BLANCHE.»

Il n'y eut pas de réponse.

* * * * *

Un dimanche, Mme de La Croze, qui sortait de Saint-Augustin, où elle

avait entendu la messe avec sa fille, demeura épouvantée de ne plus voir

Blanche auprès d'elle. Vainement, elle interrogea le cocher et le valet

de pied de l'hôtel, et, rentrant à l'église, explora le temple presque

désert, les confessionnaux, la sacristie.

Des abbés, des religieuses aidèrent la pauvre dame en ses recherches

bien inutiles, car déjà une voiture emportait Mme de Montreu vers

l'hôtel de la rue Boissy-d'Anglas.

--Monsieur de Pontaillac? gémit la visiteuse.

--Monsieur est à table, répondit l'ordonnance Clément.

--Seul?

--Non, madame.

--Annoncez la marquise de Montreu.

La Stradowska déjeunait chez Raymond. Le capitaine se leva; elle le

suivit au salon, et devant la rivale, elle ne se contint plus:

--Vous êtes une fille!

--Et toi, une insolente! hurla Pontaillac. Je te chasse!

Christine allait souffleter la marquise; mais en les voyant, lui si

troublé, elle si affolée, l'un et l'autre si horriblement perdus, la

jeune femme s'éloigna de la maison du malheur.

Blanche et Raymond échangèrent un baiser d'amour.

--De la morphine, ami? Je deviens folle!... De la morphine?

--Non.

--Par pitié?

--Non! non!

--Une piqûre?

--Jamais!... Regarde: le poison me dévore!...

Mme de Montreu ne l'écoutait pas: les cheveux en désordre, les yeux

fous, elle se cramponnait à l'homme, entrait ses doigts dans la poche de

la vareuse, du gilet, du pantalon. Insouciante de toute pudeur, elle se

faufilait partout, énervant l'amoureux, l'émoustillant d'une luxure de

courtisane:

--Ah! voici une Pravaz!

Il lui arracha l'aiguille d'or, l'écrasa, et bientôt vaincu par les

larmes de la maîtresse, par les soupirs menteurs, il dut trouver une

autre aiguille et préparer lui-même la solution.

Allongée sur un divan, dégrafée, comme offerte aux joies de la chair,

Blanche murmurait:

--Pique-moi?... Pique-moi?... Pique-moi?...

Raymond obéit. Elle lui souriait voluptueusement:

--Je me réveille!... Oh! c'est bon!... Encore?... Encore?...

Grise-moi... Encore?... Encore?... Je t'aime!... Je t'aime!... C'est le

Paradis!... O mon sauveur, je t'aime!

* * * * *

Où fuir? Où se cacher?

Mme de Montreu n'aurait pu supporter les fatigues d'un grand voyage;

mais le capitaine avait une villa, à Fontainebleau, et le soir même, les

amants s'y rendirent.

Depuis trois jours, ils menaient une véritable existence de possédés,

fuyant le soleil, tous deux hâves et flétris, tous deux vieux, lui à

trente et un ans, elle à vingt-quatre!

En cette villa située sur les bords de la Seine, ils vivaient dans une

chambre qu'éclairaient, la nuit et le jour, des bougies--une chambre de

deuil, une chambre de mort,--et toutes les démarches de M. de Montreu,

pour retrouver sa femme, étaient infructueuses.

Grâce à Hornuch, le pharmacien de la rue de Gomorrhe, ils s'infiltraient

le poison à hautes doses, bien décidés à mourir ensemble. Leur

corps--les bras, la poitrine, le ventre, les jambes--toute la peau

disparaissait sous des arabesques étranges, rouges comme des rubis,

jaunes comme des topazes--et, nus, ils s'admiraient, illuminés de

surnaturelles visions, et ils s'aimaient, se glorifiant de ne pas être

semblables aux humains.

L'ordonnance qui les servait, Clément, seul domestique là-bas, n'osait

plus les regarder, tant leurs yeux s'animaient de flammes bizarres, tant

leurs lèvres balbutiaient de folies et de menaces.

Un matin, le capitaine donna l'ordre à son serviteur de ramener de Paris

un de ses chevaux et de lui apporter une de ses grandes tenues

d'officier. Le soir, il dit au valet:

--Tu me réveilleras à cinq heures, pour la revue.

--Quelle revue, mon capitaine?

--La revue de demain, imbécile!

* * * * *

La nuit.--Trois heures.

Dans le salon, les amants s'embrassaient, lorsque Pontaillac, désolé de

son impuissance absolue, vociféra:

--Si je suis mort pour l'amour, je ne suis pas mort pour la Patrie!

Alors, sur la prière de l'homme, Blanche se mit au piano, et le

capitaine entonna l'hymne des batailles:

_Voyez là-bas comme un éclair d'acier,

Ces régiments passer dans la fumée!

Ils vont mourir--et pour sauver l'armée,

Donner le sang du dernier cuirassier_!

Ivre de morphine, l'oeil en feu, il sabrait des mains à droite et à

gauche, et prise de peur, la dame s'éloignait.

--Qui vive? gronda-t-il en la saisissant à la chevelure. Qui vive?...

Nom de Dieu qui vive?

--Raymond... J'ai tué notre... petit... Pardonne-moi? suppliait Blanche.

--Qui vive?

Il la secouait effroyablement:

--Qui vive? Qui vive? Qui vive?

Tout à coup il s'arrêta pour recevoir entre ses bras sa maîtresse

expirante et la coucher sur le tapis.

--Je l'ai tuée... Oh!... oh!...

Raymond voulut crier, les mots s'étranglèrent dans sa gorge; il voulut

sonner; ses doigts rigides ne purent se mouvoir.

A genoux, il invoquait la morte.--Il chancela et dormit.

Éveillé, il pleura d'horreur, et s'élançant vers la chambre voisine, il

se dit: «Je rêve!»

Devant la porte du salon qu'il refermait, l'image de Blanche et toutes

les funèbres réalités s'évanouirent. Et de même qu'au milieu des songes,

nous déchirons certains voiles, à la lueur plus éclatante d'autres

mystères--ainsi le morphinomane subissait de nouvelles hallucinations.

* * * * *

Cinq heures.

L'ordonnance entra:

--Mon capitaine, la bête est sellée.

--Bien... Je vais m'habiller... Aide-moi.

* * * * *

Six heures.

M. de Pontaillac, en grande tenue, monta à cheval. Il galopait sur la

route. Une poussière se souleva; des clairons retentirent, et

l'officier, en saluant du sabre un régiment de chasseurs, eut le tableau

de la guerre, des canons, de la mitraille, des étendards éployés au vent

de la victoire. A la tête des troupes, il cria:

--En avant, et vive la France!

Au commandement de: «Halte!» officiers, sous-officiers et cavaliers,

immobiles, regardèrent un cheval furieux emporter une ombre d'homme: la

tête amincie valsait sous le casque blanc et or à la noire crinière; la

poitrine flottait sous la cuirasse de blanc métal; les jambes pendaient,

bottées et extraordinairement maigres et molles, et Pontaillac, avec son

visage anguleux, son long nez, ses yeux caves, ses moustaches effilées,

son armure cliquetante,--lui si brave, autrefois si robuste, si beau, si

intelligent--Pontaillac avait l'air d'un Don Quichotte sinistre et

moderne.

On accourait. Il tomba, dans la rougeur de l'aube printanière; il tomba

épuisé et non pas vaincu; il tomba mort, le sabre au poing, en râlant un

appel à la charge glorieuse:

--Là-bas... comme un éclair d'acier!

Morphine · 第 26 / 27 题