiez _du grand montant_. Gravissez la rive droite du fleuve et
décrivez votre horison.
Au levant, une langue de bois aqueux s'élève jusqu'aux nues, se prolonge
depuis le rivage jusqu'à une demi-lieue du nord au sud, et intercepte la
brise qui vient de la mer; au couchant, une épaisse forêt ferme cette
immense grotte; au sud-couchant, des bouquets de bois çà et là, croisent
le vent de terre; au midi plein une vaste prairie couverte d'herbes
coupantes, est traversée par des rigoles et des étangs qui aboutissent à
une forêt circonscrite en demi-cercle; du côte du sud, ces bois
conservent une éternelle fraîcheur, leur pied pose sur des vases noires,
sur des gouffres, sur des terres tremblantes; l'été ne les dessèche
jamais assez, pour qu'un voyageur puisse s'y engager sans guide; outre
les remous, il s'y trouve une grande quantité de couleuvres plus grosses
que le corps d'un homme. Tous ces arbres sont stériles, quelques-uns
portent des fruits mortels, d'autres des serpens-lianes qui
s'entrelacent et font sentinelle au haut des branches; leur couleur
verte comme les feuilles ou grise comme le tronc de l'arbre, jointe à
l'obscurité et aux précipices, mettent la prévoyance en défaut; au
couchant-sud à l'angle du bois, est un chemin impratiqué, connu par les
Indiens _Arouas_, qui conduit dans d'autres précipices à perte de vue;
l'horison est borné par des forêts, des montagnes et des lacs; à l'est
et N. E. par des déserts et des palétuviers, comment échapper à la
misère, au désespoir et à la mort?
Attachons-nous à la topographie de la plaine, c'est peut-être une terre
de promission.
Les vastes forêts dont je viens de parler, ne me donnent point
d'ombrage; depuis huit heures du matin jusqu'à cinq heures du soir, je
suis rôti par un soleil brûlant qui ne se cache qu'à regret dans le bois
qui m'entoure; le bord des baches est un étang vaseux, et ces arbres ne
me couvriroient que de leurs troncs, car la couronne de leurs cimes à
cent pieds en l'air, n'est formée que d'un rang de feuilles découpées en
lance en forme d'éventail de la longueur de deux pieds..... La Savanne
ou vaste perspective où je suis, est inculte, sillonnée en dos d'âne;
les arbustes y viennent à regret. La terre est rougeâtre, couverte d'un
mauvais friche à trois tranchans, qui se dessèche aux premières chaleurs
de l'été; elle est encore peuplée de serpens de toutes espèces.
Quand je tourne le dos au nord, ma vue s'étend à trois lieues à travers
les clairières que les _islets de bois_ laissent çà et là; à mon orient
et occident, le terrain boisé prend une forme sphéroïde. Là, le sol trop
fertile est couvert d'arbres qui ne redoutent ni la hache ni la cognée:
ici, où le sort me fixe, il a horreur de produire quelque chose. De
misérables acajous sauvages et des ronces se cherchent pour
s'entre-étouffer. Voilà pourtant le local qu'on leur destine, voilà
_Konanama_! La goëlette doit mouiller aujourd'hui, ils sont en route
depuis trois jours, ils meurent de soif et je ne vois point de puits...
Où vont-ils loger? Sur ces bords couverts d'une terre rouge comme du
sang? J'apperçois le bâtiment, des nègres sont débarqués d'avance: les
Indiens et les travailleurs se pressent sur le rivage, ils mettent pied
à terre......--quel aspect!...--Nous y voilà donc! s'écrient-ils.....
Ah! Konanama! Funèbre séjour, tu seras notre tombeau!.... Ils se
couchent sur les bords du fleuve pour se désaltérer, la marée monte et
l'eau est saumâtre, ils cherchent une source... un ruisseau, un puits,
l'inspecteur _Prévost_ n'en a pas creusé; tout est aride: ils sont
consignés, on va les compter, les loger, leur lire les ordres; le soleil
est à pic, ils sont épuisés, la marée a trois heures de montant: ils
n'auront d'eau douce qu'à neuf heures du soir.....
Ils sont quatre-vingt-treize..... Prévost les harangue en peu de
mots....
«Songez bien que vous êtes ici sous ma surveillance et responsabilité,
nul ne s'écartera du poste à plus d'une journée, vous aurez l'appel
matin et soir comme à Cayenne, je vous invite à n'y pas manquer sous
peine de punition corporelle. Je défends à aucun de vous d'approcher de
ma case. Si on a des réclamations à m'adresser, on me fera appeler par
le sergent ou par un militaire..... Le gouvernement m'ordonne de n'avoir
aucune liaison avec vous, et _je ferai fusiller le premier qui osera
remuer_. Vous ne dépasserez point les baches qui sont à votre orient...
Je vais vous donner lecture des intentions du gouvernement à votre
égard.»
République française, liberté, égalité, Cayenne, le 20 thermidor an six.
L'agent du directoire au citoyen Prévost[4], directeur et commandant du
poste de Konanama:
«Vous ferez part aux déportés de nos intentions philantropiques à leur
égard, qui sont dictées par la mère-patrie.
[Note 4: Quand Jeannet eut appris par _la Bayonnaise_ qu'il alloit
être remplacé, il ne différa plus à exécuter le plan qu'il avoit conçu
de réunir tous les déportés à Synnamary. Desvieux eut ordre de rejetter
tout l'odieux sur Prévost, et il le destitua provisoirement pour avoir
lu cet arrêté aux déportés: et que n'auroit-il pas fait si Prévost l'eût
tu? Jeannet ne démentira pas plus le fait suivant que la pièce qu'on
vient de lire. Quand Monsieur Noyer lui représentoit que nous péririons
tous, il lui répondoit: «Ce sont si vous voulez de braves gens, bons à
employer dans d'autres tems, mais qui ne valent rien dans celui-ci;
d'ailleurs ils ont tort de n'être pas les plus forts; comme homme
particulier, je ne leur en veux pas; comme agent du directoire qui ne
les envoie pas ici pour leur amusement, _je ne dois pas les ménager_.»]
»L'agent particulier du directoire exécutif, considérant que la
mère-patrie ne lui a point remis de fonds disponibles pour la nourriture
et l'entretien du grand nombre d'individus qu'elle a envoyés et de ceux
qui doivent encore arriver; considérant que la Guyane française manque
de nègres ou de cultivateurs, que la terre de ce vaste pays offre des
trésors à ceux qui veulent ouvrir son sein, a arrêté et arrête ce qui
suit:
»1º. Les déportés seront nourris pendant un an, à compter du jour de
leur départ de la rade.
»2º. Ceux qui ne se trouveront pas placés à cette époque, seront tenus
de se faire un abattis. Le gouvernement se charge de leur fournir les
outils nécessaires.
»3º. Ceux qui s'adonneront à ce travail avant le terme prescrit, auront
les vivres pendant dix-huit mois et sont autorisés dès ce moment à
s'adresser à l'administration qui leur fera délivrer sur-le-champ un
permis pour s'établir dans quelque canton de la Savanne que ce puisse
être.»
La lettre du ministre des colonies à Jeannet, en date du 25 ventose an
6, avoit donné lieu à cet arrêté. La voici:
«En vous chargeant, par ma lettre du 20 fructidor, de donner vingt
arpens de terrain à chaque déporté, je ne vous ai pas dit d'établir ces
terrains à la charge de la république, le directoire étant seulement
autorisé par la loi du 19 fructidor, à procurer provisoirement à ces
déportés, _sur leurs biens, les moyens de pourvoir à leurs besoins_ les
plus urgens. En vous marquant de fixer l'emplacement d'un bourg ou d'un
hameau pour y bâtir leurs logemens, je n'ai pas entendu que ces vingt
arpens de concessions fussent dans ce hameau, mais extérieurement, le
bourg ne devant avoir que des lots pour logement, cour, poulailler et
petit jardin. Quant à l'établissement d'habitation, ce doit être à leurs
frais, s'ils y prennent goût, et vous leur procurerez toutes les
facilités que l'humanité commande. Je crois donc que Konanama et le
terrain de six cents toises de face sont propres à former ce bourg où se
retireront les déportés déjà arrivés, et ceux qui vous seront encore
envoyés, que leurs facultés et leurs goûts ne porteroient pas à la
culture ou au commerce. En donnant par exemple à chacun une largeur de
dix toises et une profondeur de vingt, à-peu-près, on peut placer
beaucoup de logemens et sur un plan régulier. Ce local vaut mieux que
celui désigné par les ingénieurs, parce qu'il est plus près des endroits
déjà habités, et que, par cette raison, les déportés qui deviendront
habitans trouveront plus de moyens de commerce et de débouchés pour
leurs denrées.
»_Le directoire vous autorise à prendre, sur les réclamations des
déportés telles mesures que vous jugerez convenables, en conservant
cependant les moyens d'exercer la surveillance nécessaire pour qu'ils ne
puissent ni nuire, ni s'échapper._ Vous pouvez donc leur permettre de
former des établissemens de culture et de commerce dans toutes les
parties de la colonie, autres que le chef-lieu et l'île de Cayenne, que
le directoire a formellement exceptés.»
Cette lettre prouve que le ministre n'avoit pas grande connoissance de
la colonie de Cayenne. Il auroit été très-tranquillisé sur les
concessions de terrain à faire aux déportés, il ne les auroit pas si
étroitement resserrés dans leurs dix et vingt toises, s'il eût su que
tout le canton de Konanama, avec ces six cents toises de face, et plus
de soixante mille toises de profondeur, ne se vendroit pas un petit écu.
Le terrain n'a aucune valeur dans les lieux inhabités de la colonie,
tels que Konanama; et il en a fort peu, même dans les cantons habités.
Avant la révolution on n'estimoit le terrain que relativement à la
valeur des noirs qui le cultivoient, et à celle des établissemens déjà
formés; mais à Konanama, il n'y avoit que deux établissemens abandonnés
et aucuns noirs.
Jeannet lui-même avoit reconnu l'impossibilité de l'exécution de son
arrêté dans sa lettre au ministre des colonies en date du 11 nivôse an
6.
«Si l'on s'en tient, citoyen ministre, à votre dépêche du 20 fructidor
an 5, les avances se borneroient à quelques _souches de bétail_, à
quelques outils aratoires, et à des instrumens de chasse et de pêche;
alors les déportés demeureroient chargés de se loger, de se procurer des
travailleurs, en les louant de gré à gré, et de les solder; mais en leur
admettant quelques moyens pécuniaires, quel nègre voudra quitter un
canton habité pour aller s'isoler avec eux à Konanama?»
Les déportés qui étoient instruits et des dispositions de l'agent, et du
peu de moyens qu'il leur donneroit pour s'établir, s'écrièrent tous
après avoir entendu Prévost: «Il vaut mieux nous égorger... Nous n'avons
point été envoyés ici pour avoir le sort des nègres et nous attendrons
tout du tems...--_Baissez le ton, chiens de déportés, ou je vous ferai
taire à coups de fusil_, reprit l'inspecteur. Desvieux lui avoit envoyé
des instructions précises et sévères, comme celles du sergent de Kourou.
Le tout mitigé par quelques mots de consolation. Prévost passa sous
silence les paroles de justice, qui pouvoient modérer son despotisme.
Les malheureux se regardent comme des victimes entre les mains des
barbares. Les horreurs de la solitude, l'abandon qui donne plus d'empire
à l'arbitraire, la rapacité des soldats, par-dessus tout, cette pensée
effrayante qui seule est un enfer....--Quand sortirons-nous d'ici? nous
y périrons, et peut-être encore que dans dix ou vingt ans, les jette
dans une consternation qu'on ne peut peindre qu'en soi-même...
Les soldats leur montrent leurs demeures: je vais en tracer le plan tel
que je l'ai copié en pleurant sur ces ruines malheureuses.
À trois portées de pistolet de la rive droite de la rivière, s'élève une
butte qui se prolonge de l'Orient à l'Occident; cet endroit, à l'abri de
tous les côtés, reçoit, pendant l'été, les exhalaisons de la terre et
les feux d'un soleil brûlant qui resserre ses rayons comme dans le foyer
d'un verre concave. Le pied de la montagne est inculte. Le sol est une
terre de sang qui éblouit et reflète la lumière et la chaleur d'une
force insupportable. Le plan incliné et raboteux à l'extrémité du rayon
qui reçoit les torrens de feu ou de pluie d'une plaine de trois lieues
de diamètre... est précisément l'endroit que Prévost a choisi pour bâtir
le village; il le nomme la Décade, parce qu'il fera regretter ce
bâtiment à ceux qui vont l'occuper.
Depuis un mois, il a mis soixante Indiens et quarante nègres en
réquisition pour activer les travaux. Le plan et la bâtisse sont plus
irréguliers que l'emplacement.
Le village est bâti du Midi au Nord, depuis le haut jusqu'au bas du
ravin. C'est dans cette gorge que sont les principales huttes.
Un sentier, large de vingt pieds, forme une rue en pente jusqu'à la
rivière dont les bords sont exhaussés.
Au haut de la montagne, un peu à gauche, à trente pas des autres
karbets, est une loge assez propre, c'est celle du directeur; à droite,
une autre hutte, est le corps-de-garde des soldats blancs; à gauche,
celui des noirs...
À quarante pas, sur le penchant du ravin, deux rangs parallèles de
couvertures de feuilles de balalou posent sur des piquets, on peut se
les figurer dans l'ordre suivant:
Du haut de la montagne, descendez à la rivière, la première case qui
barre le point d'alignement, est celle de Prévost; elle est bousillée,
lattée, blanchie, ornée de fenêtres, et distribuée en deux petits
appartemens fort propres.
Celles des noirs et des blancs sont seulement lattées, les autres le
sont à demi; l'architecte a fait consister son savoir à ficher en terre
quatre mauvais piquets qui soutiennent une frêle charpente montée à la
hâte.
«Vitruve dit que, de son tems, on montroit encore à Athènes, comme une
chose curieuse pour son antiquité et son ignorance, les toits de
l'Aréopage, faits de terre grasse, et à Rome, dans le temple du
Capitole, la cabane de Romulus, couverte de chaume.» Ces vieux édifices
seroient des palais magnifiques en comparaison des karbets de Konanama.
Prévost se croit pourtant le premier Vitruve du dix-neuvième siècle; il
en remontreroit, dit-il, à M. Mentelle, dont il portoit les chaînes.
Cette ignorance est d'une antiquité reculée, et cette suffisance, d'un
comique original.
Le magasin est à gauche dans le fond du vallon; le four du boulanger,
construit à grands frais, est derrière; l'hôpital est sur la même
ligne; un peu plus haut, la prison: en hiver, les torrens s'y
précipitent; les malades et les vivres nageront dans leur asile. Il est
tems de loger nos arrivans.
La nuit étoit close avant qu'ils eussent marqué leur place, ils allument
de grands feux pour chasser les nuées d'insectes qui se reposent de
préférence dans cet endroit où ils trouvent à s'abriter et à se repaître
de sang.
Les patiens sont distribués sous six halles, la moitié est debout pour
entretenir la fumée, tandis que l'autre, ou se suspend dans un mauvais
morceau de toile, ou s'étend en cercle sur des feuilles autour d'un feu
ardent. La moindre disgrâce causée au sommeil, est la bouffissure des
yeux crispés, rôtis et rouges, par la fumée comme par le chagrin et la
douleur. La piqûre des moustiques, comme la goutte d'huile bouillante,
forme des bouteilles sur ce qu'elle touche; nul ne peut parer à l'une et
l'autre incommodité.
Les sauvages du fond des bois verseroient des larmes au spectacle que
l'aurore éclaire ce matin. Les uns ont le teint hâve, les lèvres sèches
comme du parchemin; d'autres s'éveillent avec effroi, toute l'horreur de
leur sort est empreinte sur leur front; ils errent comme des phantômes,
un livre à la main, sans savoir où ils vont, ce qu'ils veulent, s'ils
existent encore; ils se touchent et ne s'apperçoivent pas. Telles on
peint les ombres au bord du sombre manoir, se pressant avec effroi pour
entendre ou subir leurs destinées. Un seul habitant nommé Henri William
s'est relégué dans ces contrées. Il les reçoit avec bonté, les console;
mais il n'a rien à leur donner que des paroles de paix. Il leur permet
de tirer de l'eau à son puits, et c'est le plus grand bienfait pour eux.
Prévost n'avoit pas six pieds à creuser pour trouver une source vive: il
ne l'a pas voulu. Si la maladie, le désespoir, la peste, n'étoient pas
déjà parmi eux, ils en creuseroient eux-mêmes. Au bout de quelques
jours, Jean Sourzac, né à Colonge, invite ses amis à dîner avec lui,
distribue de l'argent aux moins fortunés, va se baigner sur le premier
saut, court de toutes ses forces, et se précipite dans le torrent. Le
même jour, Brunégat, vicaire de Bazoches, s'enfonce dans le désert; on
le fait chercher, il étoit étendu sans vie aux pieds d'une bache. Ces
morts violentes font une si vive impression sur la majorité, que les uns
tombent en démence, les autres sont agités d'une fièvre chaude ou
putride; ceux-ci meurent de peste, ceux-là de défaillance, de dégoût, de
consomption, de mal-propreté.
Il n'y a pas quinze jours qu'ils sont arrivés, l'hôpital et les karbets
sont pleins de malades; les ongles leur tombent, leurs jambes et leur
corps sont enflés, gluans, pleins de pustules. Ils infectent l'air, et
ne prennent que des alimens salés, cuits dans l'eau de mer. Le boulanger
se sert de cette eau pour faire le pain. Leurs tisanes sont également
salées. Le gouvernement paie cinq pêcheurs pour les malades, et le
poisson frais, qui vaut quatre sous la livre, leur est vendu quarante.
Gernerd et Beccard en partagent le profit; le poisson salé que le
gouvernement leur envoie se paie le même prix; un couple de poulets
coûte douze francs, et c'est une protection d'en avoir à ce prix. Ils ne
peuvent se procurer un seul fruit pour se désaltérer. Les nègres et les
fripons dont je vous donnerai la liste, se coalisent pour leur arracher
leurs effets. Prévost tolère ce brigandage; il s'absente du poste pour
aller à la case Boudreau, où il passe sa vie dans la débauche avec les
négresses. Dans un mois, la peste fit de si grands ravages, qu'aucun
d'eux ne put se traîner jusqu'à la rivière. Jeannet en fut instruit, il
enjoignit provisoirement au citoyen Rougier, chirurgien d'Yracoubo, à
trois lieues du désert, de s'y transporter au moins une fois par décade.
Cet honnête homme s'en est acquitté avec zèle. Tous les fléaux de la
colonie les assaillirent en même tems: les nègres exigeoient
vingt-quatre sous pour leur extirper ces terribles insectes connus sous
le nom de _chiques_ ou piquans de cendre; les indigens, à qui on avoit
tout volé, en eurent une si grande quantité, que leur cadavre, encore
vivant, tomboit en lambeaux, rongé par les vers; d'autres, attaqués de
la dyssenterie, ne pouvant se remuer dessus leur cadre, exhaloient une
odeur si infecte, que personne n'osoit en approcher. Ils périssoient
dans ce déplorable état, les vers s'attachant aux parties internes déjà
ulcérées et sanglantes. La liste suivra cette troisième partie. Vous
êtes équitable, mon Dieu, nous pardonnons à nos ennemis, jugez-les.....
Je crois devoir à la vérité la publicité de la correspondance suivante,
afin que les coupables seuls soient au moins flétris dans le souvenir
des hommes probes qui mettent l'opinion de côté. Cet extrait fidèle est
tiré des papiers du garde-magasin Beccard, dont j'ai fait le
dépouillement:
_Extrait de la correspondance de l'ordonnateur Roustagneng à Beccard,
garde-magasin à Konanama._