Denise s’éveilla du sommeil, lourd de rêves, qui l’avait prise enfin
après de longues heures d’énervante insomnie.
Une maussade aube d’hiver blanchissait à peine l’obscurité de la
chambre. Il devait être tôt, très tôt. C’eût été bienfaisant, pour sa
pensée meurtrie, de reposer encore dans cet oubli du sommeil, pareil à
une mort...
Mais elle reprenait conscience d’elle-même, avec le sentiment d’avoir
subi l’étreinte d’un cauchemar; et, dans l’effort instinctif qu’elle
faisait pour se rappeler, sa pensée se ranimait, chassant le sommeil.
Les visions confuses du réveil se précisaient. Non, ce n’était pas un
rêve mauvais qui lui avait jeté dans l’âme la sensation de désespérance
absolue dont la blessure se ravivait à mesure qu’elle retrouvait le
souvenir...
Elle n’avait pas rêvé le concert de la veille, la présence de Bertrand
d’Astyèves dans une loge de théâtre, auprès d’une petite fille blonde
qui était sa fiancée, à qui il allait répéter les mêmes mots d’amour
qu’il lui avait dits à elle-même... Elle n’avait pas rêvé, non plus, la
visite qui lui avait brutalement appris le dénouement si simple de son
roman... Ni, le même soir, la terrible scène qu’un incident futile avait
provoquée entre son père et sa mère, durant laquelle s’étaient
prononcées les paroles qu’on ne pardonne pas; une scène qui lui avait
fait mesurer à quel point sa mère, aigrie et malade, était devenue
incapable de supporter les conséquences de leur ruine...
Tout cela, c’était la réalité même, une réalité qui s’imposait à elle si
impérieusement, qu’elle n’essayait plus de s’y dérober. Avec cette
clairvoyance aiguë qui éclaire la pensée aux heures décisives, elle
avait compris qu’elle n’avait plus qu’à subir la destinée que les
circonstances lui créaient.
Mais, quel que fût l’avenir, elle n’oublierait jamais sa veillée, cette
nuit-là, si douloureuse, que le seul souvenir l’en faisait frissonner...
Désespérément, elle avait eu soif de soutien, de tendresse, soif des
mots qui consolent et sont un viatique! Comme font les petits, elle
avait sangloté, écrasée par une impression d’isolement qui brisait son
énergie. Elle s’était révoltée contre la tâche qui s’appesantissait
lourdement sur ses jeunes épaules, contre le devoir qui s’imposait à
elle, sous cette forme étrange, faire aux siens le sacrifice de se
donner au théâtre!
Follement aussi, elle s’était reprise à vivre, encore une fois, les
jours d’été de Gérardmer, un paradis fermé où elle n’entrerait plus.
Avec un mépris amer, où il n’y avait point de désillusion, elle s’était
rappelé la prière ardente que cet homme, qui la rejetait afin d’épouser
une héritière, lui avait murmurée pour qu’elle acceptât son amour.
Son amour! Ce qu’il avait rêvé, c’était seulement obtenir sa beauté de
femme. Mais, par malheur pour lui, elle l’avait mise à trop haut prix
pour qu’il pût satisfaire son caprice et, sagement, il y avait
renoncé... Alors qu’elle-même, tout bas,--en entendant annoncer son
mariage, elle l’avait bien compris!--s’obstinait à espérer en lui, bien
qu’elle l’eût jugé...
Eh bien, elle s’était leurrée comme eût pu le faire une niaise petite
pensionnaire. A elle, il n’était pas permis d’oublier qu’un homme riche
n’épouse pas une fille qui ne l’est pas, fût-il même assez absurdement
épris d’elle pour s’oublier une minute jusqu’à lui demander de devenir
sa femme... Seul, un Charles Grisel était capable de cet héroïsme!
Elle ne devait songer qu’à gagner son pain quotidien, à travailler pour
donner aux autres le bien-être dont ils ne pouvaient se passer. L’heure
décisive tant redoutée était venue; il ne lui était plus possible
d’hésiter; mais quelle que fût sa destinée au théâtre, elle ne l’avait
pas cherchée; la vie avait été plus forte qu’elle...
Alors, vaincue par le sentiment de l’inévitable, d’un seul jet, elle
avait écrit à Vanore pour lui dire qu’elle acceptait le rôle écrit pour
elle.
A la clarté morne du jour embrumé, elle distinguait, sur sa table à
écrire, le buvard où était enfermée cette lettre que, dans quelques
heures, elle-même allait faire partir, quand elle sortirait pour se
rendre chez Mme Champdray qui l’attendait, dans la matinée. Mais à cette
résolution si grave, elle songeait maintenant sans émotion même, comme
si, dans la tourmente qui l’avait abattue, toute sensibilité était morte
en elle.
La tête abandonnée sur l’oreiller, lasse infiniment, elle regardait,
avec de grands yeux sombres, la lumière envahir peu à peu sa petite
chambre. L’heure avançait; il fallait se reprendre à vivre. Des bruits
de pas résonnaient dans l’appartement. Elle entendait son frère se
préparer pour le collège. L’instant des rêveries, des réflexions était
passé; elle devait recommencer à agir. C’était chose si vaine de
s’apitoyer sur son épreuve! Tous les pleurs, toutes les révoltes, toutes
les prières n’empêcheraient pas que sa destinée ne fût ce qu’elle
était...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Comme elle finissait de s’habiller, et, debout devant la glace, mettait
son chapeau, un coup fut frappé à sa porte. Le courrier lui était
apporté.
Elle prit les lettres et les posa sur la cheminée, les éparpillant d’un
doigt distrait. Mais, tout à coup, une lueur flamba dans ses yeux; sur
une enveloppe, son nom était tracé par une écriture d’homme qui
ressemblait... oh! qui ressemblait si fort à celle de Bertrand
d’Astyèves...
D’un geste brusque, elle arracha le papier et lut:
«Vous souvenez-vous encore, là-bas, à la Schlucht, dans cette heure
dont le souvenir me hante toujours, je vous ai dit que je n’étais pas
digne de vous? Maintenant, seulement, je puis mesurer à quel point
c’était la vérité, puisque j’en suis arrivé à commettre cette suprême
lâcheté de me marier--comme je me marie! Si bas que vous me mettiez
dans votre pensée, dans votre cœur que j’ai adorés,--je n’ai plus le
droit de dire que j’adore!--vous ne me jugerez jamais avec un mépris
plus sincère et plus absolu que je ne le fais moi-même.
«Et pourtant, vous pourriez m’accorder un peu de pitié! Je paye
chèrement ma lâcheté. Si j’en avais douté, je l’aurais senti tantôt
quand j’ai revu votre visage, vos yeux surtout, quand j’ai de nouveau
entendu votre voix... Votre voix qui me jetait vers vous
irrésistiblement, pour être votre chose, si vous le vouliez, et qui me
prenait ma raison... Qui me l’a prise encore, puisque je fais cette
folie de vous écrire pour que vous n’appreniez pas par d’autres ce que
je vaux! Et puis, je n’ai pu résister à la tentation d’aller à vous
encore une fois.
«Je devrais vous dire adieu; le mot m’est impossible à écrire! Denise,
il y a des rêves dont on ne se réveille jamais; quand on les a faits
un instant, ils demeurent en vous, en votre pensée, votre âme, votre
chair, quoi que vous tentiez désespérément pour les en arracher, tant
ils vous torturent! Celui dont vous étiez la vie est bien de ces
rêves-là... S’il existe un enfer, comme le pensent les croyants, on
n’y doit pas plus souffrir que je n’ai souffert aujourd’hui, par ma
faute!
«A n’en pouvoir douter, je sais maintenant que jusqu’à ma dernière
minute, vous serez toujours pour moi, malgré tout, _ma_ Denise.»
Elle écarta la lettre et se vit dans la glace avec un visage de cire
blanche où luisaient des yeux brûlants de fièvre. Dans son cœur, il y
avait bien le sentiment qu’il avait prévu, un mépris si intense que la
pitié en devenait facile, cette pitié dont on fait l’aumône à ceux qui
ont failli.
Il était tout entier dans cette lettre, bien pareil à lui-même, comme
elle l’avait jugé. A cette heure encore, de tout son être, il la
souhaitait, il la regrettait, il souffrait de la perdre... Et cependant,
libre d’aller à elle, alors que rien,--sauf une dot!--ne les séparait,
assez riche pour s’accorder la fantaisie d’épouser une femme sans
fortune; de par sa froide volonté d’ambitieux, dans son égoïsme féroce
de jouisseur, il s’était détourné et passait, oublieux de sa demande
absurde, pour s’en aller vers l’héritière qui assurait le luxe de son
avenir!
Sans relire même une ligne de la lettre, elle la déchira lentement, puis
elle en jeta les quatre morceaux dans les braises incandescentes du
foyer... Une flamme jaillit, mordant le papier, qui se tordit, devint
roux...
Les traits rigides, elle regardait. Une lueur, une seconde, illumina,
sur la feuille presque consumée, son nom, Denise, qu’il lui avait donné,
dans la montagne... avec quel accent! Puis, de la lettre de Bertrand
d’Astyèves, il ne resta plus que des cendres...
Alors elle abaissa son voile, prit ses gants, après avoir glissé dans
son manchon le mot pour Vanore, et elle sortit.
Le brouillard faisait invisibles les lointains, mouillait les pavés,
imprégnant l’air d’une humidité glaciale. Denise frissonna. Mais elle
n’en eut pas conscience. C’était au cœur qu’elle avait froid, qu’elle
sentait la tristesse morne de cette matinée d’hiver qui semblait née
dans les larmes... Et elle s’en alla droit devant elle à travers le flot
des passants.
Parce que sa pâleur avivait étrangement l’éclat de ses yeux, de sa
bouche très rouge, beaucoup la remarquaient au passage, si simplement
qu’elle fût vêtue, d’un costume de couleur foncée. Des regards d’hommes
s’attachaient à elle, cherchant ses yeux qui ne voyaient personne,
tournés vers l’invisible monde de la pensée.
Désintéressée infiniment d’elle-même à cette heure de crise où elle se
mouvait avec le calme sombre de ceux qui n’ont plus rien à perdre, elle
songeait à toutes les misères qui ne sont pas consolées... Combien y en
avait-il de désolés, d’inquiets, de meurtris comme elle parmi ces
inconnus dont la vie l’effleurait ce matin-là, parmi ces humbles qui la
coudoyaient, accomplissant leur tâche quotidienne, subissant comme elle,
plus lourdement peut-être encore, la loi du pain à gagner...
De quel droit eût-elle été, plus que tant d’autres, heureuse, riche,
aimée?... Plus que cette pauvre Henriette Dusouy qu’angoissait
l’incertitude de l’avenir?... Plus que la pâle fillette qui marchait là
devant elle, transie sous son mince vêtement d’ouvrière?... Plus que la
mendiante infirme qui marmottait sa demande d’aumône, pauvre loque
humaine inerte sur le pavé?...
Elle, du moins, possédait sa belle jeunesse, son talent, son charme de
femme si puissant--et si faible, puisqu’il éveillait seulement ce qu’il
y a de plus bas dans l’amour... De quoi se plaignait-elle? En la mesure
seulement de ses forces, elle était atteinte.
Comme elle approchait de Saint-Sulpice, elle croisa deux religieuses qui
cheminaient, les yeux indifférents aux choses extérieures. Oh! les
heureuses! les bienheureuses! De toute son âme douloureuse, elle les
envia, ainsi qu’un jour elle avait envié Grisel, qui trouvait la vie
très simple. Mais même eût-elle souhaité une telle existence de paix
recueillie, sa place était marquée ailleurs. Sa mission n’était pas
d’aller, sereine de cœur et de pensée, instruire des petits ou soigner
et consoler des souffrances, elle avait un autre devoir...
Et l’ombre d’un sourire d’amertume infinie passa sur ses lèvres. A
travers la brume froide, elle apercevait une colonne bariolée d’annonces
de spectacles... Un jour donc allait venir où elle serait de celles dont
les passants lisent les noms sur des affiches de théâtre. Rien ne l’en
sauverait puisque Bertrand d’Astyèves l’abandonnait et qu’elle ne
voulait pas se vendre en épousant Grisel...
Elle songea, avec une ironie désespérée:
--«Je me suis déjà habituée à tant de choses; à être pauvre, à dépendre
du bon plaisir des autres, à être à la merci du public, une artiste
qu’on paye, qu’on lorgne, qu’on discute, que certains même pensent
pouvoir acheter... Peut-être, il arrivera aussi un temps où je ne
souffrirai plus d’être une femme de théâtre, de chanter maquillée,
costumée sur des planches, de vivre dans un monde pour lequel je n’étais
pas faite et qui me semble odieux--parce que je n’en suis pas encore
venue à me dépouiller de tous les préjugés que je tiens sans doute de
mon éducation d’enfant... Maintenant, à la grâce de Dieu!»
Ces derniers mots étaient sortis de son cœur même, comme une muette
prière. Elle les répéta une seconde fois, de toute son âme. Elle était
presque à la porte de Mme Champdray, devant un bureau de poste...
Une seconde, elle demeura immobile, avec le sentiment très net que ce
petit fait, si simple, déposer sa lettre dans la boîte, était pour elle
l’acte qui scellait sa destinée; un acte sur lequel elle ne reviendrait
pas, en ayant mesuré, devant sa conscience, les conséquences qu’elle
acceptait. A tout ce qu’avait désiré, attendu, espéré, rêvé son cœur de
vierge, à sa vraie jeunesse, en cet instant, elle disait adieu... Puis
d’un geste lent, sans hésitation, elle prit l’enveloppe, et la laissa
tomber dans la foule anonyme des lettres...