Tout en parlant, ils avaient laissé la route derrière eux et entraient
dans la prairie qui, sous les arbres, s’allongeait tout autour de la
chaumière du tisserand. Solitaire sur le flanc de la colline, elle y
dominait le large horizon des sommets onduleux, des plaines vertes, des
ravins boisés que mouillait la fraîcheur d’invisibles ruisselets,
creusant, parmi les mousses, leur fin sillage.
Mais de cette beauté des choses qui, au premier regard, pénétrait
Denise, si souvent qu’elle en eût joui déjà en ce lieu même, nul
sûrement ne prenait souci à cette heure aux Gouttridos... Ni le
tisserand qui, derrière sa petite fenêtre, travaillait sans jamais
tourner la tête vers l’admirable paysage, courbé impassible sur son
métier; ni sa femme, absorbée comme lui par sa tâche, dans la pièce
basse où s’épandait l’odeur forte des _géromés_ empilés sur des claies,
près du lit... Tous deux, enfermés dans l’humble monde de leur labeur
quotidien, n’entrevoyaient rien au delà, ni au dehors, l’âme sans désir,
la pensée muette, à peine distraits par la présence de ces étrangers qui
venaient, pour une heure, leur demander l’ombre fraîche de leurs arbres;
indifférents à l’éclat de la gaieté des petits, dont les rires
montaient, en sonorités claires, dans l’air chaud.
Toute rouge sous son grand chapeau de paille, tour à tour impatientée et
amusée par les évolutions capricieuses des enfants autour d’elle, Mme
Vanore s’affairait avec les gouvernantes dans les apprêts de leur
goûter. Ils étaient une dizaine, fillettes et garçons, dont l’aîné se
trouvait être Jean, qui employait ses quatorze ans à exciter les plus
jeunes, malgré les prières de sa sœur, la sage Madeleine, et ses efforts
pour maîtriser l’exubérance de Huguette, le numéro trois des Vanore,
aussi _garçon_ que son jumeau Robert.
--Denise! voici Denise! avaient clamé les voix enfantines à l’apparition
de la jeune fille.
Car tous, elle les gâtait, l’âme tendre à ces petites créatures
joyeuses; et tous, en troupe folle, accouraient vers elle, entraînés par
Huguette qui bondissait à sa rencontre, dans l’envolement soyeux de ses
cheveux cuivrés, délivrant ainsi la pauvre Madeleine, dont l’exclamation
trahit la détresse:
--Denise, heureusement, vous arrivez! Vous allez savoir vous faire
obéir, vous! Ils ne m’écoutent pas!
--Vous voyez si vous étiez désirée, fit amicalement Mme Vanore,
tellement qu’on surveillait votre arrivée! Huguette vous avait aperçue
de loin sur la route, flanquée d’un cavalier qu’elle prétendait être
d’Astyèves.
--Parce que? fit Denise avec un léger tressaillement.
La petite femme se mit à rire, tout en continuant à sortir des fruits
d’un panier.
--Parce que, ce matin, mon mari, le voyant mis en goût par les
perspectives alléchantes de notre lunch champêtre aux Gouttridos, l’a
invité, en manière de plaisanterie, à venir en prendre sa part, si bon
lui semblait. Et je crois que bon lui semblera; notre société ne
paraissant pas trop lui déplaire!
Denise ne répondit pas. Un sentiment bizarre d’impatience et de plaisir
l’énervait soudain; et, à peine, elle entendit Charles Grisel s’écrier
gaiement:
--Je suis, en vérité, très flatté d’avoir été pris, par les bons yeux de
Huguette, pour l’élégant Bertrand d’Astyèves!
--Mon ami, ne vous pavanez pas, la confusion n’a pas été longue!
D’ailleurs, j’ajoute tout de suite que la jeunesse n’a nullement
regretté de vous voir apparaître en la place d’Astyèves, car elle sait
votre complaisance à son égard. Et, là-dessus, pour prouver que vous
méritez sa confiance, venez m’aider à lui donner la pâture et délivrer
ainsi Denise... Tous, ils l’accaparent plus que de raison!
--Fichtre! je le comprends! Je voudrais bien, moi aussi, l’accaparer!
Entre haut et bas, il avait marmotté ces mots. Sa cousine le regarda un
peu surprise.
--Bah! Charles!... Vraiment? Je ne m’en étonne pas; mais, vous savez, si
le cœur vous en dit, accaparez!
Il eut un haussement d’épaules:
--Je ne serais pas de force... Du moins, maintenant! Les objets d’art ne
sont pas encore à mon usage. Je ne suis ni un homme d’imagination ni un
romanesque!
Elle n’insista pas, rappelée par le souci des enfants qui s’agitaient de
plus belle autour des paniers entr’ouverts, dont Denise et les
gouvernantes sortaient les richesses. Lui, la suivit, sans un mot de
plus, se prêtant bientôt, avec une bonne humeur joyeuse, à tous les
menus services qu’on réclamait de lui, bavard et gai, obligeant pour Mme
Vanore, très attentif auprès de Denise. Elle aussi, tout à coup,
semblait devenue franchement souriante, sans nul souci d’âme, jeune
presque autant que les petits dont elle s’occupait avec une inépuisable
complaisance, amusée de la naïve drôlerie de leurs réflexions, de leurs
caprices, de leurs volontés.
Pourtant, par instants, elle avait un regard d’envie vers le vieux banc
vermoulu, isolé près de la chaumière, devant l’incomparable horizon, au
sommet du coteau dont les pentes vertes s’enfonçaient très bas dans
l’épaisse frondaison des arbres de la vallée. Et tout à coup, comme une
fois encore, elle tournait la tête vers le chemin désert, une pensée
déchira son esprit, incisive:
--Je regarde ainsi vers la route, parce que je m’attends à y voir
apparaître Bertrand d’Astyèves.
Un petit choc la secoua. Mais elle était trop fière pour se dissimuler
la vérité. Soudain, elle en prenait pleine conscience; depuis la minute
où Blanche Vanore avait annoncé la visite possible du jeune homme, elle
l’attendait, avec la certitude muette qu’il allait venir, venir pour
elle... Ah! qu’elle était folle! Mais que cette folie avait de charme,
et que c’eût été bon de s’y abandonner un moment, de ne pas lutter,
toujours lutter! contre elle-même, contre la destinée... Que Grisel
était donc privilégié de pouvoir trouver la vie simple!
Résolument, elle détourna la tête, appliquant sa volonté à être occupée
de la phalange d’enfants qui l’entourait, à aider Blanche Vanore dans
son rôle maternel, à se distraire en écoutant les intarissables propos
de Grisel, qui goûtait avec conviction, engloutissant, à belles dents,
les tartines de pain bis, son appétit rival de celui de Jean.
Il eut fini le dernier, tandis que les enfants, avides de mouvement
après leur immobilité pendant le goûter, s’éparpillaient en courses
folles à travers la prairie. Alors, il s’allongea paresseusement au pied
d’un arbre, alluma sa pipe et se mit à en tirer de lentes bouffées,
laissant, cette fois, aux femmes, le soin de remettre un peu d’ordre
dans les paniers dépouillés de presque tout leur contenu. En conscience,
Denise remplissait la tâche qu’elle s’était imposée, fuyant sa pensée,
sourde à l’obscur vœu qui palpitait toujours en son cœur de femme.
Derrière elle, une exclamation de Mme Vanore éclata soudain, amicale et
familière:
--Eh bien, d’Astyèves, si vous venez pour goûter, vous arrivez trop
tard, mon ami. Nous avons tout mangé!
Denise ne bougea pas, raidie contre le mouvement instinctif de tourner
la tête vers lui. Il ne fallait pas qu’il pût même soupçonner la chaude
sensation de plaisir qui passait en elle comme une large vague
caressante. Elle l’entendit répondre du même ton qui l’avait accueilli,
échanger quelques brèves paroles avec Grisel. Puis elle devina qu’il
venait à elle.
--Êtes-vous donc si occupée que vous ne puissiez me faire même l’aumône
d’un pauvre mot de bienvenue?
Il était devant elle, lui tendant la main. Elle donna la sienne qu’il
effleura des lèvres, pendant qu’elle répondait avec un badinage voulu:
--Je joue au naturel, aujourd’hui, les héroïnes de Gœthe! Un peu plus
tôt, vous auriez pu voir _Charlotte_ faisant la légendaire distribution
de tartines. Maintenant, la représentation est finie.
--Je sais; Mme Vanore m’a déjà averti de ma malechance. Mais l’homme ne
vit pas seulement de pain, et ce n’est pas pour réclamer ma part de
goûter que je suis venu... J’aspire à plus et à mieux... Vous vous en
doutez bien un peu?
--Pourquoi m’en douterais-je? Ne soyez pas trop ambitieux, si vous
craignez les déceptions...
--Est-ce me montrer trop ambitieux que de souhaiter,--de toute mon âme,
c’est vrai!--jouir de la réalisation d’un rêve que vous avez fait
naître, dès notre première rencontre dans le jardin des Xettes, vous
souvenez-vous?... celui de me trouver avec vous ici, devant ce paysage
que vous m’avez appris à aimer, avant même que je l’aie connu, par la
façon dont vous m’en avez parlé! Seulement...
--Seulement...? répéta-t-elle, cherchant à fuir la caresse de son
accent.
--Seulement, dans mon rêve, je vous avais toute à moi... Il est
certaines présences dont je suis jaloux, à souffrir follement de devoir
les partager! Aussi, je vous préviens que, pendant ma montée solitaire
jusqu’ici, j’ai combiné les plans les plus machiavéliques pour pouvoir,
pendant le chemin du retour, à cette heure du crépuscule dont j’ai le
culte comme vous-même, vous enlever sans pitié à Mme Vanore et à sa
suite!
Un sourire léger flottait sur la bouche de Denise.
--Je vous disais bien que vous étiez très ambitieux. Et si je refusais
de vous laisser ainsi disposer de moi?
--Vous seriez une amie cruelle pour le plaisir de l’être...
--Nous ne sommes pas des amis et nous ne le serons jamais. Ne protestez
pas, insista-t-elle, arrêtant les mots qu’elle lui devinait sur les
lèvres. Vous savez aussi bien que moi que c’est chose impossible!... Du
moins, tant que nous ne serons pas de vieilles gens, très rassis!
Elle disait vrai, bien vrai. Ce n’était pas une amie qu’il rêvait de
trouver en elle! Et une impatience le fit tressaillir de la voir si
clairvoyante et, en même temps, si insaisissable. Ne connaîtrait-il donc
jamais la douceur de ses lèvres? Ne verrait-il jamais luire, dans ses
yeux, l’expression dont il avait la hantise?
Et, un peu amer, il dit:
--Quelle estime et quelle confiance, je vous inspire!
--Ne vous en offensez pas... Je n’ai confiance en aucun homme et n’ai
foi qu’en quelques femmes, très rares...
--Vous êtes dure, si vous êtes sincère!
--Je le suis toujours... Ne vous en êtes-vous pas encore aperçu?
--Oh! si! Comme je sais que vous êtes une farouche petite Valkyrie, à
qui j’ose à peine livrer un peu de ma pensée... quand vous l’emplissez
toute!...
Elle sourit un peu, mais son sourire avait une amertume mélancolique.
--Ne me reprochez pas mon scepticisme, j’en souffre la première! Si vous
saviez comme j’envie les femmes qui peuvent vivre encore dans
l’illusion!... Ce n’est pas seulement la fortune que m’a prise notre
ruine, c’est ma part de vraie jeunesse qui ne me sera jamais rendue. Ah!
quel regret fou j’en ai par moments! Et comme j’ai soif, à certaines
heures, de jouir,--même jusqu’à en être enivrée,--de la belle richesse
de mes vingt ans, dont chaque jour m’enlève une parcelle... Gardez-m’en
le secret, n’est-ce pas? C’est déjà trop que j’aie le ridicule de vous
laisser voir ainsi ma faiblesse!
--Le ridicule! C’est vous, la sincérité absolue, qui osez dire cela?
Comme si vous ne soupçonniez même pas quelle joie vous m’apportez, quand
vous voulez bien m’abandonner même un rien de votre vraie _vous_ dont je
suis avide!
Il avait dit les derniers mots presque bas, de cet accent qui fait les
âmes plus proches. Denise le sentit si sincère qu’un frémissement la
secoua. Machinalement, ils avaient marché vers le banc solitaire où
personne ne venait les rejoindre. Grisel fumait toujours en silence, et
Blanche Vanore, son dernier bébé dans les bras, surveillait les petits
qui jouaient autour d’elle. Les grands exploraient les alentours de la
chaumière où le tisserand continuait son travail monotone.
Lentement, une brume fine enveloppait le lointain bleu des montagnes.
Les ombres se mouraient dans les lumières pâlies; le ciel se rosait; et,
dans le creux des vallées, les bois devenaient obscurs, nappes sombres
d’un vert sans reflet. Une immense paix tombait sur les êtres et les
choses.
Denise regarda, une seconde, le paysage qui lui était cher; puis, sans
relever les mots échappés à d’Astyèves, elle demanda, très simple:
--Vous comprenez, n’est-ce pas, maintenant, que j’aime les Gouttridos?
J’y laisserai beaucoup de moi, car j’y ai beaucoup songé; même,--écoutez
ceci, puisque vous appréciez les confidences!--j’y ai pensé des choses
irréalisables, comme de m’enfouir dans une solitude pareille à celle-ci
pour y connaître, au moins, la paix, à défaut de...
--De bonheur? Ce serait un espoir bien inutile! Vous n’y trouveriez
sûrement pas cette paix à laquelle vous aspirez, parce que votre
jeunesse se révolterait contre la mort dans laquelle vous prétendriez la
jeter toute vivante. Laissez donc à ceux qui ont eu le temps d’être
lassés par les années trop nombreuses, de rêver l’apaisement glacial de
la solitude! Vous, restez dans la vie! demandez-lui ce qu’on ne lui
demande que dans la jeunesse, ce que vous-même souhaitez... Goûtez-en la
saveur qu’on n’oublie pas quand on l’a une fois sentie!
--Et qu’il est si douloureux de ne pouvoir plus retrouver quand on l’a
perdue... Eh bien, je suis un peu lâche! J’ai peur de souffrir,
tellement qu’il y a des minutes où je voudrais pouvoir devenir une
pierre inerte pour ne rien sentir; d’autres, où j’envie les êtres très
simples, très calmes et raisonnables qui, sans désir ni regret,
acceptent paisiblement les jours comme ils se présentent à eux. J’ai
envié, ici, à un point que vous ne pouvez comprendre, le tisserand qui
passe toutes ses heures devant son métier, sans rien souhaiter d’autre
que d’achever sa tâche quotidienne, n’ayant pas même la tentation de
regarder parfois, pour se délasser, ce paysage qui me ravit. Lui est
autrement heureux que moi, que tous les tourmentés auxquels je
ressemble! Il ne demande rien à la vie et la subit sans plainte, ni
révolte, ni espoirs inutiles... Ce que je ne puis faire encore.
--Heureusement! car alors vous ne seriez pas _vous_.
--Moi! que suis-je, mon Dieu! Une pauvre créature qui se débat contre sa
destinée! j’imagine que si je jouis à ce point de mon séjour à
Gérardmer, ce n’est pas seulement parce que la campagne me grise de
lumière et d’air vif; c’est aussi parce que ce séjour est pour moi comme
une halte--délicieuse et reposante!--dans ma vie toujours surchargée de
travaux, de préoccupations, de responsabilités... Voilà une sensation
que vous ne connaissez pas, vous qui êtes du monde des privilégiés, de
ceux qui peuvent considérer l’existence comme une pittoresque aventure à
courir.
--Tant pis pour moi! fit-il âprement. Me ferez-vous l’honneur de croire
que j’estime à sa valeur le personnage que je joue en ce monde? Le
malheur est que je ne vois guère la possibilité d’en créer un autre et
que j’ai seulement à envier ceux qui méritent d’être estimés par vous...
Celui-là surtout dont vous accepterez le bonheur que je souhaiterais,
moi, vous donner absolu, comme je le rêve!
Que voulait-il dire? Elle cessa de contempler les lointains assombris
doucement, et son regard, avec une gravité frémissante, chercha celui de
Bertrand qui lui murmurait une folle prière.
Mais il ne prononça pas les mots que sa volonté défaillante ne cherchait
plus à taire... Blanche Vanore approchait, leur jetant gaiement:
--Vous oubliez un peu, ce me semble, que les apartés sont interdits en
société. Charles et moi, nous demandons la faveur de nous mêler à votre
conversation...
X
Dans la coquette petite salle de théâtre du casino, brillamment remplie
de spectatrices en toilettes claires, Charles Grisel, enfoncé dans son
fauteuil, ne voyait ce soir-là en cette minute-là, qu’une seule femme,
Denise, debout sur la scène, blanche autant que les roses glissées dans
sa ceinture, blanche comme l’était pareillement sa robe de souple
mousseline de l’Inde... Denise qui s’inclinait, répondant aux
acclamations du public qui la rappelait pour la troisième fois.
Le concert de charité, dont la musique de Vanore était l’élément, avait
superbement réussi. Mais violoniste, orchestre, choristes, auraient en
vain tenté de se le dissimuler, le succès éclatant, souverain,
triomphal, était pour Denise Muriel. Succès d’artiste, mais aussi succès
de femme.
Ébloui, Charles Grisel la contemplait maintenant comme une merveilleuse
inconnue dont il venait d’avoir la révélation; bouleversé, non par la
magie de la musique, mais par l’immatérielle caresse d’une voix que tous
disaient destinée à devenir célèbre! et surtout par la séduction qui
émanait de cette jeune créature vibrante, par le caractère de beauté
passionnée qui transfigurait le visage pâli où il ne voyait plus que les
larges prunelles d’ombre ardente, et la bouche très rouge, fraîche
autant qu’un fruit savoureux.
Et, comme les autres, il l’avait applaudie avec une fougue éperdue,
tressaillant d’un complexe sentiment, fait d’admiration et, en même
temps, d’impatience irritée, parce qu’elle était livrée ainsi à la
curiosité d’un public, qui avait, autant que lui, le droit de la
contempler et de l’entendre, de la juger, de goûter le charme de sa
beauté de femme.
Il n’était pas le seul à éprouver cette impression qui, plus intense,
aiguë à en être une souffrance, énervait d’Astyèves à quelques pas de
lui! Placé un peu en dehors du cercle des Arnales, il n’applaudissait
pas, lui, exaspéré de la fumée d’encens dont cette foule enveloppait
Denise, des acclamations, des réflexions dont elle était l’objet qui se
croisaient autour de lui, des sourires sottement satisfaits de Mme
Arnales, des froids éloges d’Yvonne,--sourdement envieuse,--de
l’admiration trop vive des hommes qui détaillaient sa beauté avec des
mots hardis, en lui jetant des fleurs qu’elle laissait s’écraser à ses
pieds.
Et tandis qu’il gardait son masque de froide nonchalance,--la furieuse
contraction de ses lèvres voilée par la moustache,--un désir jaloux et
fou grondait en lui de saisir, d’emporter dans ses bras, comme un trésor
précieux, cette vierge à laquelle jamais encore il n’avait osé adresser
une parole d’amour, de lui murmurer enfin les mots qui, divinement,
alanguissent l’âme des plus hautaines...
Une dernière fois, elle s’inclinait... Ce fut pour lui une délivrance de
la voir disparaître. Le concert s’achevait par une marche sonore, et les
dames quêteuses se plaçaient aux portes de sortie qui conduisaient vers
l’espèce de hall où le bal allait avoir lieu... Parmi elles, était
Denise. Ainsi maintenant encore, elle appartenait au public!...
Peut-être même de toute la soirée, il ne pourrait la trouver seule un
instant...
Du moins, il voulait se donner cette chance, pour la voir mieux, de
l’aborder seulement quand la cohue aurait défilé devant elle. Et
laissant passer le flot, il resta debout, la regardant, hanté par le
rêve d’aller vers elle sans souci de rien ni de personne; ce rêve qui
l’avait fait tressaillir en ce jour d’été où il la rencontrait pour la
première fois.
Ainsi qu’il l’avait souhaité en cette minute-là, il n’était plus un
étranger pour elle, il avait su briser un peu sa réserve orgueilleuse de
jeune sphinx et il avait entrevu quelle source vive de tendresse,
d’énergie, de douceur et de passion enfermait l’apparence un peu
hautaine. Guidé par le tact subtil que surexcitait en lui le souci de la
femme qui lui plaisait, il avait, sans se l’avouer, entrepris et
conduit, avec une sûreté délicate, l’œuvre de séduction; attiré d’autant
plus vers Denise, qu’il la sentait plus résolue à ne pas se laisser
conquérir.
Par d’autres déjà, il avait connu la séduction des causeries qui sont
une fête pour l’esprit, la révélation exquise d’une vraie âme de femme,
enfermée dans une forme charmante... Pour d’autres, il avait éprouvé la
même soif de la présence, le même besoin obsédant de la lumière d’un
regard, d’un sourire, de la caresse d’une voix... Pas une, peut-être, ne
lui avait en même temps inspiré cet involontaire respect, cette estime
très haute qui arrêtaient sur ses lèvres les folles paroles d’aveu.
Mais comme, ce soir-là, était forte la tentation, tandis qu’à quelques
pas de lui, il la sentait palpitante encore de l’émotion artistique
éprouvée! Maintenant qu’il connaissait toutes les expressions de son
visage, il voyait, comme si la foule ne les eût pas séparés, le
frémissement des lèvres, la flamme plus rose des pommettes, l’éclat des
yeux, le frisson de tous les nerfs; si maîtresse d’elle-même qu’elle se
montrât, répondant aux hommages avec cette réserve presque grave qui ne
permettait nulle équivoque sur sa personnalité de femme.
Devant elle, défilait la colonie Arnales: Mme Arnales bienveillante et
protectrice, prodigue d’exclamations flatteuses; les femmes de son
cercle à l’unisson, quelques-unes enthousiastes avec sincérité, les
autres aimables des lèvres, avec une secrète impatience d’un succès
auquel il leur était impossible de prétendre et qui exaltait l’attention
des hommes pour cette trop séduisante chanteuse.
En effet, très volontiers, ouvertement ou non, la plupart évoluaient
vers elle, ou se massaient de façon à la contempler à leur guise dans
son rôle de quêteuse, attendant qu’ils pussent se faire présenter, s’ils
n’avaient acquis déjà le droit de la saluer.
Perdu à dessein dans la phalange masculine, le peintre Stanay crayonnait
sa svelte silhouette, tout en expliquant à Étienne Daloy qui, lui aussi,
observait la jeune fille avec sa curiosité de romancier psychologue:
--Avez-vous remarqué comme elle a le don de s’habiller? Regardez-la
auprès des autres femmes, même des plus «réussies» de cette brillante
société! Chez toutes, plus ou moins, vous sentez l’œuvre du couturier,
greffée sur celle de la corsetière. Elle! voyez comme elle a l’intuition
de ce qu’il faut pour conserver, à sa forme jeune, cette souplesse de
ligne qui est un délice pour les yeux!... Comme elle sait mettre
d’harmonieuse originalité dans sa toilette, de telle sorte qu’elle en
fait une délicate œuvre d’art dont elle est la vraie créatrice. Il faut
que j’obtienne d’elle quelques séances. Telle qu’elle est ce soir,
drapée plutôt qu’habillée dans cette étoffe vaporeuse, avec son visage
de jeune muse grave, mais aussi de femme passionnément féminine, elle
réalise un type d’une séduction rare...
--Oui, fit Daloy qui avait écouté la digression, son regard aigu,
toujours arrêté sur Denise; et vous avez raison de dire qu’elle est bien
femme! Quel merveilleux instrument d’amour, elle serait ou sera!
Stanay se mit à rire:
--Pas commode à faire vibrer! paraît-il.
--Bah! il suffirait d’un exécutant habile!
--Que j’aimerais fort à pouvoir être! Mais je n’ai pas l’espoir. Et,
comme disent les bonnes gens, m’est avis que beaucoup sont dans mon cas!
Son heure n’est pas encore venue!
Un remous dans la foule sépara brusquement les deux hommes. La salle
maintenant était comble. Le murmure des voix se fondait en une rumeur
joyeuse, dans l’air alourdi par le parfum des fleurs, disposées en
corbeilles dans le hall. Des groupes se formaient. Mme Vanore, radieuse,
recevait les félicitations auxquelles son mari se dérobait résolument.
Avec un plaisir naïf, elle y répondait, un peu grisée par le succès de
l’homme qu’elle adorait; succès auquel, largement, comme tous, elle
associait Denise, dont elle célébrait, la première, l’admirable voix de
théâtre, exhalant son désir de lui voir accepter le rôle écrit pour elle
par Vanore.
--Bon gré, mal gré, il faudra bien qu’elle se décide à le chanter!
répétait-elle, souriante. Aucune artiste ne pourrait le faire comme
elle! Déjà, elle serait engagée à l’Opéra-Comique, en de très brillantes
conditions, si elle y avait consenti; mais elle est une vraie enfant sur
ce chapitre. Mon mari a déjà eu fort à faire pour la déterminer à
aborder les concerts! Demandez-lui ce qu’il pense de la sauvagerie de sa
belle interprète! Le voici qui veut bien reparaître!
Il circulait, en effet, causant avec M. Arnales, qui promenait un œil
distrait et ennuyé sur ce décor banal de casino; lui qui était un
amoureux fervent des belles œuvres d’art et prenait de moins en moins
son parti de dépenser dans le monde, de façon stupide à son gré, les
heures qu’il eût pu voir fuir si douces, dans sa bibliothèque, parmi ses
collections précieuses...
Mais il était trop courtois pour se dispenser d’accompagner sa femme et
il se contenta de soupirer en constatant qu’elle ne paraissait nullement
en dispositions de partir.
Avec son imperturbable aisance, elle avait su bien vite s’arroger les
meilleures places, pour elle et ses amis; et, à travers sa face-à-main,
elle lorgnait de haut la foule qui l’entourait, s’interrompant pour
envelopper d’un coup d’œil satisfait sa fille Yvonne, jolie silhouette
ennuagée de rose, autour de laquelle s’empressait une cour masculine,
soigneuse de se faire inscrire sur le petit carnet de bal.
--Sa robe est infiniment mieux réussie que celle de Marguerite, qui
ressemble décidément à une vraie poupée! remarquait-elle, observant
«l’amie de cœur» de sa fille. Cette petite ne supporte pas l’examen!...
Des yeux de porcelaine! Un nez trop court! Une bouche quelconque!
Marguerite d’Hennecour n’avait certes pas conscience de l’aimable
jugement ainsi porté sur elle; mais elle n’en était pas moins de
méchante humeur, exaspérée de constater que le chef-d’œuvre qui
l’habillait ne lui permettait cependant pas d’éclipser son amie; ni
surtout Sabine, dont la petite figure irrégulière rayonnait sous la
clarté des yeux magnifiques. Toujours gamine, sinon de tenue, car le
regard maternel la maintenait, du moins de langage; coquette avec une
audacieuse insouciance d’enfant, elle avait déjà le secret de tenir en
éveil, autour d’elle, les hommes séduits par sa piquante drôlerie... Ce
dont Yvonne lui en voulait un peu, ce que ne lui pardonnait pas
Marguerite qui, en phrases poliment désagréables, la rabrouait sur sa
juvénile admiration pour Denise. Mais la petite ripostait:
--Marguerite, ma chère, ne vous montrez pas si dédaigneuse pour le
charme et le talent de Mlle Muriel, car les mauvaises langues pourraient
murmurer: «Ils sont trop verts!»
--Quelle stupidité! Sabine. Que voulez-vous, grand Dieu! que j’envie à
votre étoile?
--Dame! je vois bien des choses dont vous et moi, nous ne sommes pas
pourvues comme elle... Des choses qui font que ces messieurs frétillent
avec ensemble en son honneur! Oh! ce qu’à sa place, je m’amuserais à les
faire griller à petit et à grand feu!... Mais elle, point! Elle les
traite par le mépris... Ce qui, après tout, est peut-être encore le
moyen le meilleur pour se faire adorer!
--Conclusion, elle est de l’espèce des grandes coquettes, jeta Yvonne de
sa voix haute.
Sabine bondit, abandonnant le cavalier avec lequel elle commençait à
flirter.
--Par exemple! en voilà une invention!
--Une invention?... Hum!... Monsieur d’Astyèves, qu’en pensez-vous?
Regardez-la donc, la belle Denise, causer avec ce gros garçon, le riche
cousin de Mme Vanore, qu’elle a complètement subjugué! Demain, il
s’apercevra qu’il est amoureux fou d’elle; alors, il mettra ses gants
blancs et s’en ira lui offrir sa bourse et son cœur. Ce après quoi, nous
irons assister à la célébration de leurs justes noces!
Un sursaut de colère fit bondir le cœur de Bertrand et sa réponse tomba
incisive:
--Mlle Muriel ne me paraît pas femme à se vendre!
--Non..., mais il faut bien se faire une raison. Et, somme toute, je
crois qu’il est plus agréable de devenir la femme d’un garçon riche que
de gagner sa vie sur les planches!
Elle sentait bien qu’elle allait trop loin et ne serait pas suivie par
cet homme-là même qu’elle souhaitait presque jalousement s’attacher.
Mais sa vanité ne pardonnait pas à Denise un trop éclatant succès.
Bertrand s’inclina avec une ironie discrète:
--De cela, mademoiselle, je suis mauvais juge, puisqu’il s’agit d’un
sentiment tout féminin.
L’orchestre jetait les premières notes d’_Estudiantina_ avec un bruit
sec de castagnettes... Aussitôt, il y eut, vers la phalange des
danseuses, un mouvement général de tous les jeunes hommes et des couples
se levèrent, commençant à tournoyer. Yvonne s’était détournée pour
répondre à l’invitation, respectueusement murmurée, d’un cavalier qui
venait réclamer la valse promise. Bertrand, lui, n’avait encore formulé
aucune demande, résolu à garder sa liberté...
Peut-être, enfin, il allait pouvoir approcher Denise. Jusqu’alors, il
avait dû renoncer à l’aborder tant elle était entourée. Grisel avait été
plus heureux, et le souvenir de la mordante réflexion d’Yvonne le fit
tressaillir. Que ce garçon fût amoureux d’elle, rien de plus naturel ni
de plus vraisemblable; mais qu’elle en fût touchée, au point de se
laisser épouser, elle, le jeune sphinx dédaigneux?... Il haussa les
épaules à cette perspective vague, soudain évoquée. Pourtant, une
obscure inquiétude en restait en lui, irritante comme une épine dans la
chair...
Tout à coup, il s’apercevait que la seule idée qu’elle pourrait être à
quelqu’un lui était intolérable.
Il s’approcha d’elle qui s’était assise, lassée de son long rôle de
parade, laissant, à quelques pas d’elle, Grisel causer avec Mme Vanore.
Elle lui sourit, non pas seulement des lèvres, mais aussi de son regard
que faisait si profond le cerne des yeux, ce soir-là.
Il s’inclina sur la main qu’elle lui tendait:
--Enfin, on peut arriver jusqu’à vous!
--Mais ce n’était pas chose si difficile! Savez-vous qu’en vous voyant
ainsi rester à l’écart, j’avais fini par croire que...
Elle s’arrêta. Un éclair de malice avait passé sur son visage, lui
donnant un charme inattendu de petite fille rieuse.
--Que...
--Que je n’avais pas chanté à votre gré et que vous me fuyiez... par
politesse, craignant ma pénétration.
--Est-ce que, par suite de je ne sais quel phénomène, vous seriez
subitement devenue coquette? Car vous n’avez jamais pensé pareille
chose!
Elle se mit à rire.
--Si, vraiment, un peu.
--Alors, pour vous rassurer, bien que vous pratiquiez la sainte horreur
des compliments, fussent-ils seulement la vérité même, je vous dirai...
--Que c’était bien?
--Mieux que bien!
Son regard avouait tout ce qu’il n’articulait pas, ayant peur d’en trop
dire. Elle le sentit et son visage, pâli un peu, se rosa:
--Ainsi je puis partir avec la certitude que, comme Vanore, vous êtes
content de moi, vous, un vrai connaisseur?
--Partir! Vous n’allez pas partir encore si vite?... Vous allez rester
pour le bal?
--Non, je suis fatiguée. D’ailleurs, les artistes ne peuvent se mêler à
leur public, ce serait contre tous les usages.
Presque violemment, il jeta:
--Ne dites donc pas de pareilles choses! Vous savez bien que vous êtes
au-dessus de toutes les femmes, ici, et qu’il n’y a pas un homme qui
n’en juge ainsi!
--Pas un homme, peut-être... Et encore! Mais il n’y a pas que les
hommes...
Elle disait cela avec un détachement si sincère qu’il n’eut même pas
l’idée de protester. Il pria seulement:
--Vous allez partir, soit. Mais avant, accordez-moi une valse, je vous
en supplie.
Un désir aigu, presque douloureux dans son intensité, l’étreignait de
posséder un instant l’illusion qu’il l’emportait, appartenant à lui
seul, comme il l’avait rêvé. Elle ne répondit pas. Une clarté étrange
s’était soudain allumée dans les prunelles qu’elle attachait sur lui.
Elle n’avait plus rien d’une petite fille. Elle était une vraie femme,
l’énigme charmeuse dont le mystère l’affolait. Il répéta:
--Je vous en supplie... Vous voulez bien, n’est-ce pas?
Mais elle secoua la tête, se ressaisissant dans un sursaut de sa volonté
pour échapper au charme subtil. Devant eux, les couples valsaient et
l’orchestre jetait dans l’air chaud la griserie de ses sonorités
caressantes.
--Ce que vous me demandez n’est pas possible. Pour toutes sortes de
raisons, je préfère ne pas danser. Il est plus sage, bien plus sage que
je parte. Et si vous saviez à quel point j’ai soif de silence, d’ombre,
de calme, vous auriez pitié de moi et n’essayeriez plus de me retenir!
D’ailleurs, voyez vous-même, on vient me chercher.
Mme Champdray, en effet, avançait vers eux, un léger pli d’ennui barrant
son front entre les sourcils; et, tout de suite, elle expliqua:
--Denise, ma petite, Grisel m’annonce un contretemps bien fâcheux, nous
sommes sans voiture; la nôtre nous a été subtilisée et il ne s’en
trouve, en ce moment, aucune devant le casino. Les Vanore sont dans le
même cas et s’effrayent aussi d’avoir à subir encore cette cohue
dansante, sans savoir même quand ils auront chance d’en être délivrés.
Une exclamation jaillit des lèvres de Denise:
--Il fait si beau! partons à pied, puisque vous ne craignez pas la
marche.
--A pied? Y pensez-vous? enfant. Comment s’arrangerait votre voix de
l’humidité de la nuit?
--Ma voix! Oh! madame, vous savez bien que rien ne lui fait mal. Elle
est aussi solide que moi.
C’était vrai. Pourtant Mme Champdray hésitait encore. Mais Blanche
Vanore aussi était prête à partir pédestrement, tentée, non par la magie
du clair de lune, mais par la pensée de retrouver plus vite ses enfants,
quoiqu’elle demandât, un peu craintive:
--Est-ce que la route ne va pas être bien déserte?
--Blanche, nous serons là pour vous défendre, soyez sans crainte,
répliqua aussitôt Grisel.
--Mais Mme Champdray et Denise pensent comme moi...
--Mme Champdray, je l’espère, me fera l’honneur d’accepter que je
l’accompagne jusque chez elle.
C’était d’Astyèves qui intervenait, résolu à ne pas se laisser enlever
cette jouissance imprévue du retour dans la nuit auprès de Denise. Mme
Champdray arrêta sur lui un regard pensif, trop clairvoyante pour
n’avoir pas démêlé ce qui se passait en son faible cœur d’homme. Mais
elle était de la race des joueuses qui ne craignent point les coups
audacieux; et, sûre de Denise, elle ne redoutait pas de voir s’aviver le
sentiment qui jetait d’Astyèves vers la jeune fille...
Lentement, elle répondit d’un ton qui ne refusait pas:
--Ne serais-je pas indiscrète en vous enlevant à toutes les jeunes
filles qui, sans doute, vous attendent comme danseur? Les Vanore sont
assez nos voisins pour qu’ils puissent nous ramener au logis sans
dérangement.
--C’est un soin dont je me permets de réclamer la faveur, car je serais
infiniment heureux de me le voir confié! Le bal ne va pas s’achever si
vite que je n’aie tout le temps d’y remplir mes devoirs de politesse,
après avoir eu le plaisir de vous escorter.
Mme Champdray fit un geste d’acquiescement.
Denise, elle, n’avait pas dit un mot, comme si elle n’entendait pas le
débat. Mais, obscurément, une pensée vague flottait en elle, qu’elle
aimerait à marcher, dans la belle nuit paisible, auprès de cet homme
qu’elle sentait à elle, ce soir-là, tout à elle! Ses nerfs détendus
soudain, une étrange soif de repos, de protection, de tendresse
l’envahissait...
Avec un abandon d’enfant très lasse, elle se laissa envelopper par lui
dans sa mante de drap rose dont le capuchon, ourlé de dentelle, nimbait
son visage.
Devant le casino, sous le couvert des rameaux épais, s’allongeait
l’avenue baignée d’ombre avec de fugitifs sillages de lumière d’argent;
les cimes des arbres, pâlies par la clarté de lune qui descendait du
ciel immense. C’était bien la nuit qu’elle avait espérée dont la
sérénité tomba comme un baume sur sa fièvre. Et instinctivement, dans un
besoin impérieux d’en jouir à son gré, sans conversation importune à son
oreille, elle laissa les groupes se former et fit quelques pas en
avant...
Mais bien vite près d’elle, s’éleva la voix tentatrice:
--Ne vous enfuyez pas ainsi toute seule! Laissez-moi marcher près de
vous... Laissez-moi jouir d’un bonheur tellement inespéré qu’il me
semble le posséder en rêve seulement...
Il lui parlait du même accent de chaude prière qu’un moment plus tôt au
bal.
Elle dit, la voix un peu lente, tressaillant d’un sourd frémissement qui
avait la douceur d’une joie:
--Je ne m’enfuyais pas. Je me sentais seulement d’humeur trop
silencieuse pour infliger ma société à quelqu’un. Cette nuit est pour
moi apaisante comme une berceuse... Je voudrais pouvoir longtemps ainsi
en être enveloppée!
--Moi aussi, puisqu’elle me permet d’oublier le reste du monde et
m’apporte l’illusion d’avoir enfin le droit d’aller près de vous, qui
semblez devenue l’âme même de ma vie...
Pour la première fois, il lui parlait ainsi... Mais pour l’enhardir,
lui, pour la rendre faible, elle, il y avait l’envoûtement de la nuit
amoureuse, le mystère troublant de l’obscurité à travers laquelle ils
avançaient, oublieux déjà de ceux qui les suivaient...
Pourtant, elle avait eu un léger mouvement. Il eut peur de la voir se
dérober. L’heure, pour lui, était bien passée où, par un chevaleresque
scrupule, il cherchait à se détourner d’elle, ayant pleine conscience de
ce qu’il avait à lui offrir en retour de ce qu’il souhaitait d’elle.
Aujourd’hui, il était prêt à une folie pour la conquérir... Mais, aussi,
il savait bien quelle femme elle était; qu’un mot, un geste lui eussent
irréparablement enlevée, prononcés ou tentés avant la minute suprême où
la volonté défaille... Et sa voix se fit suppliante pour implorer:
--Soyez très bonne, très indulgente! J’irai près de vous, si vous le
préférez, sans vous parler, sans vous demander même le don de votre
voix, de cette voix dont la magie a fini par me faire perdre toute ma
raison... Je vous jure que je mérite que vous vous montriez généreuse,
car j’ai si peur de vous déplaire,--et ainsi, de vous perdre!--que cette
crainte m’a donné le courage, dont je ne me serais jamais cru capable,
de vous taire... ce que vous semblez ne pas vouloir entendre... Et
pourtant si vous saviez--écoutez ceci comme une confession que j’ose
parce que je ne vois pas vos yeux sévères--quels rêves je fais, j’ai
envie de vous murmurer, comme une prière très humble... Des rêves qui me
hantent depuis que je vis près de vous, avec l’espoir insensé que votre
cœur enfin sera entraîné par le mien!
Presque bas, elle dit avec une sorte de supplication grave:
--Ne parlez pas ainsi, il ne faut pas...
--Pourquoi? Au contraire, il faut que vous sachiez. La vérité a toujours
le droit d’être entendue, parce qu’elle est la vérité... Demain, vous
ferez de mon aveu ce que vous voudrez, vous oublierez toutes les paroles
que, ce soir, je n’ai plus la sagesse d’enfermer dans ma pensée! Demain,
je recommencerai à me taire si vous l’exigez... Mais laissez-moi, une
fois au moins, vous dire un peu ce que vous m’avez jeté dans l’âme...
Jamais encore aucune femme n’avait exercé sur moi cette incessante et
irrésistible attraction qui, tous les jours, me ramène vers vous avec
l’espérance qu’enfin je découvrirai le secret de vous toucher...
Elle répéta encore, un peu d’une voix de rêve:
--Il ne faut pas dire ces choses, que je ne devrais pas écouter...
Mais il ne parut pas l’entendre; pas plus qu’il ne s’apercevait
maintenant que, l’obscure avenue traversée, la route montait vers les
Xettes dans la blanche clarté que versait le disque pâle, suspendu très
haut dans la nuit.
Il ne savait plus qu’une chose, c’est qu’il marchait à côté d’elle, si
près qu’il avait aux lèvres la senteur d’œillet, qui était son parfum;
qu’à chaque pas, il frôlait les plis du manteau qui emprisonnait tout
entier son jeune corps svelte... Ainsi que sa fière volonté gardait,
bien caché, le mystère de son cœur.
Et, de cet accent très doux que l’âme écoute, il continua:
--Vous avez bien accepté les fleurs que vous jetaient les autres, dont
l’admiration m’était un supplice, vous pouvez bien me permettre de vous
offrir l’aveu de ce que j’ai dans le cœur pour vous qui vous êtes
emparée dédaigneusement de moi, non pas seulement par votre merveilleux
talent, mais par... tout ce qui fait de vous une femme ne ressemblant à
aucune autre!
--Oh! si, pareille à toutes les autres! murmura-t-elle, secouant la
tête.
--Pas pour moi... Vous êtes l’unique!... Vous êtes entrée dans ma vie
dès le premier jour où je vous ai vue, là-bas, chez Mme Arnales; entrée
si victorieusement que j’ai eu peur de vous, parce que je vous devinais
trop puissante... J’ai hésité à venir ici, sachant que je vous y
trouverais et je prévoyais quelle tentation serait pour ma faiblesse ce
bonheur délicieux de sentir quelque temps ma vie effleurer la vôtre,
sans avoir le droit de vous en dire merci... Ce bonheur, je l’ai goûté,
mais il ne me suffit plus!... Je ne puis plus me résigner à vous
entrevoir seulement, lointaine et indéchiffrable, à jouir seulement
comme les autres du timbre affolant de votre voix, des clartés et du
mystère de votre regard, de vos sourires et de vos silences, de vos
pensées dont vous livrez juste assez pour qu’on désire passionnément les
pénétrer toutes; de la grâce jeune de vos gestes, de vos fiertés, de vos
froideurs, qui sont une séduction devant laquelle je ne puis plus me
défendre... J’ambitionne tous ces trésors pour moi seul... J’ai la soif
de trouver les mots qui m’ouvriront votre âme close, qui me mériteront
de pouvoir enfin vous donner tout bas le nom qui est le vôtre dans ma
pensée, _ma_ Denise.
Elle n’essayait plus de l’interrompre. Ce qu’il lui disait là, depuis
bien des jours, elle en entendait l’aveu silencieux. Mais les mots qui
le lui murmuraient soudain, dans la douceur recueillie de cette nuit
tiède, distillaient une ivresse qui, délicieusement, brisait sa volonté.
Elle avançait maintenant, envahie par la sensation de se mouvoir en un
rêve charmeur, le regard perdu vers les lointains, voilés d’une gaze de
brume, de ce paysage vaste dont la clarté de lune faisait un paysage de
songe; où, à leurs pieds, frissonnait un lac d’argent entre des
montagnes d’ombre. Elle avait oublié ceux qui marchaient derrière elle,
sur la route blanche; bien seule avec cet homme qui la berçait de
l’éternel cantique d’amour, dont le murmure fait tressaillir divinement
l’âme de toutes les jeunes, quand elles ont aux lèvres le goût chaud de
la vie.
A travers la nuit silencieuse, elle entendait monter vers elle sa voix
soudain changée, assourdie et profonde, dont les sonorités passaient sur
elle comme une enveloppante caresse, et, plus que les paroles mêmes, lui
révélait quel émoi bouleversait l’orgueilleux dilettante jusqu’alors si
maître de lui-même. Tout son être, à cette heure, criait vers elle; et
elle éprouvait une sorte de joie étrange à le sentir vaincu; à se
sentir, elle, la toute-puissante, la femme dispensatrice suprême d’un
bonheur dont, seule, elle possédait pour lui la source vive... Elle ne
le jugeait plus; pas plus qu’elle ne songeait à se dérober, ni ne
raisonnait, emportée par le grand souffle de passion dont il
l’enveloppait impérieusement... Elle n’était plus que l’aimée écoutant
celui qui l’aime, et elle eût voulu que cet instant ne s’achevât pas
encore, où chantait en tout son être l’allégresse divine...
Pourtant, le terme en était venu. La côte était gravie et devant eux,
c’était la maison de Mme Champdray. Machinalement, elle s’arrêta. Lui,
comme elle. Sous la pâle lueur d’argent, il la vit, silhouette souple
dans son grand manteau rose, son jeune visage ébloui, avec des prunelles
profondes où flottait la même mystérieuse expression d’ivresse grave qui
entr’ouvrait les lèvres et les faisait trembler...
Alors, comme un torrent, la tentation jaillit en lui de l’attirer dans
ses bras, de meurtrir de baisers les yeux dont il adorait le regard, la
bouche désirable qu’il avait soif de sentir brûler sous la sienne...
Pourtant, il ne fit pas un geste vers elle... Un instinct lui criait que
s’il s’abandonnait ainsi, il la perdait!
Mais la tentation était si violente que, cette fois, avec une sensation
de délivrance, il vit approcher Mme Champdray, qui avait monté la côte
au bras de Grisel. La voix sourde, il dit:
--Denise, vous me pardonnez de vous avoir ainsi parlé?... Je vous aimais
trop, je ne pouvais plus me taire...
Sans un mot, elle inclina la tête et resta immobile, la bouche close,
tandis que les adieux s’échangeaient autour d’elle; et, à peine, il
effleura la main dégantée que la sienne avait implorée, tant elle la
déroba vite. Mais nulle parole ne lui eût été plus précieuse que le
regard rencontré une seconde dans la double étoile des yeux...
Il la vit lentement, aux côtés de Mme Champdray traverser le jardin,
puis elle disparut dans la maison...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
--Bonsoir, petite, allez vite dormir maintenant et ne rêvez pas trop à
vos succès! dit Mme Champdray, embrassant le jeune front qui se tendait,
comme chaque soir, vers elle.
Dormir! Un bizarre sourire passa sur les lèvres de Denise. Une fièvre
semblait la brûler; et, seule dans sa chambre où la lune découpait un
carré de lumière, elle rejeta instinctivement son manteau, avec
l’impression d’une flamme qui lui dévorait le visage. Mais elle ne
s’approcha pas du cadre de la fenêtre ouverte sur la nuit enchantée,
comme si elle eût eu peur de retrouver là d’Astyèves, lui murmurant les
mots que toute sa jeunesse souhaitait entendre encore... Ah! ces mots,
éternellement les mêmes, éternellement charmeurs, comme ils avaient
pénétré dans son cœur de vingt ans, son pauvre cœur de femme créé pour
se donner, qui étouffait dans la fière solitude où elle l’enfermait!
--Il m’aime! mais moi, moi, pourtant, je ne l’aime pas? pensa-t-elle
avec une sorte d’épouvante.
Alors pourquoi l’avait-elle écouté?... Comment avait-il pu jeter en elle
cette ivresse qui la dominait peu à peu quand il lui parlait sur la
route solitaire...
Pourtant, elle n’était pas une fille romanesque et elle savait bien de
quel alliage était fait l’amour dont elle venait d’entendre l’aveu. Il
l’aimait, comme d’autres déjà l’avaient aimée! Non pour l’épouser et
pour l’arracher ainsi à son avenir de travail, à cette vie de théâtre
dont elle était menacée!... Alors, pourquoi ne lui avait-elle pas
répondu comme aux autres, dédaignant leur injurieux hommage?...
Pourquoi, à cette heure où elle descendait dans l’intimité de son âme, y
découvrait-elle que s’il fût venu à elle lui demandant d’être sienne à
jamais, la petite graine d’amour qu’il avait déposée en son cœur, que de
toute sa volonté elle avait empêchée de germer, se fût épanouie en une
plante superbe dont le fruit les eût divinement enivrés...
Oh! être aimée! Être la vie, l’âme, le tout d’une autre créature, quelle
douceur! En était-il une comparable à celle-là, même ne donnât-elle
qu’une illusion de bonheur? D’où venait donc que tout à coup, elle le
sentait ainsi avec cette intensité douloureuse? D’où venait qu’à cette
heure tout son être jeune appelait cette caresse du regard, de la voix,
des lèvres qui fait défaillir l’âme dans une félicité sans nom dont le
souvenir demeure vivant même au cœur des aïeules...
Ah! Dieu, était-ce donc qu’elle aimait d’Astyèves? qu’il l’avait vaincue
parce que son amour, dominateur et suppliant, l’avait enveloppée alors
que, pour un moment, nul souci matériel, nulle préoccupation de la vie
quotidienne ne la maintenait de force hors du rêve... Parce que cet
amour s’était révélé à elle dans l’enchantement des jours d’été, des
crépuscules tièdes, des soirs étoilés, dans le silence vibrant des beaux
bois où l’ombre était parfumée, où l’air bruissait comme un chant dans
les aiguilles des sapins...
Les mains jointes d’un geste d’angoisse, elle songeait, toute brisée,
inconsciente des minutes qui s’enfuyaient, son regard fixe arrêté sur le
vaste ciel limpide. La lune était maintenant très haut et la nuit claire
épandait son calme infini sur les montagnes obscures estompées par la
brume, sur les bois silencieux, sur les métairies blanches où les êtres
reposaient dans la mort bienfaisante du sommeil...
Discrètement, sa porte s’entr’ouvrit.
--Denise, ma chérie, êtes-vous souffrante? Depuis que vous êtes rentrée
dans votre chambre, je ne vous ai pas entendue remuer. J’ai frappé et
vous ne m’avez pas répondu.
C’était Mme Champdray qui, devant l’obscurité de la pièce, s’arrêtait
surprise.
Denise tourna la tête et son blanc visage alors apparut très grave sous
le reflet de lune qui, seul encore, éclairait la pièce. D’un mouvement
de créature qui s’éveille, elle se dressa. Une ombre de sourire glissa
sur sa bouche et, la voix lente, elle dit:
--Ma chère grande amie, c’est ma sagesse qui est malade! Il me vaudrait
mieux, je crois, repartir pour Paris. Je me croyais bien forte et je
découvre que je suis faible autant que les autres... Ah! je désire trop
être aimée!
A peine, vraiment, elle avait conscience qu’une âme entendait ce cri
jailli de la sienne. Elle songeait tout haut, certaine d’être comprise,
quel que fût l’aveu qui lui échapperait.
Mme Champdray l’attira doucement:
--Pauvre enfant! sûrement, vous l’aurez, votre part d’amour... Mais il
faut l’attendre de qui seulement peut vous la donner! Ne vous fiez pas
aux autres hommes. Ils vous feront souffrir quand vous leur aurez
abandonné votre cœur...
--Je le sais..., sans illusion... C’est pourquoi je n’ai aucune excuse
pour montrer cette misérable lâcheté!
--Enfant, il ne faut pas être si sévère pour vous-même; demain, vous
retrouverez toute votre vaillance et je vous y aiderai de mon mieux, si
vous le désirez. Ce soir, petite Denise, vous avez mal aux nerfs; vous
avez trop chanté de musique capiteuse, trop entendu de paroles qui
grisent... Et aussi trop regardé le clair de lune! Il faut maintenant
que l’enfant soit sage, qu’elle ferme sa fenêtre, allume prosaïquement
sa lampe et s’en aille bien vite dormir sans plus rêver ni penser...
Il y avait une autorité apaisante dans l’accent de Mme Champdray; et de
lui trouver cette délicate tendresse de mère, une reconnaissance infinie
pénétra Denise. Comme une enfant fatiguée, elle appuya sa tête sur
l’épaule de son amie.
--Oh! madame, que vous êtes bonne, et que toute mon âme vous remercie...
--De bien peu de chose, ma chère petite fille... Allez vite vous
reposer. Et que la paix soit avec vous...
D’un geste affectueux qui ressemblait à une bénédiction, elle avait posé
la main sur les cheveux de Denise. Puis, doucement, comme elle était
venue, ayant elle-même allumé la lampe, elle sortit de la pièce...