Le train courait dans la nuit, approchant de Paris.
Sous la tremblante lueur de la lampe, Denise regarda sa montre. Une
demi-heure à peine restait avant que son voyage de retour fût achevé.
Quelques heures seulement avaient passé depuis qu’elle avait vu
disparaître les belles montagnes sombres, les horizons boisés de
Gérardmer... Et pourtant, comme elle se sentait loin de ce petit pays
des Vosges, où elle venait de vivre des jours qui demeureraient parmi
les meilleurs qu’eût connus sa jeunesse sevrée de quiétude et de joie...
Si loin déjà, qu’un regret nostalgique lui serra le cœur quand elle eut,
de nouveau, le sentiment aigu de cette fuite rapide d’un passé qui
tombait derrière elle, tout palpitant de sa vie...
Alors, d’instinct, elle ferma les yeux pour pouvoir l’évoquer plus
présent, avant que la réalité l’eût définitivement rejeté en arrière. Le
bruit monotone du train sur les rails berçait sa rêverie; et, à sa
volonté, les journées mortes ressuscitaient, les souriantes, les
joyeuses, les inquiètes, mais les autres aussi, plus proches, si
troublantes que toute son âme tressaillait encore au seul effleurement
de leur souvenir. Elle revivait son retour le soir du concert sous le
clair de lune d’argent, puis les inoubliables minutes de la Schlucht, et
le même jour encore, l’instant où, dans la nuit bleue du crépuscule,
elle avait senti un regard d’homme fouiller éperdument l’ombre pour la
revoir encore... Enfin, sa dernière journée là-bas,--la veille
même!--l’adieu ému de Grisel et surtout celui de Bertrand, rendu
correctement banal par la présence de Blanche Vanore...
Si elle l’eût vu seul pendant le suprême moment qui les rapprochait,
quel eût été l’avenir?... Elle avait bien lu dans ses yeux, qui
l’imploraient avec la même ferveur brûlante, qu’elle demeurait pour lui
l’élue; d’autant plus chère, qu’elle se fait plus lointaine. Alors,
pourquoi l’impression lui avait-elle traversé l’âme qu’il l’enveloppait
de ce regard profond, douloureux, presque violent dans son acuité, dont
on contemple ceux que l’on n’est pas certain de retrouver jamais? Et la
foi divine n’était pas entrée en elle quand il lui avait murmuré:
--A Paris, maintenant. Au revoir, Denise...
A Paris, où l’attendaient les rudes devoirs, les difficultés de toute
espèce, un instant oubliées; à Paris, où il allait lui falloir
recommencer la lutte pour la vie, sans le viatique d’une chaude
tendresse autour d’elle pour la soutenir... Était-il possible que le
rêve jeté en elle par un caprice d’homme devînt la réalité même?...
Quelle folie d’espérer! alors qu’elle savait si bien combien c’est chose
vaine,--autant que de se plaindre...
Pourtant, malgré tout, elle espérait... Pourtant, une supplication
inconsciente jaillissait de tout son être jeune pour que cet avenir dont
elle avait peur ne lui fût pas trop rude. Elle ne demandait même pas
qu’il devînt, comme pour d’autres, lumineux et bon;--les années
d’épreuves lui avaient appris à n’être pas exigeante, et enseigné le
courage;--mais seulement qu’il ne la meurtrît pas trop rudement...
Au dehors, la nuit s’étoilait des lumières grandissantes de Paris, noyé
dans la brume d’une petite pluie fine, une pluie d’automne, pénétrante
et froide. Les feux des signaux flambaient dans l’ombre, allumant des
éclairs sur les rails humides; de lourdes silhouettes de wagons
s’allongeaient de chaque côté du train qui courait d’une allure
haletante vers la ville immense dont les hautes maisons montraient leurs
façades trouées par la lueur des fenêtres éclairées. Puis, lourdement,
il entra en gare.
Denise se dressa et sauta sur le quai, parmi la cohue indifférente que
déversaient les wagons. Elle suivit le flot, cherchant à distinguer un
visage ami parmi ceux que baignait l’aveuglante clarté des lampes. Un
besoin éperdu la poignait, de sentir la chaleur d’une affection à cette
heure où elle faiblissait devant les tristesses pressenties, pénétrée
toute par l’intense mélancolie de ce retour dans la nuit froide, sous la
pluie maussade...
--Denise! Denise! par ici! Nous sommes là!
C’était la voix joyeuse de son jeune frère.
Près de lui, en même temps, elle reconnaissait le visage
fatigué,--toujours séduisant,--de son père qui lui souriait, lui
souhaitant la bienvenue. Tous deux semblaient vraiment heureux de la
revoir, et elle se reprocha sa détresse dans le wagon solitaire.
--Eh bien, ma fille, tu n’es pas trop lasse? Non? Ta mine, d’ailleurs,
répond pour toi. Tu nous reviens toute rose! L’air des montagnes vous a
réussi, mademoiselle.
Il la considérait d’un regard charmé où s’amalgamaient, de façon
bizarre, l’orgueil du père et l’instinctif plaisir de l’homme à la vue
d’une très jolie femme. Elle demanda tout de suite:
--Comment est maman?
Brièvement, il répondit, le visage aussitôt assombri, devenu presque
dur:
--Pas mal, mais toujours très nerveuse, se faisant des monstres de tout!
Elle a eu des ennuis de domestiques.
Il s’interrompit comme pour s’occuper des bagages; mais quand tous trois
furent dans la voiture qui les conduisait vers la rue de Vigny, il
laissa son fils répondre aux nouvelles questions de Denise sur Mme
Muriel, sur le séjour à Vichy et celui fait ensuite chez une vieille
amie à la campagne... Puis bientôt même, il interrompit le petit garçon,
et, à son tour, interrogea la jeune fille sur Gérardmer. Elle lui donna
tous les détails qu’il désirait; mais, à mesure qu’elle parlait, la
sensation l’envahissait, que cette Denise dont elle racontait la vie
souriante et facile, dans un pays très beau, était une autre
qu’elle-même, une étrangère heureuse avec qui elle n’avait rien de
commun.
Son regard dépaysé cherchait les lointains charmants des sentiers,
l’éternelle féerie du lac, l’ondulation molle des montagnes bleues, et
il ne rencontrait que des rues grises dont les magasins avaient, presque
tous, leurs façades closes, et, sur les trottoirs mouillés, des passants
qui filaient vite sous les parapluies ruisselants; car la pluie,
maintenant, s’abattait en une grosse averse cinglante. Quelquefois, la
lueur d’un réverbère illuminait l’obscurité de la voiture. Alors, elle
remarquait l’expression sombre et fiévreuse du regard de son père que
n’adoucissait plus le sourire de l’arrivée. De nouveau, il se taisait,
absorbé, laissant Robert questionner sa sœur avec une curiosité gaie.
Elle n’osait plus parler de sa mère, pressentant qu’elle arrivait dans
un de ces moments de crise qu’elle connaissait trop bien, où les
rapports devenaient si difficiles entre ses parents...
Et seulement quand, avec Robert, elle monta l’escalier étroit, elle
interrogea:
--Pourrai-je voir maman ce soir?
--Oh! je pense que oui! Elle s’endort si tard... Elle a bien recommandé
que tu ailles dans sa chambre aussitôt arrivée!
«Madame attend mademoiselle»; ce fut le premier mot de la servante
inconnue qui lui ouvrait la porte, la débarrassant de ses bagages dans
la petite antichambre qui lui apparaissait minuscule comparée au grand
vestibule clair de la villa des Xettes.
--Maman, voici Denise! annonça joyeusement Robert, entrant dans la
chambre où sa mère était couchée.
--Ah! enfin!... Il n’est pas trop tôt!
Était-ce un cri affectueux ou un reproche? Denise ne se le demanda pas.
Elle se pencha vers la mince forme blanche qui se soulevait pour
l’accueillir, et, très tendre, elle murmura:
--Mère, pourquoi m’as-tu caché que tu avais besoin de moi? J’aurais pu
revenir à Paris, même avant ton arrivée, pour que tu ne t’y trouves pas
seule!...
Mme Muriel renversa un peu sa tête sur l’oreiller, d’un mouvement lassé:
--A quoi bon, puisque tu étais bien là-bas et que tu t’y amusais!
Robert, va vite dormir maintenant. Il est si tard! Ta sœur va me tenir
compagnie. Nous avons bien des choses à nous dire...
Le petit garçon obéit, et Denise s’assit tout près du lit. Habituée
maintenant à la faible clarté de la chambre où un abat-jour épais
voilait la lampe, elle restait saisie de l’altération du visage de sa
mère qui semblait d’ivoire jaune, creusé de rides, les cheveux
blanchissant sur les tempes. Alors, inquiète, elle interrogea doucement:
--Maman, es-tu contente de ta saison?
--Elle m’aurait fait assez de bien si j’avais pu être délivrée de mes
soucis. Mais ils se font, au contraire, plus lourds encore; trop lourds
pour moi! Vois-tu, Denise, jamais je ne m’habituerai à végéter
pauvrement comme nous le faisons depuis des années! C’est au-dessus de
mes forces! Cela me tue!...
Denise tressaillit et, dans l’ombre, ses mains se serrèrent dans un
geste de détresse... Plus vite encore qu’elle ne l’avait prévu, les
tourments s’abattaient sur elle, dès le premier instant de son retour...
Avant même qu’elle eût dépouillé sa tenue de voyageuse! Le cri
d’angoisse de sa mère l’avait bouleversée. Du même accent de tendresse
profonde, elle dit, de toute son âme:
--Ma pauvre chère maman! que je voudrais n’être pas ainsi impuissante à
te rendre l’existence qui devait être la tienne!... Accorde-moi un peu
de temps... Peut-être nos plus mauvais jours sont-ils passés...
Peut-être, grâce à ma voix, parviendrai-je à te donner une vie moins
étroite, moins maussade et pénible! Sois patiente encore!
Mme Muriel caressa d’un geste léger les mains de sa fille, jointes près
des siennes sur le drap.
--Tu es une bonne enfant, Denise. Je voudrais être patiente, comme tu
dis, mais je ne puis plus... Je suis à bout de résignation. Ce que j’ai
souffert à Vichy, tu ne peux l’imaginer, toi qui t’arranges si bien de
notre pitoyable position! Cette incessante nécessité de calculer
m’exaspérait tant, que j’ai fini par renoncer à compter... De même,
depuis mon retour... Aussi, je ne saurais guère te dire en quel état est
notre budget. Tu auras, je le crains, un peu à faire pour l’équilibrer
et ce n’est pas sur ton père que tu pourras compter pour t’y aider. Il
ne songe qu’à laisser ses occupations actuelles pour se lancer Dieu sait
en quelles spéculations!
--Mère, oh! ce n’est pas possible...
Une véritable épouvante la saisissait à l’idée que son père était
capable d’une pareille folie, qu’il était homme à renoncer au poste qui
était, avec son propre travail, leur unique ressource, pour courir
l’aventure hardie de recommencer une fortune; cela, sans être arrêté par
la crainte d’échouer.
Un sourire amer avait contracté la bouche de Mme Muriel.
--C’est, au contraire, tellement possible, que je m’attends d’un jour à
l’autre à apprendre qu’il a repris sa liberté d’action dont il ne peut
plus se passer et rejeté un emploi qui lui est odieux. J’ai reçu de lui,
à ce sujet, depuis mon retour, des déclarations qui m’ont édifiée et
auxquelles j’ai répondu en lui exprimant ma pensée sur cette conduite
insensée; sans espoir, d’ailleurs, d’être entendue, Ah! j’ai passé,
depuis une semaine, par des scènes qui n’étaient pas faites pour me
réconcilier avec ma destinée! Maintenant, je n’en puis plus!... Ton père
s’est irrité quand je lui ai dit que je n’avais plus confiance dans le
succès de ses entreprises financières... C’est vrai, littéralement
vrai!... Je suis, vois-tu, Denise, broyée par l’idée, la certitude,
qu’il échouera encore... Alors, pour nous, ce ne sera même plus la gêne,
ce sera la misère! Car ce n’est pas avec ton chant que tu nous feras
tous vivre. Comprends-tu qu’une pareille perspective me torture jour et
nuit?
Elle jetait les mots, d’un ton bas et martelé, avec un emportement
contenu, dans un besoin aveugle de crier à quelqu’un la crainte qui,
sans relâche, meurtrissait son être nerveux. Denise sentit que sa mère
avait dû, en effet, souffrir beaucoup pendant ces dernières journées,
toujours face à face avec ses inquiétudes trop fondées... Cela, tandis
qu’elle-même, au contraire, vivait, un instant, en plein rêve!
En cette minute, bien plus encore que dans la voiture, elle avait
l’impression que les lumineuses semaines écoulées à Gérardmer avaient
été vécues par une autre femme avec laquelle elle n’avait rien de
commun. Ce n’était certes pas à la pauvre Denise, contrainte de se
débattre dans les difficiles soucis d’argent, que Bertrand d’Astyèves
adressait, devant un admirable paysage, sa fervente prière d’amour,
écoutée par un cœur, frémissant d’espoir... Ah! qu’il était donc loin,
ce passé, vieux de deux journées seulement, et pourtant pareil déjà à
quelque page d’un roman délicieux qu’elle ne pourrait pas relire... Que
la réalité était autre, regardée en face, dans cette chambre sombre, au
bruit de la pluie d’automne qui battait les vitres, auprès de cette
femme découragée dont il fallait soutenir la faiblesse!
Le cœur plein de pitié, elle murmura:
--Maman, je t’en supplie, ne t’agite pas ainsi. Confie-toi à moi...
J’obtiendrai de père qu’il soit patient jusqu’à ce que je gagne assez
pour que nous n’ayons pas matériellement à souffrir s’il ne réussit pas
malgré ses espérances... J’espère avoir un bon hiver; je commence à être
connue. Vanore doit me faire chanter au Conservatoire, à Colonne...
Elle s’interrompit, ne voulant pas faire allusion même, à l’impérieux
désir du compositeur de la voir au théâtre. Si elle y entrait,
rendrait-elle donc à sa mère l’aisance qui lui manquait si péniblement?
Était-il possible que ce fût pour elle le devoir de se sacrifier toute à
ce point?... Comme il lui avait semblé être le devoir de ne pas
consentir à devenir, dans le présent, la femme de Bertrand d’Astyèves...
Quelle fiancée elle eût donnée à ce brillant clubman, lui apportant sa
pauvreté, ses responsabilités, ses charges de famille!
La voix de sa mère s’éleva:
--Denise, à quoi songes-tu silencieusement?
--A tout ce que tu me dis, à ce que tu m’apprends, mère.
--Je suis égoïste! J’aurais dû te donner le temps de te réhabituer à
l’atmosphère de tristesse qui est désormais la nôtre. Par bonheur, tu es
une vaillante, toi, tu sais tout supporter!
Une expression d’indicible amertume crispa une seconde la bouche de
Denise. Quelle ironie de s’entendre dire qu’elle était vaillante, au
moment même où son énergie faiblissait, alors que des larmes
alourdissaient ses paupières, qu’un besoin de sangloter follement, comme
font les enfants, l’étreignait jusqu’à l’angoisse!... Mais elle ne
devait pas trahir sa détresse. Et, la voix seulement un peu assourdie,
elle dit, se penchant avec un baiser vers sa mère:
--Je fais de mon mieux pour être brave, mais il faut que tu le sois
aussi, maman, pour ne pas m’enlever mon courage... Ce soir, nous avons
assez causé de toutes ces choses qui t’agitent... N’y pense plus puisque
me voici revenue pour t’alléger un peu ta grosse part de tourments.
Demain, j’essayerai de voir clairement où nous en sommes...; mais, à
cette heure, il faut, l’une et l’autre, nous reposer... Je vais te dire
bonsoir, si tu le veux bien...
--C’est vrai, il est tard! Tu dois être fatiguée de ton voyage. Va
dormir, Denise, puisque tu le peux... A moi, c’est une consolation qui
est refusée! Bonsoir, mon enfant.
Et les lèvres de Mme Muriel effleurèrent le front que lui tendait sa
fille.