Sur le seuil du magasin de musique, tandis que l’employé fermait la
porte derrière elle, Denise demeura une seconde immobile. D’un œil
presque dur, elle contemplait ce Paris qui l’avait reprise, pauvre
petite unité, dans le nombre formidable des créatures. Elle regardait ce
décor de grande ville qui lui était si familier, les hautes maisons aux
façades monotones, la perspective fuyante des rues, des boulevards
dominés par la coupole de Saint-Augustin; et sur la place, devant
l’église, la course incessante des voitures, des tramways bruyants, des
lourds omnibus; comme sur le trottoir poudreux, la marche capricieuse
des passants, hâtée par l’âpre morsure du froid.
Une rafale courba les branches dévastées des arbres du boulevard, et
Denise frissonna. Alors elle jeta un dernier regard, à travers les
vitres du magasin, vers la haute affiche blanche sur laquelle son nom
s’étalait au programme d’un des premiers grands concerts de la saison.
Puis, elle reprit sa marche, de ce pas vif qui illuminait son visage
d’un éclat de fleur rose.
Mais elle ne pensait plus à cette audition prochaine qu’elle allait
donner, lourde pour elle de préoccupations, de fatigues, d’incertitudes
énervantes que le succès même ne pourrait lui faire oublier... Et, non
plus, elle ne songeait pas, en ce moment, aux soucis de toute sorte, qui
faisaient son foyer si sombre...
Toutes ses tristesses s’étaient soudain confondues en une seule
impression de mélancolie, devant cet horizon morne qui éveillait en elle
la nostalgie des lumineuses journées d’été à Gérardmer; journées
d’apaisement, de liberté, d’insouciance joyeuse, dont les
meilleures,--elle le savait clairement aujourd’hui!--avaient été
celles-là mêmes où elle sentait un cœur d’homme appeler souverainement
le sien, son faible cœur que troublait l’ardent murmure d’amour.
Bientôt trois mois passés de cela, trois mois que Bertrand lui avait dit
adieu au seuil du salon des Xettes... Et, depuis, elle ne savait rien de
lui. Un silence que rien ne semblait plus devoir rompre était tombé
entre eux. Incidemment, Mme Champdray avait dit devant elle qu’il
voyageait, puis qu’il chassait dans la propriété de Sologne des
Arnales...
En rien, il n’avait tenté de se rapprocher d’elle, et elle ne s’en
étonnait pas. Elle avait déjà, par la force des choses, une expérience
de femme, et surtout elle avait trop bien compris quelle sorte d’amour
l’amenait vers elle...
Alors pourquoi avait-elle dans l’âme tant d’amertume et de révolte quand
le souvenir lui revenait de l’aveu, le soir, sur la route blanche, de la
prière passionnée dont il l’enivrait sur le sommet solitaire du
Hoheneck?... Pourquoi, aux premiers jours de son retour à Paris,
avait-elle vécu avec un obscur espoir qu’elle ne s’avouait pas? Pourquoi
avait-elle attendu le courrier avec une sorte de petite fièvre
d’anxiété? Pourquoi, chaque fois qu’elle rentrait du dehors, avait-elle
dans l’esprit, l’idée instinctive qu’elle allait trouver sa carte?...
Pourquoi donc enfin, avait-elle désiré, aux heures silencieuses où, dans
l’ombre, l’âme rêve, qu’il l’aimât comme elle voulait l’être, qu’elle
connût ce bonheur de lui être reconnaissante parce qu’il venait à elle,
malgré tout ce qui creusait entre eux une séparation si profonde...
Oh! ce _tout_! comme elle en avait l’impitoyable conscience! Que c’était
triste, affreusement triste de vivre ainsi, sans espérer rien, et
qu’elle se sentait seule pour suivre son chemin... Comme elle les
enviait, les aimées, celles qui sont la joie, la vie, l’être même d’un
autre être auquel elles se confient toutes et qui, blotties contre lui,
enveloppées de son amour, s’en vont la tête haute, dans l’ivresse de
leur bonheur consacré!...
--Eh bien, eh bien, petite, on passe ainsi, sans même regarder ses vieux
amis?
Et Vanore, qui arrivait au-devant d’elle, l’arrêta, lui tendant
affectueusement la main, sa grosse tête tourmentée éclairée d’un
sourire. Elle aussi sourit un peu, ramenée de bien loin...
--Je ne vous voyais pas, maître, pardon.
--Eh! parbleu, je m’en apercevais bien, ma petite amie, est-ce qu’il y a
quelque chose qui ne va pas? Vous aviez, en marchant, une mine grave à
décourager tous les coureurs d’aventures... Il faut être un vieux brave
comme moi pour trouver l’audace de vous arrêter!... Plaisanterie à part,
mon enfant, je suis bien aise de vous saisir au vol, car j’ai à vous
parler.
--A me parler?
--Oui, j’ai vu, hier, Martens, le directeur de l’Opéra-Comique...
--Ah!
Instinctivement, elle avait eu un léger mouvement en arrière. Vanore,
tout à son idée, ne s’en aperçut pas. Il continuait:
--Ce diable d’homme m’a encore reparlé de vous, car vous occupez
rudement sa cervelle de directeur depuis qu’il vous a entendue à la
maison. Il m’a dit qu’il désirait beaucoup vous revoir, causer avec vous
et finalement m’a déclaré que mon opéra passerait vers la fin de l’hiver
et qu’il était tout disposé à accepter l’interprète qui me semblerait
incarner le mieux mon héroïne!
Denise ne répondit pas. D’un regard qui ne voyait pas, elle contemplait
un petit enfant qui jouait devant une nourrice enrubannée. Autour d’eux,
les passants circulaient. Les hommes la regardaient, l’œil attiré par sa
jeune beauté. Il y eut une seconde de silence entre elle et Vanore.
Puis, lentement, elle interrogea, une flamme lointaine dans ses
prunelles:
--Et cette interprète, c’est...
--Vous! fit-il presque impérieusement. Je ne veux que _vous_ parce que
vous êtes, non pas seulement l’artiste, mais la femme même qui réalisera
le personnage que j’ai rêvé!... parce que j’ai plus que l’espérance, la
certitude absolue que le rôle rempli par vous serait notre triomphe à
tous deux! J’en suis sûr, vous entendez, mon enfant, sûr comme de vous
tenir en ce moment sous mes yeux, avec le désir de vous pénétrer de la
foi que j’ai en vous.
Presque sévère, elle dit, avec des lèvres qui tremblaient:
--C’est un rôle de tentateur que vous jouez près de moi!
Il secoua sa crinière blanche d’un mouvement de défi:
--Ah! si vraiment je réussissais à vous tenter comme j’ai la volonté d’y
arriver, quelle belle partie nous jouerions tous deux! Croyez-vous donc,
enfant, que quand on a reçu le don d’une voix telle que la vôtre, d’un
pur tempérament d’artiste comme celui que vous possédez, on ait le droit
d’enfouir une pareille richesse? Allons donc!... et ne vous imaginez pas
que ce soit seulement pour mon bien que je parle; c’est aussi pour le
vôtre, pour vous que je sais de taille à remplir la destinée que vous
souhaite ma sincère affection... Votre avenir maintenant dépend de votre
seule volonté!
Cette fois, elle ne protesta pas. A quoi bon? Elle avait eu raison de
dire qu’il était un tentateur. Il la bouleversait dans toute l’âme avec
la perspective qu’il évoquait et qui éveillait en elle une effrayante
sensation de vertige... Et elle eut un élan de douloureuse envie vers
deux jeunes femmes qui passaient d’une allure de promeneuses, avec des
visages gais.
Mais, après tout, savait-elle si quelque mystère d’angoisse ne se
cachait pas derrière leur masque souriant? Est-ce qu’elle-même, en cette
minute où une conversation mettait en jeu tout son avenir de femme,
n’avait pas l’attitude même qu’elle eût gardée pour parler d’un chiffon
de toilette, trouvant une ombre de sourire pour répondre?
--Peut-être bien, maître, vous illusionnez-vous sur mon compte?
--Non, non, ma petite. Croyez-en ma vieille expérience qui me permet de
juger les cantatrices sans crainte d’erreur. Mais ce n’est pas ici le
lieu de vous convaincre et le boulevard Haussmann n’est pas un endroit
précisément commode pour traiter pareille question. Ces jours-ci,
j’irai, si vous le voulez bien, causer sérieusement avec vous et faire
de mon mieux pour dissiper vos appréhensions d’enfant qui m’étonnent...
Pourquoi ne pas accepter simplement la situation qui vous est offerte,
en des conditions plus que brillantes pour une débutante, qui vous
délivrerait, vous et les vôtres, de tout souci matériel?... Vous êtes
pourtant parmi les braves qui ne craignent pas la lutte, puisque leur
destinée est de lutter... Je le remarquais, il y a trois jours encore,
avec quelqu’un qui, soit dit en passant, me paraît s’intéresser à vous
de façon particulière.
--Qui donc?
--Bertrand d’Astyèves.
Avant qu’il eût dit le nom, elle avait la certitude que ce serait
celui-là qu’il prononcerait. Pourtant, elle tressaillit comme sous un
choc violent.
--Ah! M. d’Astyèves est à Paris?
--De passage, je crois; je l’ai rencontré l’autre soir à l’Opéra où nous
avons occupé, à causer, les loisirs d’un entr’acte. Le fait est qu’il ne
se connaît vraiment pas trop mal du tout en musique; il est étonnamment
artiste même, pour un homme du monde! Nous avons aussi parlé de
Gérardmer. Voilà un beau garçon, ma petite fille, qui me paraît fort de
vos admirateurs et je ne jurerais pas que...
Elle l’interrompit, incapable de supporter même un badinage qui
rapprochât son nom de celui de Bertrand.
--Maître, je vous en prie, ne jurez pas et n’imaginez rien! Vous savez
aussi bien que moi la somme d’importance qu’il faut accorder à
l’enthousiasme des clubmen, fussent-ils des dilettantes.
Il l’enveloppa d’un coup d’œil aigu, frappé de l’ironie âpre de son
accent. Mais il n’insista pas; et, avec une bonté délicate, il changea
de ton:
--Enfant, vous êtes la sagesse même! Et vous avez le droit de me dire
que je suis un vieux fou de vous retenir ainsi au froid quand, tout le
premier, je devrais songer à votre précieuse gorge. Au revoir, petite;
et à bientôt, n’est-ce pas?
--Au revoir, maître, à bientôt!
Il serra affectueusement les petits doigts gantés, et reprit sa route de
cette allure dominatrice qui le distinguait de la foule banale des
passants. Elle aussi se remit à marcher. Dans son cerveau, les idées se
heurtaient. Surtout, une bizarre et complexe sensation, faite de douceur
et de souffrance, la poignait parce que Bertrand avait parlé d’elle,
mais parlé, semblait-il, comme d’une artiste pour qui le premier venu
même peut exprimer son admiration... Non pas comme de la fiancée qu’on
espère tout bas...
Il était à Paris et le hasard seul le lui apprenait. C’était donc
qu’elle l’avait bien jugé tel qu’il était! Sa fierté lui avait épargné
la blessure de le voir regretter une prière insensée. Sans doute, il
s’était reconquis et, pour avoir mesuré sa faiblesse, il se tenait à
l’écart, afin de se dérober à une irréparable erreur, acceptant un refus
qui lui rendait, heureusement, sa liberté compromise.
Tout arrivait comme elle l’avait prévu...
Mais cette clairvoyance ne pouvait empêcher qu’elle ne portât en elle,
depuis que Vanore lui avait parlé, l’écrasante sensation d’une mort sans
résurrection possible, qu’elle n’eût l’âme douloureuse à crier
d’angoisse, broyée par une désespérance infinie... Alors qu’elle se
rappelait tout à coup tant de détails qui lui avaient révélé la
séduction qu’elle exerçait, mystérieuse caresse des mots, des sourires,
des regards qui implorent et appellent jalousement l’élue...
Rêve que tout cela! La réalité, c’était la vie que Vanore voulait lui
donner. Le cercle se resserrait autour d’elle. Puisque celui qui avait
dit l’aimer par-dessus tout ne l’arrachait pas à sa destinée de travail,
en lui donnant son nom, fatalement, elle appartiendrait au théâtre! Elle
y était entraînée par l’invincible force des choses, par l’influence
autoritaire du maître, par l’insouciance de son père, par l’égoïsme
maladif de sa mère que Vanore gagnerait vite, en lui offrant l’espoir
d’échapper ainsi à la position précaire qui, chaque jour, la faisait
davantage souffrir...
Tout et tous étaient contre elle. Comment, combien de temps
pourrait-elle résister? Et puis, pourquoi résister? A quoi bon?...
Un lourd soupir lui échappa. Mais elle ne pouvait même plus s’abandonner
à sa douloureuse songerie. Voici qu’elle arrivait chez elle et qu’il lui
fallait dissimuler l’amertume désespérée qu’elle avait plein le cœur.
Elle sonna. Une exclamation accueillit son apparition.
--Ah! c’est mademoiselle! Madame a bien recommandé que mademoiselle
aille la trouver aussitôt rentrée.
--Est-ce que ma mère est souffrante?
--Oh! non, je ne crois pas. Madame est peut-être un peu fatiguée,
seulement, parce qu’elle a reçu la longue visite d’un monsieur.
Denise ne fit aucune question; mais un frémissement la secoua,
bouleversée par une pensée folle, oh! bien folle, sans doute. Dans sa
chambre, où elle était entrée pour ôter ses vêtements de sortie, elle
s’aperçut un peu pâlie, avec une petite lueur de fièvre soudain allumée
au fond de ses prunelles. Alors elle eut un sourire railleur pour la
romanesque créature qui s’obstinait à vivre en elle. Puis, elle alla
frapper chez sa mère.
Celle-ci, à son ordinaire, était sur sa chaise longue.
--Denise, comme tu reviens tard! Je commençais à croire que tu ne
reparaîtrais pas avant le dîner... Et j’avais besoin de te parler...
tranquillement...
Une animation inaccoutumée colorait le visage de Mme Muriel; et le cœur
de Denise se mit à battre à coups rapides.
--Voyons, Denise, assieds-toi. Ne reste pas là à m’examiner comme si
j’étais, tout à coup, devenue un phénomène! Je désirais causer avec toi,
en toute intimité parce que j’ai reçu tantôt une visite qui t’était
destinée beaucoup plus qu’à moi... Et c’est même à ton absence que j’ai
dû d’apprendre un... détail de ton séjour à Gérardmer que tu avais jugé
à propos de nous cacher...
Denise arrêta ses larges prunelles, imperceptiblement dilatées, sur le
visage énigmatique de sa mère.
--Un détail? Je ne comprends pas très bien, maman, ce que tu veux
dire...
--Je veux dire qu’étant donné ton parti pris de me tenir en dehors de ce
qui te touche le plus, tu n’as pas jugé à propos de m’apprendre que tu
t’étais acquis un profond admirateur pendant ton séjour dans les Vosges.
Il a fallu la visite de cet admirateur, que j’ai reçue par hasard, pour
que je sache ce qu’il en était.
Une seconde, Denise attendit pour répondre; il ne fallait pas que sa
voix trahît les battements éperdus de son cœur. Avait-elle donc calomnié
Bertrand en doutant de lui?... Ah! s’il en était ainsi, comme elle
saurait se donner à lui pour qu’il ne pût regretter rien!...
--Je pense, mère, que tu attaches trop d’importance à quelques hommages
sans portée...
--Vraiment? Tu es trop modeste, Denise. Des hommages sans portée! On ne
peut guère appeler ainsi ceux d’un homme qui vient offrir son nom à la
femme qu’il aime et qui sollicite humblement la faveur de le lui
dire!...
Humblement! d’Astyèves, humble! Ah! ce n’était pas lui qui pouvait être
qualifié ainsi! De qui donc parlait Mme Muriel? Qui donc avait songé à
lui offrir, non pas seulement son amour,--de ceux-là, il s’en
rencontre,--mais son nom?
--Eh bien, Denise, quel mutisme? Tu ne me dis pas ce qu’il te semble de
la proposition?
--J’attends que tu la précises, mère. Il me paraît si invraisemblable
qu’une demande en mariage me soit adressée, à moi, une chanteuse de
concert, sans autre fortune que sa voix!
Elle s’arrêta une seconde encore, pour conserver, un instant de plus,
l’involontaire espoir qui s’était allumé en elle, flamme vacillante
qu’un mot éteindrait, ou ferait jaillir superbe. Mais elle se ressaisit
aussitôt et interrogea, résolue:
--Pourquoi, mère, ne nommes-tu pas l’homme extraordinairement généreux
dont tu parles?
--Parce qu’il me semblait que tu devais savoir aussi bien que moi de qui
il s’agissait. Mais tu demeures fidèle à ton système de silence. Bref,
puisque tu tiens à une déclaration officielle, tu es demandée par un
parent de Mme Vanore, un M. Charles Grisel, sur qui tu as fait à
Gérardmer une impression assez forte pour que, me trouvant seule tantôt,
il m’ait avoué ses sentiments à ton égard; ajoutant que sa fortune lui
permettait de t’offrir un luxe digne de toi... Ce sont ses propres
paroles.
Denise n’entendit même pas les derniers mots de sa mère, pas plus
qu’elle ne remarquait le bizarre mélange de satisfaction et de dédain
que trahissait son accent. La même sensation de mort qui l’avait
accablée quand elle marchait seule après avoir quitté Vanore,
l’envahissait de nouveau, tellement intolérable que ses mains se
crispèrent d’angoisse... Cependant elle n’avait pas vraiment cru que
Bertrand revenait ainsi à elle; tout son scepticisme lui avait, dès la
première minute, crié l’inanité d’un tel rêve...
Comme elle était assise loin de la lampe, Mme Muriel ne vit pas la
contraction douloureuse qui, tout à coup, creusait son visage.
--Eh bien, Denise, interrogea-t-elle, un peu impatientée, tu as donc
achevé de perdre l’usage de la parole?
La jeune fille respira profondément, comme pour retrouver un souffle
devenu rare.
--Je suis surprise, maman. Cette demande est pour moi tellement
inattendue...
--A ce point? Il me paraît difficile d’admettre que tu ne soupçonnais
pas l’impression que tu avais produite sur un homme aussi... expansif
que M. Grisel!
Elle eut un geste lassé.
--J’avais, en effet, remarqué vaguement que M. Grisel semblait me
trouver à son gré; mais quelle importance aurais-je attaché à cela?
Est-ce que, tous les jours, il n’arrive pas aux artistes de se découvrir
des admirateurs qui, certes, ne songent point à offrir leur nom,--tout
au plus leur bourse ou leurs phrases... Voilà tout! Et réellement,
j’aurais été bien naïve ou bien présomptueuse d’espérer jamais plus!
--Denise!
--Quoi? mère. Pourquoi te révoltes-tu parce que je constate une vérité
que tu connais aussi bien que moi? Ce qui est, est... A quoi bon
protester, mon Dieu!
--Parce que, justement, tu n’as pas le droit de parler ainsi quand un
honnête garçon te fait la demande que je te transmets, comme je l’ai
reçue. Lorsque, à mon immense surprise, sur laquelle je ne reviens pas,
M. Grisel m’a tout à coup révélé la place que tu avais prise dans son
existence, lorsqu’ensuite il m’a fait connaître sa brillante situation
de fortune, je lui ai aussitôt rendu franchise pour franchise et déclaré
que nous étions aussi absolument ruinés qu’il était possible de l’être;
que c’était une fille sans dot qu’il recherchait. Il m’a répondu que sa
fortune lui permettait de choisir la femme qui lui plaisait, sans avoir
aucune autre préoccupation.
Sa fortune! Comme ce seul mot qu’il prononçait trop souvent dressait,
vivant, dans la pensée de Denise, ce gros garçon joyeux, bavard,
vaniteux et bon, à qui elle avait accordé une sympathie vague et qui, la
jugeant un bibelot précieux, voulait l’acheter parce qu’elle l’avait
tenté, lui aussi... Mais du moins, il était plus généreux et plus galant
homme que d’Astyèves, si inférieur lui fût-il par l’éducation et
l’intelligence; épris d’elle, il avait souhaité qu’elle devînt sa femme,
non pas seulement sa maîtresse, comme l’autre le rêvait, dans les
obscurs bas-fonds de sa nature d’égoïste viveur... Pourtant, épouser
Charles Grisel lui paraissait aussi impossible que de se donner au
premier passant venu...
Avec une gravité ardente, elle interrogea:
--Mère, qu’as-tu dit à M. Grisel?
--Que je te ferais part de sa demande.
--Dont tu penses... Quoi?
Les paupières de Mme Muriel voilaient son regard.
--Qu’elle est tellement inespérée qu’il serait bien déraisonnable de la
rejeter...
--Même si je me sens incapable, malgré mon... estime pour M. Grisel, de
l’aimer comme une femme doit aimer son mari pour que l’un et l’autre
aient quelque chance de bonheur?
--Pourquoi ne l’aimerais-tu pas?
--Pourquoi? Oh! maman, me connais-tu donc si peu que, après avoir causé
avec M. Grisel, tu ne pressentes même pas qu’entre lui et moi, il n’y a
de commun ni éducation, ni goûts, ni habitudes, ni idées... rien, enfin,
rien! me comprends-tu? et qu’il me paraisse insensé de songer même à lui
livrer ma vie, toute ma vie, de me murer ainsi, à mon âge, dans une
existence dont rien ne pourra ensuite me délivrer, même si j’y étouffe!
Mme Muriel eut un geste irrité, et ses doigts nerveux tordirent l’étoffe
de sa robe.
--Prends garde, Denise, tu tombes dans le roman! Ne gâche pas ton avenir
pour une enfantine raison sentimentale. Le brave garçon qui te recherche
aujourd’hui n’est peut-être pas, en effet, l’homme qui, spontanément,
pouvait te plaire. Je n’avais pas attendu tes déclarations pour m’en
douter. Il ne me semble guère, c’est vrai, posséder les mérites,--ni les
dehors,--que tu parais surtout priser... Et après? C’est une telle
illusion d’espérer que deux êtres atteindront jamais l’unisson absolu.
Vouloir mettre de l’amour dans sa vie, ma pauvre Denise, c’est un rêve
de pensionnaire! C’est y semer de la douleur en germe... Pas autre
chose!
--Mère, ne sois pas aussi décevante! Laisse-moi espérer que même les
pauvres, dont je suis, peuvent avoir leur part de bonheur humain, la
meilleure, celle qui console de tout...
Les mots lui étaient échappés dans une protestation de toute sa
jeunesse. Sa mère la regarda surprise, tant c’était chose inaccoutumée
qu’elle s’abandonnât ainsi. Et dans ses yeux, une pitié amère passa.
--Denise, tu parles comme une enfant... Non comme la femme que tu es par
la force des circonstances, sachant bien quelle est la réalité. Moi
aussi, quand j’avais ton âge, j’ai souhaité de vivre en plein roman! Tu
vois ce qu’il en est advenu de mon roman... Tout à l’heure, tu
t’effrayais de la vie qui serait la tienne si tu épousais M. Grisel!
Pourtant, est-elle même comparable à l’existence mesquine et besogneuse
dans laquelle tu te débats comme nous, comme moi qui y étouffe autant
que dans un misérable vêtement trop étroit,... une existence qui ne te
promet d’autre avenir possible que le théâtre?...
--Mère, je t’en supplie! interrompit-elle, frémissante.
--Pourquoi,--c’est toi-même qui le disais il y a un moment,--ne pas
regarder les choses telles qu’elles sont? J’ai eu le loisir de réfléchir
pendant mes nuits sans sommeil et je n’ai plus d’illusions. Oui, tu n’as
pas d’autre avenir que le théâtre, je le répète, si tu ne veux te
résigner à la monotonie stupide des leçons à donner ou continuer dans
les salons et les concerts tes exhibitions de chanteuse qui ne te mènent
à rien, en somme! Tu ne peux compter ni sur ton père ni sur moi pour
t’aider à gagner ta vie... Tout juste, nous reste-t-il à souhaiter de
n’être jamais pour toi un embarras et un fardeau!... C’est pourquoi je
te dis qu’il te faudrait une bien grave raison pour repousser un mariage
inespéré avec un homme honnête et bon qui te ferait indépendante, libre
des mortels soucis qui sont ta part aujourd’hui et semblent devoir
continuer à l’être... Ah! ma pauvre Denise, ne rejette pas la délivrance
par une absurde sentimentalité de petite fille romanesque! Parce que tu
es très jeune encore, tu ne comprends pas les misères, les dégoûts, les
dangers d’une existence de femme pauvre!... Si tu les connaissais, tu
n’hésiterais même pas...
Oh! les cruelles vérités que Mme Muriel venait de dire là! En les
entendant, Denise avait souffert comme si elles tombaient sur son cœur
même à vif. Mais son instinctive horreur du mariage que lui conseillait
la désespérance de sa mère restait en elle aussi invincible.
Ah! certes, oui, l’avenir lui apparaissait difficile, bien difficile!
Oui, elle avancerait dans son chemin de labeur bien souvent froissée,
meurtrie, quelquefois même tentée... Mais enfin, elle y avancerait
libre, pouvant garder, dans l’intimité de son âme, l’espoir d’un bonheur
inconnu...
Et pour être délivrée de tout souci matériel,--seulement pour
cela!--elle se marierait sans amour, sans espérance possible d’aimer
jamais, se refusant, pour toutes les minutes de sa vie, le droit de
goûter sans honte à la source vive dont toute sa jeunesse avait soif!...
Elle épouserait un honnête homme qui aurait, lui, le droit de la vouloir
toute, puisqu’elle se serait donnée toute, volontairement.
Une révolte secouait tout son être, à l’idée seule de cette espèce de
marché. Oui, même pour lutter, pour souffrir, elle voulait demeurer
libre,--libre de faire le don d’elle-même, seulement quand elle
aimerait... Mais il était bien inutile qu’elle prononçât un tel aveu.
Elle ne serait pas comprise; elle et sa mère, à cette heure, ne
parlaient pas la même langue. Et, simplement, elle dit:
--Mère, je connais déjà beaucoup des épreuves auxquelles tu fais
allusion... Les autres..., les autres, je les devine bien. Mais,
vois-tu, je sens que, pour moi, la pire, la plus dangereuse, celle que
je redoute plus que toutes les autres, ce serait d’être mariée avec un
homme à qui je demeurerais moralement étrangère!... Celle-là, je t’en
supplie, maman, ne l’attire pas sur moi, en voulant, au contraire, mon
repos. J’espère n’être pas aussi romanesque que tu me le reproches... Je
réfléchirai encore à tout ce que tu m’as dit... Mais si, ensuite, ma
réponse à M. Grisel ne peut être ce que tu souhaiterais, il faudra me le
pardonner... C’est qu’en ma conscience j’aurai compris que je ne pouvais
pas agir autrement...
Et la sincérité grave de son accent lui donnait tant d’autorité, que Mme
Muriel n’essaya pas de la contredire, dominée par sa jeune et loyale
volonté.