Rue de Gomorrhe, au quartier de l'Europe, M. Sosthène Hornuch,
pharmacien de seconde classe, attirait une clientèle nombreuse.
Long et maigre, les yeux bleus, les lèvres rasées, des favoris jaunâtres
en éventail, un ruban violet à la boutonnière, il offrait toutes les
apparences d'un grand imbécile--et il était un grand misérable. Il se
disait membre de plusieurs sociétés philanthropiques et même fondateur
d'une oeuvre: cela lui coûtait quelques louis, chaque année, et lui
valait, outre l'estime du voisinage, une réclame générale et productive.
A la devanture d'Hornuch, rien de spécial. On voyait là, comme chez tous
les pharmaciens, d'énormes bocaux rouges et verts, des peaux de chat
contre les douleurs, des colliers, des bagues et des médailles contre la
migraine, et puis des boîtes, des flacons; mais Hornuch possédait deux
laboratoires, l'un destiné à l'exécution des ordonnances, l'autre
réservé aux mystères de l'établissement.
Parisien de Paris, à cinquante ans, M. Hornuch demeurait veuf, chargé de
trois filles, Annette, Irma et Zélie, trois blondes grasses en état de
se marier. D'abord, il avait inventé des sirops et des pastilles-rhume,
des onguents-hygiène, mais soit que le nerf des publicités lui manquât
ou que ses découvertes ne fussent pas bien sérieuses, il entendait
gronder la faillite.
--O papa, nous coifferons sainte Catherine! s'écriaient les jeunesses.
--Peut-être que non, mesdemoiselles!
Et Sosthène lança au ciel son «eureka» de potard: il venait de trouver
non pas la lumière, ni la gravitation universelle, ni la poudre sans
fumée; il venait de trouver le moyen d'amener de l'or, en jetant par
terre ses scrupules d'honnête homme.
--Mes enfants, dit-il, je vais renvoyer mes commis, et on travaillera en
famille!
Le pharmacien et ses trois créatures se mirent à fabriquer de la
morphine, selon les procédés de Robertson, de Robiquet et Grégory.
Dans le laboratoire, la nuit, les demoiselles Hornuch gagnaient leur
dot, sous le gaz, et à la clarté sinistre des fourneaux: Annette
installait les alambics et les cornues, faisait macérer l'opium en un
vase d'eau à 38º, de manière à en extraire tous les principes solubles;
Irma évaporait la solution au bain-marie, après y avoir ajouté du
carbonate de calcium en poudre pour neutraliser les acides libres;
Zélie, le liquide étant concentré, y mêlait du chlorure de calcium--et
le papa terminait les autres précipités, les autres concentrations, les
diverses métamorphoses du plus important des alcaloïdes de l'opium.
Ces chimistes blondes, suèrent et peinèrent, étranges en leur immense
tablier noir;--mais quelle richesse! quelle joie!
Presque tous les collègues, épouvantés des suicides, des assassinats
commis par les adeptes de la morphine, dédaignaient les bénéfices du
poison, et une clientèle afflua rue de Gomorrhe. Sans la moindre
ordonnance, on délivrait des doses considérables aux malades: on ne
s'inquiétait ni de la personnalité du visiteur, ni de sa situation, ni
des causes qui l'entraînaient à l'emploi excessif de la terrible
substance; on vendait des Pravaz; on distribuait mystérieusement des
brochures élogieuses sur le Nirvâna. Zélie en mourut; son père et ses
soeurs continuèrent d'en vivre.
Aujourd'hui, Annette et Irma étaient très bien mariées, et Hornuch
fabriquait et vendait le poison, à l'aide de quelques élèves. Certes, il
n'ignorait pas que l'an passé, le tribunal de la Seine avait condamné un
marchand de morphine à deux mille francs d'amende. Deux mille francs! La
belle affaire pour un homme qui gagne trois, quatre, cinq cents francs
par jour!
Une franc-maçonnerie s'établit entre Luce Molday, Thérèse de Roselmont
et d'autres morphinomanes galantes. Celles-ci payaient en nature
l'empoisonneur; celles-là bazardaient bijoux, mobilier, volaient les
hommes pour satisfaire l'irrésistible besoin. Et la contagion gagna les
couturières et les modistes de ces dames, les amies, vieilles et laides,
comme les plus jeunes et les plus aimables.
Hornuch venait d'inaugurer dans son arrière-boutique un véritable
institut de piqûres, avec un salon pour les hommes et un autre pour les
femmes. On entrait là, les yeux sombres, la face livide; on en sortait
les yeux brillants, les lèvres empourprées--et tous ces êtres
charriaient le poison, menaçaient de vicier le sang généreux de la
France.
Thérèse et Luce obtinrent une vogue parmi les gommeux et les rastas: on
les suivait au Bois, au Cirque, au théâtre, à l'Elysée, au Moulin-Rouge,
et des amateurs les distinguaient, espérant des sensations inédites.
--Voici les Pravaz!
Réclames vivantes d'Hornuch, elle s'enorgueillissaient de montrer la
petite seringue; elles se piquaient, exagéraient les ivresses du mal
Wood; mais un soir elles disparurent, et le capitaine lut dans le
_Rabelais_ l'histoire de leur internement à Sainte-Anne.
Effrayé des tableaux, il voulait s'arrêter; il ne le pouvait plus, et il
devint le superbe client de l'alchimiste.
C'est alors que, tantôt sous la domination absolue du stupéfiant et
tantôt sous le délire de l'abstinence, au milieu des rages de sa défaite
morale et physique, le comte de Pontaillac écrivit un journal intime:
_Paris, le 4 décembre 1890_.
Hier, je me suis présenté à l'hôtel du boulevard Malesherbes. Angèle, la
femme de chambre, allait m'introduire chez sa maîtresse, quand Olivier
est entré au salon: «Ma femme est malade, a-t-il dit, les yeux rouges.
Excuse-nous, Raymond; nous sommes bien malheureux...» J'avais envie de
l'égorger!...
_Le 5 décembre_.
Christine est pleine de grandes intentions voluptueuses; mais, le
pot-au-feu de la Villa Saïd ne m'exalte plus. Il faut que j'abandonne la
Pravaz, car j'aurais trop de honte, à la renaissance des amours de ma
bien-aimée... Blanche va guérir, s'embellir, et je la posséderai de
nouveau, de par le diable!
_Le 16 décembre_.
Onze jours de jeûne... Il me monte des sueurs froides, et mes dents se
serrent convulsivement... Impossible d'écri...
_Le 17 décembre_.
Je lutte... Je lutte... Oh! quel supplice!... Tanner, Merlatti, tous les
jeûneurs s'amusaient!...
_Le soir du même jour_.
Une idée de suicide m'envahit... Sortons!...
_La nuit, quatre heures_.
Je rentre d'un cercle où j'ai taillé une banque rasoir... Le
portefeuille est bourré; l'or fait craquer mes poches!... Ah! l'ignoble
bataille!... J'envoie tout cet argent à l'Assistance publique...
_Le 18 décembre._
Non! Non! Plus de poison!... Je vivrai, j'aimerai!
_Le 19 décembre._
Il ment, Hornuch; il ment, lorsqu'il déclare que des êtres supérieurs
prennent de la morphine comme nervin, afin de se tirer d'un état
d'équilibre instable... Il ment, je le jure! La morphinomanie est une
ivrognerie--et pas autre chose.
_Le 20 décembre._
Au cercle, j'ai perdu tout ce que j'avais gagné, tout ce que j'ai donné
aux pauvres--et mille louis de plus. Tant mieux!
_Le 21 décembre._
Quelle est donc la nature de mes rêves, dans ma folie passionnelle? Quel
est pour moi l'idéal du bonheur? Je m'interroge, et démêlant le sens
caché, l'idée mère de ma poésie, le mystère qui obsède ma pensée, je
veux, si je me décide à me tuer, que Blanche succombe avec moi, de telle
sorte que de nos corps amoureux se dégagent en même temps les flammes de
nos esprits et que ces lueurs jumelles vivent ensemble, dans les Limbes
sans fin de l'éternité. C'est la vie unitive! C'est le beau rêve de
Platon, le dogme immuable des déshérités de l'amour, ici-bas!
_Le 22 décembre._
Je voudrais l'avoir tuée--et mourir...
_Le 23 décembre._
Est-ce que ce n'est pas ainsi que l'on devient fou? Il me semble que ma
tête se rétrécit et que mon cerveau se dilate...
_Le 24 décembre._
Mes yeux se cavent, ma figure est livide... Je regarde avec effroi ce
qui m'entoure... Je crains la mort; je pense à la mort, et je ne puis
comprendre ces idées qui me suivent partout, au milieu de mes camarades,
et près de Christine, et dans la solitude de la nuit. Je sais que cela
est folie, et je ne saurais éloigner cette folie, tout en la jugeant
telle.
_Le 25 décembre._
J'entends siffler des balles--et j'ai peur, moi, un soldat!
_Le 26 décembre._
Les accès de frayeur sont moins intenses; j'arrive à en rire... Qu'on me
mène sur un champ de bataille, et l'on verra si M. de Pontaillac est un
lâche!
_Le 27 décembre._
Mon ordonnance m'a relevé... J'étais tout mouillé...
_La nuit._
Je pleure de honte...
_Le 28 décembre._
J'ai visité les catacombes; j'ai touché des têtes de mort, et depuis je
n'ai plus rêvé que fosses et cimetières...
_Le 29 décembre._
Sous une impulsion irrésistible dont je me rendais compte, sans pouvoir
la vaincre, je suis allé me jeter dans une fosse nouvellement ouverte du
cimetière de Saint-Ouen. Au fond du trou, je m'écriai: «Mon Dieu, prenez
pitié de moi!»... Interpellé sur ma position, j'ai dit que j'étais tombé
par accident, et un gardien a observé: «Ce monsieur doit être un
Anglais, un fantaisiste...»
_Le 30 décembre._
Des voix m'ordonnent de tuer Blanche et de me tuer ensuite, et comme je
résiste, les voix répètent dans un ouragan épouvantable: «Tue! tue!...
Il nous faut des coeurs; nous avons absolument besoin de coeurs:
procure-nous-en!» A table, ces voix sortent de mon assiette; au lit, de
mon oreiller: «Tue! tue!... Il nous faut des coeurs!...»
_Le 31 décembre._
Elle m'intéresse, la psychologie de ma folie. Je prends pour des
réalités, soit des produits de mon imagination, soit des souvenirs
revêtus d'une forme matérielle, et j'accorde à certaines réalités des
apparences absolument différentes de ce qu'elles sont.
D'après le philosophe Despine, je vérifie l'exactitude remarquable de
cette synthèse du Dr Lasègue: «L'illusion est à l'hallucination ce que
la médisance est à la calomnie. L'illusion s'appuie sur la réalité;
l'hallucination invente de toutes pièces: elle ne dit pas un mot de
vrai.»
J'ai des illusions «extérieures»: le bruit du vent est la voix de
Christine; les nuages sont des fantômes; les arbres, des spectres; mon
chien, un montagnard, se transforme en boeuf, en lion, en éléphant; puis,
le chien disparu, l'hallucination me montre là-bas un hibou aux ailes
larges de quinze mètres. Je n'ignore point que jamais hibou n'atteignit
cette envergure, et cependant, je regarde l'animal et je l'entends
hurler...
Suis-je donc plus fou que ces mille personnes réunies en un bal
parisien, le soir de l'exécution du maréchal Ney? Un monsieur est là; il
se nomme Maréchal _aîné;_ le domestique annonce: «Le maréchal Ney!»
Alors, toute l'assemblée tressaille, et Daniel Tuke rapporte ces mots du
Dr Wigan, l'un des invités: «_Malgré nous,_ la ressemblance de ce
monsieur avec le Prince demeurait parfaite!»
Influence de l'imagination sur les sensations ou folie, quelle est la
limite? Où est la vérité?
_Le 1er janvier 1891._
Je subis un trouble de l'accommodation, et la diplopie est à un très
haut degré. Lorsque je place un verre rouge devant l'un de mes yeux, la
diplopie semble varier en sa nature et son intensité.
A quoi attribuer ce phénomène? A-t-il pour cause mon état de faiblesse?
Est-il une des résultantes forcées de l'abstinence morphinique?
J'éprouve une vive douleur dans tout le système amoureux; mais si j'en
crois les pathologistes, c'est le signe précurseur du réveil!
_Le 3 janvier._
Mon estomac est frappé d'une paralysie intermittente. En arriverai-je à
ne plus pouvoir digérer? Claude Bernard a vu la sécrétion de la glande
sous-maxillaire s'arrêter chez un chien morphinisé.
_Le 4 janvier._
A propos de chiens, essayons des expériences _in anima vili_... des
animaux. Jouons au petit Pasteur, au petit Levinstein.
_Le 21 janvier._
EXPÉRIENCES: 1° J'ai injecté trois fois par jour sous la peau d'un
pigeon 5 centigrammes de morphine pendant dix jours--et le dixième jour,
il est mort, quatorze minutes après la dernière injection.
2° J'ai fait pendant sept jours, à ma chienne Myrrha, une injection de
20 centigrammes de morphine par jour; le troisième jour, elle a
frissonné, et le septième, elle est morte.
3° Je prends un gros lapin; je lui fais une injection de 45
centigrammes, et, juste en quarante-cinq minutes, il roule des yeux
fous--et il expire...
_Le 22 janvier._
Dans mon _état passionné_, il m'arrive de me croire condamné à mort, et
je souffre autant que Celui de la Grande-Roquette qui voit venir l'heure
de la guillotine.
Ma souffrance n'est pas imaginaire, et je me compare à un métal ballotté
entre le pôle «positif et véritable» de la douleur et le pôle «négatif
et faux» de la cause.
_Le 23 janvier._
Toute la journée, j'ai rôdé près de l'hôtel Montreu... L'idée de Blanche
est une torture. Je revois la marquise, telle qu'elle m'apparut, le soir
du bal, chez le Dr Aubertot, dans le jardin d'hiver... Elle se baissait,
relevait ses jupes brodées... Ah! le bas de soie gris-perle!... Ah! la
jarretière aux boucles diamantées!...
_Le 24 janvier_.
La faim de morphine me tenaille... Il y a en moi quelque chose qui
parfois me cloue sur place et me déchire, comme si de longues pointes
rougies surgissaient de mon corps et tourbillonnaient, au-dessus de mes
yeux, en gerbes d'éclairs.
_Le 25 janvier_.
Blanche m'a trompé, en affirmant qu'elle était enceinte, et je souffre
de ce mensonge.
Pour m'étourdir, pour oublier, j'ai joué trois nuits entières à
l'_Épatant_, aux _Deux-Mondes_, et même dans les tripots... J'ai pris de
nombreuses culottes, un total de quatre cent mille... Je souhaite ma
ruine...
_Le 26 janvier_.
Cette nuit, à un bal, j'errais seul et lamentable, avec un faux nez; et
des pierrots, des arlequins, des almées, des colombines et des
polichinelles passaient et disaient: «Le drôle de type!... Il a des yeux
de voleur!...» On surveillait mes doigts...
_Le 27 janvier_.
Gueuse de morphine! J'admets que Blanche soit là vivante et amoureuse.
Aurais-je la force de lui témoigner mon amour? Non, je suis vidé,
nettoyé, f...u!... Demandez à Christine.
_Le 28 janvier_.
Une voiture aux stores baissés m'a promené deux heures sur la route de
Versailles. J'avais une fille magnifique, experte... Pas de résultat!
_Onze heures, la nuit_.
Une autre voiture m'a conduit du Helder à une maison de prostitution--et
là, rien encore!
_Le 2 février_.
Combien de temps faut-il s'abstenir pour ressusciter? Trois ou quatre
mois, disent les auteurs... Je ne pourrai pas...
_Le 3 février_.
Si!
_Le 4 février_.
Je viens de remplir une Pravaz, j'hésite...
_Ce même jour, trois heures_.
Fayolle, Darcy et Arnould-Castellier me supplient de leur ouvrir ma
porte; le major Lapouge se joint à eux. Je refuse. Le colonel du 15e, un
chef intelligent et doux, m'a envoyé un mot des plus aimables. Je ne
recevrai personne; je n'écrirai à personne!... Ah! que la vie est
banale!
_Le 7 février_.
Je hais les physiologistes qui ramènent l'amour à un jeu d'étamines et
de pistils, et la pensée à un simple mouvement de molécules... Je trouve
ridicules les amours platoniques... Or donc, réveillons-nous!...
Cantharides ou sulfure de carbone, lequel des deux?... Tous deux!
_Le 8 février_.
Bravo!... Une belle nuictée chez la danseuse Weg!... O Blanche! O ma
chérie! O mon trésor!
_Le 9 février_.
«Raymond, où vas-tu?» m'a demandé Christine. Et j'ai répondu: «Vers
elle!»
Boulevard Malesherbes, le concierge affirme que ses maîtres sont à Nice.
Je partirai ce soir.
_Minuit_.
Mme de Montreu est à Paris, et c'est sur l'ordre du maître que le
concierge ose me chasser, comme un larbin!
_Le 10 février_.
Olivier, je te tuerai!
_Le 11 février_.
Mais, à quoi bon souffrir toutes les horreurs de l'abstinence, puisque
ma guérison ne sera pas bénie par les amours de l'adorée? Je m'injecte
un gramme de morphine.
_Le 12 février_.
Un gramme et demi.
_Le 14 février_.
Deux grammes.
_Le 15 février_.
Deux grammes et demi... Je laisse l'aiguille fixée au mamelon droit...
_Le 16 février_.
Tout est rouge et jaune; tout est sang et or--les couleurs de
l'Espagne... Depuis une heure, je n'ai pas cessé de rire...
_Le 17 février_.
Je vis dans une atmosphère de lumière et de feu... J'absorbe des
cantharides et du sulfure de carbone... Oh! le singulier duel!... Qui
sera vainqueur, des aphrodisiaques ou de l'empêcheuse d'aimer?
_Le 18 février_.
Fiasco avec Christine; fiasco avec Weg; fiasco avec douze
horizontales... La morphine triomphe, et l'assassin Hornuch est le roi
du monde!
_Le 19 février_.
Je voulais continuer les expériences sur mes chevaux. Je m'arrête. La
mort du pigeon et la mort du lapin m'ont laissé insensible; l'agonie de
ma chienne m'a été douloureuse; la mort de mes chevaux me serait bien
dure.
J'explique mes idées diverses: J'aimais ma chienne et j'aime mes
chevaux; je ne connaissais guère le lapin et le pigeon. Mais, pourquoi
des hommes vivant en dehors des troubles morphiniques, pourquoi ces
hommes s'indignent-ils de voir frapper un cheval ou immoler un taureau,
alors qu'ils tuent un lièvre, un chevreuil, un sanglier, un loup,
blessent une perdrix, égorgent des volailles et des moutons, assomment
des boeufs? Tous les animaux, tous les insectes, tous les êtres
organisés, ont des sensations de joie et de douleur. Pourquoi une mouche
n'est-elle pas sacrée?... Pourquoi?
_Le 20 février_.
Au diable, la science! Au diable! la philosophie, et vive la haute noce!
_Le 21 février_.
Rentré vanné.--Au tableau, huit dames, et huit fiascos. C'est à en
devenir chèvre!
_Le 22 février_.
Je rougis d'avoir tué ma chienne, le lapin et le pigeon. Ces expériences
ne servent à rien, puisque je demeure incapable de pratiquer une
autopsie et d'étudier une intoxication animale ou humaine.
_Le 23 février_.
L'autopsie? Tiens, une idée!
Et ayant abandonné les cantharides et le sulfure de carbone, et ayant
retrouvé son énergie intellectuelle, grâce à la morphine,--Pontaillac
termina son journal par une lettre, un pli scellé à ses armes.
«POUR ÊTRE OUVERT LE JOUR DE MA MORT.
_A Messieurs les professeurs Étienne Aubertot et Émile Pascal_,
Membres de l'Académie de médecine.
Messieurs,
La Faculté dont vous êtes deux illustres maîtres, est obligée par ses
travaux de rechercher des cadavres humains--et l'on voit, à chaque
exécution, ce spectacle bizarre d'un aumônier de la Grande-Roquette qui
vous dispute, au nom du supplicié, le double lot d'une tête, d'un tronc
et des membres.
Ainsi, l'aumônier prive la science et il diminue son apostolat.
Généralement, Messieurs, vous opérez sur des dépouilles d'hôpital, et
quelquefois sur des noyés ou sur des victimes du revolver et des
nombreux modes d'exil terrestre. Mais il est assez rare, je crois, qu'un
vivant vous fasse hommage de son cadavre: veuillez accepter le mien en
souvenir de notre amitié, de votre haute bienveillance.
Je désire que l'autopsie ait lieu dans le grand amphithéâtre, en
présence de vos collègues, du major Lapouge et de tous les autres
docteurs militaires ou civils, internes et étudiants, que vous jugerez
utiles à ce labeur suprême.
Messieurs, puissent vos études éclairer les adeptes de la morphine!
Puissent mon exemple et vos leçons détruire à jamais cette source
d'horreurs--ce fléau pire que les batailles!
Votre admirateur et ami,
Comte Raymond DE PONTAILLAC, capitaine au 15° cuirassiers.