--Mettez-vous là, madame la marquise; étendez-vous sur ce divan, et ne
bougez pas.
--Tuez-moi, si vous voulez!
Pâle comme une morte, Blanche abandonna son être aux doigts profanateurs
de la Xavier; mais elle fut prise d'un dégoût, et se leva:
--Gardez l'argent!
--Vous avez peur! Vous manquez d'estomac! dit la sage-femme qui venait
de toucher cinq billets de mille et devait en recevoir quinze, l'oeuvre
accomplie.
--Non... Non... je n'ai pas peur!
--Soyez calme, alors.
--Oui... oui, madame.
--Ça me connaît, madame la marquise... J'ai débarrassé plus de deux
cents femmes, et je n'ai assassiné personne... que les marmots.
--Vous êtes un monstre!
--Merci.
--Ah! ne me regardez pas!... Ne me parlez pas!... Vous me faites
horreur!
Et, livrée sans défense au terrible examen, la marquise de Montreu
gémissait toujours: «Tuez-moi! Mais tuez-moi donc!» Et ses pauvres yeux
papillonnaient, s'égaraient, allant des manches retroussées de la
bouchère humaine à la fenêtre close, et des rideaux jaunâtres à la table
du sacrifice où l'on voyait de longues aiguilles étincelantes, des
charpies et des éponges, des flacons de phénol et de chloroforme, tout
l'appareil moderne et barbare d'une criminelle obstétrique.
--Ne bougez plus!
* * * * *
Mme de Montreu descendit de voiture dans la cour de son hôtel, et toute
livide, elle dut s'appuyer au bras d'une femme de chambre pour se rendre
à ses appartements.
--Vous informerez monsieur que je ne dînerai pas.
--Bien, madame.
Le marquis trouva sa femme en prières.
--Vous êtes souffrante, Blanche?
--Non, mon ami.
--Pourquoi refusez-vous de paraître au dîner?
--Je jeûne.
--Les médecins vous interdisent ces mortifications dangereuses.
--Les médecins ne sont pas les directeurs de mon âme.
--Vous m'inquiétez, Blanche?
--Olivier, je désire être seule.
Avec les doses de morphine qu'elle tenait de Raymond et qu'elle cachait
en des boîtes à poudre, en des épingles creuses et en des bobines de
soie, Blanche put narguer toutes les crises de son être déchiré. Ses
journées, elle les passait sur une chaise-longue, au milieu des fleurs;
elle lisait des romans, jouait de l'éventail, mais l'éventail et le
livre tombaient des mains inertes, et le sommeil épandait les voiles de
la béatitude; ses nuits, elle les vivait toujours seule, heureuse que
l'isolement empêchât le mari de trahir le mystère des manoeuvres.
Dès qu'elle eut retrouvé un peu de sang et d'énergie, elle exhorta
Olivier à un grand voyage. Elle voulait fuir Pontaillac, le père du
mort; elle voulait fuir Mme Xavier, la tueuse; elle voulait fuir Mlle
Saint-Phar, sa confidente; elle voulait fuir les visages amis ou
ennemis, le témoin et les devinateurs possibles de son crime.
--Où irons-nous, Blanche?
--Loin... bien loin!
Catissou, la vieille servante, accompagna la petite Jeanne au château
des Tuilières, et les Montreu se mirent en route pour la Suède et la
Norvège.
A Stockholm, à Christiania, à Drontheim, le long des glaciers et des
fjords, le marquis se réjouissait des belles couleurs de sa dame; mais
Blanche gardait une forte provision de morphine, et elle se piqua
hypocritement, sous le soleil de Minuit, comme Raymond se piquait, en
toute liberté, sous le soleil parisien.
Éloignés l'un de l'autre, les deux morphinomanes marchèrent vers la
ruine cérébrale et physique, avec les différences de sexe et de vigueur,
dans l'action parallèle de leur anéantissement.
Le capitaine, dont le corps était plein d'abcès très douloureux, avait
des défaillances de mémoire. Un nuage lui enveloppait le cerveau, et
quelquefois il voyait des ronds et des triangles lumineux et flambants à
la place des êtres et des choses. Il lui arriva d'ignorer le nom de son
cercle, de sa rue, de ses amis, de ses domestiques et d'appeler sa
maîtresse: «Louise, Thérèse ou Andrée», et non plus «Christine». Au
quartier, il donnait des ordres étranges, punissait durement les hommes,
ou les complimentait sans raison.
Soldat, artiste, lettré, il s'intéressait aux découvertes de la science
militaire et aux manifestations de la littérature et des arts; mais un
paysage lui révélait une bataille, les stratégies prenaient à ses yeux
les formes de tableaux, et la carte d'état-major s'idéalisait en des
poses de dames voluptueuses. Il admirait l'école des symbolistes, la
musique et la couleur des mots traduisant l'_a_ en noir, l'_e_ en blanc,
l'_i_ en bleu, l'_o_ en rouge et l'_u_ en jaune; il savait que le noir,
c'est l'orgue; le blanc, la harpe; le bleu, le violon; le rouge, la
trompette; le jaune, la flûte;--et loin de se contenter du langage
établi, il cherchait une orchestration générale de la harpe qui est la
sérénité, de l'orgue qui est le doute, du violon qui est la prière, de
la flûte qui est le sourire, de la trompette--l'instrument divin--qui
est la gloire.
Et toutes ces musiques l'emplissaient d'une harmonie bizarre et funeste.
Il chantait un article de journal, habillant les consonnes de couleurs
nouvelles et leur imposant des tons pleins ou moyens. Il créait ça, et
il en était ravi: «la lettre _H_ est violette; c'est un dièze; le _M_
est gris; c'est un bémol.» Ainsi, pour les mouvements: la tête en
arrière incarnait un _O_; le bras droit plié un _K_, et suivaient des
calculs, des chiffres: le _W_ un _8"_; le _L_, un _3'_, etc.
Mais bientôt il dédaignait ces exercices dignes d'un pensionnaire de
Bicêtre. Afin d'oublier Mme de Montreu et la confidence de
maternité--pour lui si incertaine--il voltigea de Christine à d'autres
étoiles, eut une récolte de dames variées, et l'affaiblissement de son
état sexuel le désespéra jusqu'à l'heure où de nouveaux horizons le
grisèrent.
Pontaillac cherchait «l'euphorie» du début: il augmentait les doses de
liqueur--et par la ligature des membres--par le massage--par l'injection
pratiquée dans la veine médiane, il se refit une virginité morphinique.
--Ma bonne amie, disait-il à sa maîtresse... Je vois tout en _rose_! Je
vois des merveilles!
Fixant une fleur placée sur la cheminée, il voyait cette fleur se
changer en un petit bouquet; ce bouquet se développait, atteignait des
proportions colossales; ensuite, apparaissaient des jardins immenses. Et
la sensation ne se bornait pas à un seul objet, et, en d'autres points,
le même phénomène se présentait avec les mêmes caractères. Un papillon
artificiel piqué en haut d'une glace, lui parut animé de mouvements
réels; ce papillon non seulement passait par des couleurs diverses, mais
tournoyait sans cesse d'un meuble à l'autre, avant de regagner son point
de départ où l'homme désabusé le considérait enfin tel qu'il était en
réalité, c'est-à-dire fait de papier et d'une armature de fer.
Aux illusions vinrent se joindre de véritables hallucinations de la vue:
des personnages imaginaires entouraient le lit de Pontaillac, et l'un
d'eux, qu'il reconnaissait, s'approcha de lui à plusieurs reprises. Il
s'avança vers Raymond lentement, lui prit les mains et s'éloigna, dans
une onde lumineuse. Pour obtenir les mêmes apparitions, les mêmes
attitudes, il suffisait au morphinomane de _désirer fortement_ et, en
terme de science occulte, d'_évoquer_.
Raymond était violent, jaloux; il devint apathique. Une torpeur
invincible le terrassait, dès qu'il n'était plus sous le charme immédiat
de la Pravaz;--et, à son lever, il bégayait: «J'ai la tête en plomb et
les bras en caoutchouc.»
Volontairement consigné dans son hôtel et ne s'échappant que pour se
rendre au quartier de l'École-Militaire, il fermait sa porte à tout le
monde. Quand par hasard ou plutôt par surprise, Jean de Fayolle, Léon
Darcy et Arnould-Castellier franchissaient le seuil de l'appartement,
ils restaient ébahis de la quantité de flacons disposés autour d'une
balance: le capitaine aimait peser sa morphine, et faire lui-même ses
solutions.
Désireux de guérir ou peut-être d'éprouver de nouvelles ivresses, il
compliqua le morphinisme du cocaïnisme; mais il abusait toujours et
surtout de la morphine, et l'affection hybride ouvrit un champ illimité
aux troubles psycho-sensoriels et aux hallucinations terrifiantes.
Certain soir, le major Lapouge et les autres amis emmenèrent dîner le
malade au Cercle militaire.
Sur la demande de l'invité, et malgré la grimace de M.
Arnould-Castellier qui aimait les petits coins, on s'assit à une des
grandes tables. Raymond se trouva placé entre Jean de Fayolle et le
major: en face d'eux, Léon Darcy et le directeur de la _Revue militaire_
occupaient la droite et la gauche d'un capitaine d'infanterie de marine
en tenue et portant la croix de la Légion d'honneur. Les douze convives
avaient des habits bourgeois, à l'exception du capitaine décoré et d'un
jeune lieutenant de spahis.
--Regarde, dit Pontaillac à l'oreille de Fayolle, en désignant un jeune
homme aux moustaches blondes, regarde: ce malheureux n'a qu'un bras.
--C'est un sous-lieutenant du IIIe qui a été abîmé au Tonkin.
--Le pauvre bougre!
Et Raymond fit un salut doux et triste au blessé.
Par les portes grandes ouvertes sur le salon central, on distinguait
dans les autres pièces deux ou trois cents dîneurs installés à de
petites tables.
Des soldats en habit noir et cravate blanche menaient le service; un
monsieur à barbe grise, le gérant, les commandait, et sous l'incendie
bleuâtre des lumières électriques, Pontaillac admirait, vantait toutes
choses:
--Voilà un séjour d'honneur! On ne joue pas, on ne vole pas: cela repose
des tripots!
Lui, officier millionnaire, il ne fréquentait jamais le cercle; il ne
dînait jamais à trois francs, et il était seulement apparu dans les
vastes salons, une nuit de gala. Mais, loin de blâmer, comme
quelques-uns de ses collègues, la réunion des officiers de réserve et de
la territoriale aux gradés de l'armée active, il la jugeait excellente
et toute fraternelle, avec l'idée de venir s'y retremper.
Le capitaine d'infanterie de marine se leva de table et aida un autre
jeune homme à se mettre sur ses béquilles; Raymond tressaillit. Encore
un blessé, encore un mutilé: l'autre avait un bras amputé, et celui-ci
une jambe de bois!
--La guerre est infâme! déclara-t-il tout haut.
On le regarda; il continuait:
--Oui, la guerre est infâme; et pourtant, je me ferais volontiers casser
la gueule!
Il s'emballait contre l'Allemagne et les malheurs de l'Alsace-Lorraine.
Jean de Fayolle l'accompagna à la bibliothèque; puis ils visitèrent les
chambres du cercle, et Pontaillac, émerveillé, dit à la dame chargée de
la location:
--Je descendrai ici un jour.
Raymond s'arrêta et se fit une piqûre.
Ensuite, les officiers ayant exploré la magnifique salle d'armes,
rejoignirent leurs amis au café du premier étage.
Pontaillac parlait, riait, faisait des mots.
Les uns et les autres s'égayèrent de voir le malade en si belle humeur,
mais le comte demanda du champagne.
--Non... pas ce soir? intervint doucement le major Lapouge.
--J'ai soif!... Nous allons sabler quelques bouteilles!
Il but effroyablement, obligea Darcy, Castellier et Fayolle à lui tenir
tête, et comme Lapouge l'exhortait à la sobriété, il lui répondit:
--J'ai vu à Cologne et à Berlin les officiers allemands siffler notre
champagne, et je voudrais qu'il n'en restât plus une goutte!...
Debout, il cria: «Du champagne! du champagne!»--et il invita à boire
tous ses collègues de l'active et un groupe d'officiers du 129e régiment
territorial d'infanterie.
Sous les fumées du vin, et dans l'ivresse du poison, le
morphino-cocaïnomane examinait des armes pendues aux murailles et
surtout une gigantesque panoplie faite de sabres et de divisions de
fusils. Ce rond de métal l'intéressa, en lui rappelant certaines
théories; mais déjà le cerveau de l'homme s'endeuillait de brouillards,
et l'intelligence n'était plus que la caricature d'elle-même.
A ses phrases incohérentes, à ses gestes bizarres, personne ne riait. Il
se laissa conduire en un petit salon désert, attenant à la grande salle,
et s'effondra sur un canapé.
--Tâchez de dormir, mon ami, lui dit Lapouge. Nous reviendrons vous
prendre.
Et le major sortit, après avoir tourné la clef des globes électriques.
Pontaillac ne dormait pas, et tout d'un coup, au milieu du silence et de
l'obscurité, il eut une horrible vision.
--Où suis-je?... J'entends les clairons de la défaite!... Mon cheval,
mon sabre!... Ah! nom de Dieu! me voilà prisonnier!...
Toutes ses paroles se voilaient, affaiblies; il croyait hurler; il
balbutiait moins fort qu'un enfant prêt à s'éteindre. Machinalement, il
trouva et remonta le système de la lumière, et sous la nappe
éblouissante, il vit son ombre qui, projetée en pleine muraille, se
tenait immobile et noire.
Le revolver au poing, il marcha vers elle, et l'ombre grandit
démesurément, au fur et à mesure qu'il avançait. Étrange délire! Il
jugeait normale la reproduction de son image, mais il estimait
surnaturel et dangereux que la silhouette changeât de forme et répétât
ses gestes. Et puisque--à l'encontre de l'homme de Goethe--il n'avait pas
vendu son ombre au diable, il voulait châtier l'invisible amuseur. Il
menaçait--l'ombre menaça; il ajustait--l'ombre ajusta, et le pauvre
capitaine se mit à crier: «Tiens, misérable!» en déchargeant trois fois
son revolver.
Mais avant que les amis et les officiers du 129e territorial eussent le
temps d'accourir, il se suggestionnait une véritable idée de fou:
--L'ombre, c'est moi-même, et pour la voir disparaître, c'est sur moi
qu'il faut tirer!
Dix bras le saisirent au moment où il portait l'arme contre sa poitrine;
et quelques minutes plus tard Lapouge, Darcy, Fayolle et
Arnould-Castellier le ramenèrent en voiture rue Boissy-d'Anglas.
On prévint Christine, qui, toute éplorée, trouva le docteur Aubertot et
le major au chevet de Raymond.
Il avait la face vultueuse, des vertiges, de l'hébétude, les pupilles
excessivement rétrécies et de fortes pulsations dans les carotides, un
pouls à 92, une respiration à 24. Aubertot lui fit une injection de un
milligramme et demi d'atropine et renouvela cette dose deux fois à de
courts intervalles. Les pupilles commençaient à se dilater, mais il y
eut une augmentation d'hébétude et de somnolence; la parole était lente,
difficile, hésitante, le visage excessivement rouge, et les yeux
brillaient d'un vif éclat.
Les docteurs placèrent sur la tête du malade une vessie remplie de
glace, une sangsue à l'apophyse mastoïde et une sur la muqueuse nasale,
mais sans résultat notable. Il fallait à tout prix rompre la somnolence.
On plongea Raymond dans un bain avec des affusions froides, et on lui
imposa de se promener, en le faisant soutenir par ses amis Darcy et
Fayolle.
Alors, les respirations étant tombées à 4 par minute, Aubertot pratiqua,
suivant la méthode de Levinstein, la faradisation du phrénique. Le
malade ne semblait percevoir ni les appels, ni les excitations, et ses
camarades le remirent dans son lit, où il demeura en un profond sommeil.
Au bout d'une demi-heure, la respiration descendit à 3 par minute, et
Aubertot pratiqua de nouveau la faradisation. Sous l'effet de
l'électricité, Raymond s'éveilla en souriant, avec un visage plus pâle,
des pupilles plus dilatées, et il se rendormit aussitôt. Des
vomissements arrivèrent, dès le second et rapide éveil, et après un
délire gai, l'homme reprit son entière connaissance.
Pendant quinze jours, le capitaine conserva de la faiblesse, des
vertiges, de la paresse intellectuelle et de la difficulté pour marcher;
ensuite, il se livra de nouveau et plus furieusement que jamais à sa
terrible et hybride passion.
--Laisse-moi, laisse-moi, ma belle, ordonnait-il à la Stradowska, je ne
suis plus un homme, je ne suis plus un officier, je ne suis qu'un
esclave!